L’historiographie des Celtes est l'étude des méthodes et des hypothèses formulées dans l'écriture de l'histoire des Celtes ainsi que l'évolution des connaissances, interprétations et constructions concernant les peuples Celtes, depuis l’Antiquité jusqu’à la recherche contemporaine. Longtemps perçus à travers le prisme gréco-romain comme des barbares opposés à la civilisation urbaine, les Celtes font l’objet d’une réévaluation constante, au gré des contextes politiques, religieux et scientifiques.
De la redécouverte romantique à la celtomanie, en passant par l’instrumentalisation idéologique nationaliste, leur image s’est profondément transformée. Le développement de la celtologie, de l’archéologie, de la linguistique historique et des études littéraires celtiques a progressivement permis de dépasser les stéréotypes. Aujourd’hui, une approche pluridisciplinaire, critique et nuancée cherche à mieux cerner la diversité des cultures qualifiées de celtiques, à travers leurs langues, leurs croyances, leurs productions artistiques et leurs traces archéologiques.
Historique
Du monde barbare à la légende arthurienne vignette|upright=1.5|Le Galate mourant, commandé par Attale Ier après sa victoire sur les Galates, musées du Capitole. Dès l'Antiquité, les auteurs grecs et latins s'intéressent à décrire les coutumes de la population celtes qu'ils désignent comme les principaux représentants du monde barbare. Ces premiers textes ne s'intéressent pas aux Celtes autrement que sous le prisme de la menace militaire qu'ils représentent. Ils mettent en opposition le modèle de société urbanisé et unifié grec au modèle celtique. Les travaux s'effectuent ensuite surtout dans la perspective d'illustrer la multiplication des liens qui les unissait à Rome, et de quelle façon leurs langues et coutumes ne peuvent s'intégrer au modèle latin. En particulier après le et les invasions des Galates en Grèce, les sources antiques instrumentalisent l'image des Celtes à des fins politiques. La construction instrumentalisée est particulièrement renforcée par les auteurs Polybe et Tite-Live. Ce dernier en fait des ennemis démoniaques afin de faire des défaites passées de Rome un apprentissage à la faveur de l'avenir. À la fin des conquêtes, sous Tibère, une image plus objective et positive ressort des Celtes sous la plume de Strabon. Il n'existe aucun document antique permettant de retranscrire les données celtiques issues de la tradition orale. En effet, l'interdiction de retranscrire tout ce qui touchait au domaine de la religion des celtes, et donc de l'ensemble de leurs connaissances, est un premier frein à l'établissement d'une historiographie claire. Ce cloisonnement de l'écriture contribue probablement à la désagrégation de la culture celtique et des élites intellectuelles après les conquêtes romaines. Certains vestiges archéologiques, comme le calendrier de Coligny, sont toutefois des indices de la préservation de certains éléments de tradition celtique et leur intégration à de nouveaux éléments religieux et culturels.vignette|upright=1.5|Représentation du roi Arthur et de ses chevaliers sur l'archivolte de la cathédrale de Modène.Le christianisme, et la levée de l'interdit de la retranscription, constitue un tournant important et a des incidences qui fluctuent selon les régions. Dans le cas de l'Irlande, les premiers moines qui retranscrivent l'essentiel de la tradition orale proviennent de l'élite intellectuelle locale. Leur objectif est de préserver l'héritage culturel et l'intégrer au christianisme. Ces productions et ces récits sont tout d'abord catégorisés comme étant des croyances populaires avant d'être intégrés comme prologue ou faire-valoir à l'avènement de la foi chrétienne. L'intérêt pour la préservation de la culture celtique ne subsiste toutefois que dans les pays dont les élites pratiquent toujours une langue celtique : en Irlande, en Écosse, au Pays de Galles, en Cornouailles et en Bretagne. La littérature de souche celtique, exaltant la valeur des exploits guerriers et d'aventures fabuleuses, connaîtra un important succès notamment au travers du cycle arthurien qui marquera la culture médiévale et les productions artistiques dès le début du . On retrouve les personnages arthuriens à Modène, sur l'archivolte de la Cathédrale. Deux autres ouvrages celtiques marquent fortement l'historiographie : lHistoria regum Britanniae et la Vita Merlini de Geoffroy de Monmouth. En France, c'est également à partir du qu'on situe la Gaule comme à l'origine du royaume de France et ce malgré une royauté franque qui se revendique une origine troyenne.
Les textes médiévaux irlandais et gallois biaisent également la perception des Celtes en se concentrant sur des thématiques relevant de la royauté, de la souveraineté, des successions, de vengeances et trahisons sanglantes. Ces descriptions se font en opposition aux comportements chevaleresques des champions chrétiens celtes.
Redécouverte des anciens Celtes () Renaissance vignette|Page de couverture de Britannia par William Camden.Durant la Renaissance, l'attrait des élites pour l'héritage grec et romain tend à réduire l'intérêt pour la culture celtique associée à la barbarie par les intellectuels européens. Seuls les élites insulaires, pratiquant encore des langues celtiques, commencent à poser les premiers jalons de l'approche scientifique de la celtologie.
Au , Annius de Viterbe établit dans ses Antiquités (1498) un lien généalogique entre les premiers rois gaulois et Japhet, sur base de fausses sources. De nombreux auteurs du s'enthousiasment pour les Gaulois comme Jean Lemaire de Belges en 1512, John Caius en 1568 qui indique que les Celtes occupent la Grande-Bretagne durant l'Antiquité, ou Pierre de Ronsard en 1572. L'identité qui se dessine des Celtes se fait dans des objectifs contemporains comme lorsque les auteurs protestants revendiquent une société démocratique, ou pour soutenir des revendications nationales, gallicanes ou unitaires.
En 1586, William Camden imprime son atlas historique , dédiant plusieurs pages à l'histoire des pays des îles Britanniques et aux artéfacts celtiques. Au , John Aubrey effectue de l'archéologie de terrain à Stonehenge. En 1707, d'Edward Lhuyd apporte un premier bilan comparé des langues celtiques. Cette période de redécouverte des anciens Celtes s'effectue toujours au travers de l'étude gréco-latine. L'''Histoire ancienne des peuples de l'Europe de Louis-Gabriel Du Buat-Nançay fournit une première approche critique qui cherche à se dégager des textes classiques.gauche|vignette|Aífé, peinture de John Duncan caractéristique du mouvement romantique de la celtomanie.
Celtomanie et Lumières Deux courants influencent particulièrement la recherche sur le sujet à partir du . La celtomanie d'une part, centrée en Grande-Bretagne, et les Lumières en France. La celtomanie découle de l'attrait littéraire et artistique pour les Celtes dans une vision romantique. Ce mouvement est à l'origine de nombreuses peintures, comme celle de John Mortimer, ainsi que des travaux de James Macpherson.
Le cycle d'Ossian que le poète crée, en lui donnant une supposée origine celtique, encourage la production de nombreux autres recueils de traductions des langues celtiques. Le poète gallois publie Specimens of the Poetry of the Ancient Welsh Bards en 1764, et Charlotte Brooke publie Reliques of Irish Poetry en 1789. La musique traditionnelle intéresse également cette mouvance. Edward Jones publie en 1784 Musical and Poetical Relics of the Welsh Bards and Druids puis un second volume en 1802 intitulé The Bardic Museum of Primitive British Literature. D'autres aspects traditionnels sont explorés, voire inventés, tels que le kilt et la cornemuse par Walter Scott.
En France, le mouvement des Lumières renforce l'intérêt pour le passé celte et la découverte de l'identité gauloise est une forme de révolution en opposition à la légitimation de l'Ancien Régime reposant sur les mythes antiques gréco-latins. L'intérêt pour les antiquités gauloises et les monuments mégalithiques de Bretagne se développe au cours du , établissant un lien avec les Celtes. Cet engouement pour la celtomanie atteint son point culminant au début du . Théodore Hersart de La Villemarqué publie le Barzaz Breiz en 1839. Jacques Cambry indique notamment que les monuments mégalithiques sont des sancruaires astronomiques druidiques, et influence fortement l'iconographie gauloise encore véhiculée au .
Image du druide transformée Le cas des druides, évoqués par Jules César, intéresse en parallèle les intellectuels dès le en France. On leur donne l'image de philosophes indépendants. Cependant, les textes anciens à leur propos sont peu nombreux et laissent dès lors une plus grande place à l'imagination et la réécriture, si bien qu'on attribue rapidement à ces élites celtes des préoccupations répondant aux mouvements de pensées du . La tradition contemporaine oppose l'iconographie antique, comme celle de Posidonios, du druide présenté comme un prêtre barbare assoiffé de sang, à celle de l'image du philosophe généreux de la tradition alexandrine.
Des associations néodruidiques réinventèrent les traditions et cérémonies celtiques autour de grandes fêtes reposant sur les cycles solaires. Les monuments mégalithiques préservés sont identifiés à des sanctuaires druidiques. Deux ouvrages de William Stukeley influenceront particulièrement l'association des religions des Celtes à l'idée d'un culte exemplaire lié à la nature, en opposition à la libre-pensée de l'anglicanisme. Il donne à ce personnage l'allure d'un pieux ermite chrétien, une iconographie qui persiste encore jusqu'à nos jours.
Élaboration de la notion de mythologie celtique Aux , des érudits tels que Gottlob Heyne et Johann Gottfried Herder définissent la mythologie comme un ensemble de récits expliquant l’origine du monde, les phénomènes naturels, les découvertes culturelles et la mort. Cette conception a longtemps influencé l’historiographie, rendant de nombreux commentateurs réticents à qualifier les traditions celtiques de « mythologie ». Les textes médiévaux irlandais et gallois présentent souvent les divinités païennes sous une forme affaiblie ou historicisée, transformées en rois, reines ou héros. Néanmoins, ces récits montrent de nombreux parallèles avec d’autres traditions indo-européennes que l’on qualifie généralement de mythologiques (grecque, romaine, nordique, indienne, etc.), ainsi qu’avec les témoignages archéologiques de la religion celtique continentale.
L’usage du terme « mythologie celtique » s’est répandu au début du , désignant principalement les sources irlandaises et galloises médiévales, mais il est parfois élargi aux traditions écossaises, mannoises, corniques ou bretonnes lorsqu’elles présentent des motifs comparables.
Enjeux nationaux et évolutions académiques ()
Enjeux nationalistes de la Gaule
vignette|upright=1.5|Vercingetorix jette ses armes aux pieds de Jules César, peinture de Lionel Royer, Musée Crozatier. Ce tableau est une théâtralisation de la reddition comportant plusieurs éléments anachroniques du modèle gaulois nationaliste. L'importance des Celtes intègre peu à peu la scène politique française, renforçant le chauvinisme anti allemand. Le Gaulois, considéré fondateur de la nation, devient le sujet de recherche de nombreux historiens qui cherchent à en reconstituer l'image à partir des textes gréco-latins. L'essentiel des premiers travaux apparaissent avec l'intention de forger l'identité nationale, en particulier à partir de Napoléon III. En 1828, Amédée Thierry publie Histoire des Gaulois, depuis les temps les plus reculés jusqu'à l'entière soumission de la Gaule à la domination romaine. Il y établit l'idée que les Français sont les héritiers directs d'une race gauloise et érige Vercingétorix en héros national. Il intègre la vision nationaliste en les opposant aux Germains. Jules Michelet, dans son Histoire de France, apparaît un peu plus nuancé.