thumb|alt=Long cortège de manifestants encadrés par la police, avec pancartes et banderole dans un boulevard arboré.|Marcel Antonisse, Manifestants en faveur d'Éliane Morissens, en route vers l'ambassade de Belgique, La Haye, 23 janvier 1982. Laffaire Éliane Morissens concerne la procédure disciplinaire lancée contre la Belge Éliane Morissens, enseignante, militante syndicaliste, lesbienne et féministe, qui a déclaré en 1980 son homosexualité dans une émission télévisée de la RTBF, laissant entendre que son état de lesbienne posait problème pour une nomination comme directrice du lycée où elle enseignait depuis .

L'atermoiement mis à régler l'affaire, qui se produit dans un contexte politique et économique difficile en Belgique, conduit Éliane Morissens à faire une grève de la faim pendant près d'un mois et demi.

La Cour européenne des droits de l'homme, à laquelle Éliane Morissens se réfère en dernière extrémité, soutient la légitimité du pouvoir organisateur dans sa décision.

Le lancement de cette procédure a induit la mobilisation, tant en Belgique qu'à l'étranger, de divers groupes de sympathisants pour qui Éliane Morissens est devenue un exemple emblématique de discrimination sociale, ce qui laissera une empreinte durable dans les générations suivantes.

Éliane Morissens : jeunesse, emploi, militantisme politique et syndical

Éliane Willie Fernande Morissens, née le à Etterbeek, commune de l'agglomération bruxelloise et morte le à La Garde (France), nait de parents artistes très ouverts d'esprit, qui ont des amis homosexuels et pour qui l'homosexualité n'est pas un problèmePropos d'Éliane Morissens lors de son interview dans l'émission TVF Magazine de la RTBF, 28 octobre 1980. ; sa mère, féministe, considère que le mariage n'est pas obligatoire et que l'on doit s'assurer de pouvoir vivre de manière indépendante. Dès l'enfance, Éliane se sent homosexuelle et le lesbianisme ne sera pas, pour elle, un choix délibéré mais un état de fait dont découle son féminisme.

Elle suit des études d'ingénieure chimiste mais, les femmes ayant rarement accès à un emploi de ce niveau à son époque, finit par travailler dans l'enseignement à partir de 1957 ; ce sera dans le Hainaut, province dirigée depuis soixante-cinq ans par des socialistes. Dès son arrivée au Lycée technique provincial de Saint-Ghislain où ne se donnent que des cours de couture et d'arts ménagers, elle crée, avec la complicité de la directrice, des sections de chimie et de sciences industrielles. Progressant dans la hiérarchie, elle devient chef de travaux d'atelierDans l'enseignement technique belge, le « chef de travaux d'atelier » est le relai entre la direction et les chefs d'atelier (qui coordonnent les professeurs). Ce poste, qui est toujours d'actualité au début du ( Patrick Hullebroeck et Valérie Silberberg, Diriger une école. Les enjeux d'un métier et d'une vocation dans l'enseignement secondaire, Bruxelles, La ligue de l'Enseignement et de l'Éducation permanente asbl, décembre 2008, dépôt légal D/2008/11.563/1) implique la coordination et la supervision des chefs d'atelier, les travaux, les achats de matériel ; il correspond dans l'enseignement général secondaire à la sous-direction, mieux connue du public, ce qui explique que dans la presse et les sources, Éliane Morissens soit désignée comme sous-directrice. de ce Lycée.

Adhérente au parti ouvrier belge dans les années 1950, elle reste membre dans la nouvelle forme que ce parti adopte et y lutte très activement contre le sexisme, dans l'espoir de changer les choses de l'intérieur car elle constate qu'il n'y a quasiment pas de femmes aux postes de direction, ni de femmes socialistes au Parlement, et que les comités de femmes n'y ont qu'un rôle consultatif.

Elle milite aussi dans le syndicat socialiste, convaincue que si le parti politique a le pouvoir, le syndicat le contrôle. Or « la majorité des femmes travaillent dans l'enseignement professionnel, il n'y a aucune femme au bureau national du syndicat ».

Elle participe donc activement aux grèves de 1960 et fait la remarque qu'une seule autre militante et elle-même font partie des piquets de grève ; les autres femmes, qui s'occupent du café et des sandwichs, les prennent pour des folles.

Le contexte social

Sur le plan politique thumb|alt=Photo noir et blanc d'une foule recueillie devant l'église où se déroulent les funérailles. |Funérailles d'un des 262 mineurs tués dans la catastrophe du Bois du Cazier, 1956.

Les Belges, depuis les années 1950, ont connu une cascade de bouleversements qui les a fortement affaiblis : question royale (quatre morts), deuxième guerre scolaire, indépendance du Congo belge (avec le retour difficile des colons et des métis), sécession katangaise, grève générale de l'hiver 1960-1961 (quatre morts, saisie de journaux, saccages de bâtiments à Liège), catastrophe du Bois du Cazier. Ils vont devoir affronter les tueries du Brabant de 1982 à 1985. thumb|alt=Photo de manifestants de tous âges, très majoritairement hommes, ouvriers, facteurs, employés, chaudement vêtus.|Marée humaine à Bruxelles pendant la grève du 27 décembre 1960. De 1950 à mi-, en , la Belgique a donc connu 23 gouvernements sociaux-chrétiens (descendant du parti catholique) dont le dernier (le gouvernement Martens III) explose le , six jours avant le début de l'affaire Morissens ; il sera suivi de cinq autres jusqu'à la chute du gouvernement Martens VII qui se produit six jours après le prononcé du jugement final de l'affaire Morrisens, le . Les problèmes de gouvernance (maintien ou accès au pouvoir des uns et des autres) et la résolution de l'affaiblissement économique ont constitué pendant toutes ces années des priorités d'un monde politique qui a dû, aussi, tenter de résoudre les tensions communautaires entre Flandre et Wallonie menant à la transformation d'un état unitaire en état fédéral.

Sur le plan sociétal, quant aux femmes et aux homosexuels thumb|alt=Photo noir et blanc de trois femmes portant des pancartes|Femmes manifestant pour demander la liberté d'avorter et la libération du Peers, Gand, 1973Traduction des slogans, de gauche à droite : Maitre dans son propre ventre – Liberté d'avorter. Dolle Mina (groupe féministe belge) Gand – Docteur Peers libre ! Contraceptifs libres ! Avortement libre !. Le droit de vote n'est accordé aux femmes que depuis 1948. Le code civil belge descend du code napoléonien qui soumet la femme mariée à la puissance maritale, obligation qui n'a été supprimée en Belgique qu'en 1958 . L'inégalité des salaires est toujours de mise malgré de nombreuses revendications dont la grève de de près de trois mille « Femmes-machines » à Herstal, en 1966. D'autre part, la Belgique reste, depuis le et sa réorganisation religieuse, un pays très majoritairement catholique, une religion qui, fondée sur les travaux de Thomas d'Aquin au Pour qui l’homosexualité constitue une violation de la nature humaine et constitue l’un des péchés les plus graves qui puisse être commis, juste après la bestialité – Summa Theologiae, Question 154, articles 11 et 12., juge l’activité homosexuelle « moralement mauvaise » selon les termes mêmes du pape .

Comme dans d'autres régions occidentales, la pression est fréquente de la part des organisations étatiques et/ou religieuses face à la liberté des pratiques sexuelles : En Belgique, le simple droit des femmes à disposer de leur corps ne sera pas acceptable avant que n'éclate l’affaire Peers entre 1973 et 1990.

En matière d'homosexualité, le code pénal français du début du dont a découlé le belge, considérait la sphère privée comme inviolable et en conséquence rendait la protection juridique des relations homosexuelles juridiquement évidente. La remise en cause, à la fin du , de ce modèle pénal en Europe occidentale comme en Amérique du Nord, notamment par les conservateurs religieux, ne suscite cependant aucune mesure législative majeure en Belgique : ni les libéraux ni les socialistes (tout à fait conservateurs en matière de relations sexuelles non procréatives et extraconjugales) ne veulent prendre le risque d'être accusés par la droite de promouvoir l'immoralité. Après la Deuxième Guerre mondiale cependant, le besoin de rétablir l'ordre public et moral suscite un vaste débat, notamment quant aux jeunes déracinés et délinquants « séduits » par la prostitution et l'homosexualité. À Bruxelles, les interventions de la brigade des mœurs concernant l'homosexualité augmentent de 290 % entre 1953 et 1956. Le premier article analytique sur l'homosexualité, en 1955, considère que le droit pénal doit intervenir au nom de la protection de l'enfance. C'est en ce nom que l'article qui concerne la majorité sexuelle, est voté en 1965 sans susciter de débat de fond, ni à la Chambre ni au Sénat ; cet amendement à la loi sur la protection de la jeunesse réduit l'âge du consentement proposé pour les relations homosexuelles de à , alors que le consentement pour les hétérosexuels est fixé à .

Sur le plan académique, quant aux homosexuels À partir du , et contrairement à d'autres pays d'Europe occidentale, les cas d'homosexuels sont systématiquement ignorés sur le territoire de l'actuelle Belgique et l'homosexualité comme son histoire y subissent la « politique du silence », la devise populaire « ce que vous ne savez pas ne vous fera pas de mal » étant d'application. La vie des homosexuels des deux sexes reste donc longtemps un sujet de conjectures et du manque de sources a découlé un manque de recherche historique. Le silence a été brisé à partir des années 1950, mais il faudra attendre les années 1990 pour voire émerger un certain nombre d'études universitaires dont certaines concerneront le féminisme en Belgique, citant parfois le Dolle Mina, Suzan Daniel ou Marian Lens.

Le mouvement homosexuel belge se caractérise par l'émergence et le déclin de nombreux très petits groupes. Les flamands se sont rassemblés dans l'association Infoma qui deviendra ; ils ont fait l'objet de publications, connues grâce aux travaux de Bart Hellinck (en 1995) et Paul Borghs (en 2015).

Le début de « l'affaire Morissens » thumb|alt=Paysage urbain dominé par une haute tour-champignon avec arbres à l'avant-plan. |Tour d'émission de la RTBF à Bruxelles. Tout commence le , lorsqu'Éliane Morissens participe à une émission TVF Magazine de la RTBF, intitulée Fragments de bonheur, diffusée à une heure de grande écoute et la première ; le choix de ce thème a été inspiré aux responsables, Laurette CharlierLaurette Charlier, à partir de 1964, a animé avec Georges Pradez, Lucie Halquin, Jacqueline Saroléa une émission radio matinale de la RTBF pour traiter de la réalité et des préoccupations féminines de ce temps, avec débats, interviews, reportages. et Jean-Pierre Grombeer, par la toute récente parution du livre De l'amour lesbien de Geneviève PastreGeneviève Pastre, De l'amour lesbien, Paris, Pierre Horay, 1980, 298 p., ... L'émission donne la parole à des lesbiennes, filmées dans la rue et chez elles.

Éliane Morissens, âgée de à ce moment et chef de travaux d'atelier dans une école qui compte et , accepte d'y participer car elle en a assez de se cacher et pense que cela peut être utile .

Elle y expose sa conviction de ne pas avoir été nommée directrice de l'école où elle travaille depuis en raison de son homosexualité. Ne citant ni l'école, ni les directeurs, ni les administrateurs provinciaux, elle souligne l'ironie d'une situation où le conseil scolaire refuse de nommer une lesbienne pour prendre en charge des élèves féminines, mais n'a pas d'objection pour payer un homme à ce poste. Elle reconnait qu'il sera difficile .