Mathieu Martin, âgé de 32 ans et originaire d’Aussonne près de Toulouse, est un globe-trotteur français porté disparu dans la province de Salta, dans le nord de l’Argentine, depuis le . Malgré d’importantes recherches menées sur place, aucune trace de lui n’a été retrouvée. Selon les autorités argentines, il aurait été tué lors d’une agression par deux habitants de la région. L’un d’eux a été condamné en 2020 à treize ans de prison pour homicide. Cependant, aucun corps n’ayant été découvert, la famille de Mathieu Martin conteste cette version officielle et refuse de le déclarer mort, continuant de le rechercher activement.

Contexte Mathieu Martin était un voyageur aguerri parcourant le monde depuis son adolescence. Après avoir surmonté un cancer de la mâchoire à 18 ans, il avait choisi le voyage comme mode de vie, conscient que « du jour au lendemain tout pouvait s’arrêter ». Pendant plus d’une décennie, il a exploré plus de 70 pays (sa famille évoque même le chiffre de 175 pays visités) sans jamais cesser de donner régulièrement de ses nouvelles à ses proches. En , il entreprend un nouveau tour du monde. Arrivé en voilier en Uruguay à l’été 2018, il traverse ensuite l’Argentine, avec le projet de rejoindre ses parents le à Fortaleza (Brésil), puis de continuer son périple en direction de la Chine. Voyageant en solo avec un budget modeste, Mathieu pratiquait volontiers l’auto-stop ou les bus locaux, dormait sous tente ou chez l’habitant, et tenait à découvrir des régions hors des sentiers battus en nouant des liens avec les populations locales. Il relatait ses expériences sur un blog personnel qu’il alimentait au fil de ses étapes de voyage.

Disparition La dernière communication de Mathieu a lieu le : il envoie un message depuis Tilcara, un village andin de la province de Jujuy, où il indique son intention de rejoindre le secteur isolé d’Iruya, dans la province voisine de Salta. Le , il est aperçu avec d’autres routards du côté de San Isidro, un hameau proche d’Iruya, et évoque son projet de trek vers la localité d’Isla de Cañas, près de la frontière bolivienne, itinéraire exigeant trois jours de marche en haute montagne. C’est dans cette zone peu accessible que sa trace se perd à la mi-. Inquiet de ne plus recevoir aucun signe de vie, fait inhabituel de sa part, son entourage donne rapidement l’alerte. Après plus de dix jours sans nouvelles, sa disparition est signalée officiellement le aux autorités françaises et argentines.

Dès le début du mois de , les forces de police de la province de Salta lancent des recherches intensives dans la région d’Iruya, appuyées par des secouristes, des soldats et des chiens de piste. Le terrain montagneux, culminant à plus de d’altitude, rend les opérations difficiles, d’autant que certaines communautés locales, peu habituées aux étrangers, se montrent initialement réticentes à coopérer. Malgré la diffusion de l’avis de recherche et plusieurs expéditions terrestres et aériennes dans les ravins et sentiers de la zone, aucune découverte déterminante n’est faite en 2018. Les parents de Mathieu se rendent sur place dès la mi- pour suivre les opérations. Sous l’impulsion du consul de France et après une intervention du président Emmanuel Macron lors du G20 fin , les autorités locales intensifient encore les moyens de recherche. L’armée argentine mène une mission spéciale de dix jours en , sans résultat probant.

Enquête criminelle en Argentine Face à l’absence de résultat des battues et suspectant un acte criminel, la justice argentine oriente son enquête vers la zone de Huacaloma, dernier endroit où Mathieu aurait pu se trouver. Des témoignages de villageois recueillis en laissent penser que le voyageur aurait croisé la route de deux frères vivant isolés dans ce secteur, connus sous le nom de Juan et Froilán Cuevas. Ces deux hommes, âgés d’une quarantaine d’années, sont des paysans locaux à la réputation d’alcoolisme agressif, des habitants rapportent qu’ils importunaient les rares passants pour de l’argent. Initialement, les frères nient avoir jamais rencontré Mathieu. Toutefois, en , une équipe d’enquêteurs dépêchée à Huacaloma obtient de nouveaux indices et des aveux incriminants. Selon le témoignage de leur sœur Rosa, « Juan sait ce qui est arrivé » et serait impliqué dans la disparition. Confronté par la police, Froilán finit par déclarer avoir vu son frère « poignarder Mathieu dans le dos puis le pousser dans le ravin » lors d’une altercation. Il somme Juan d’« avouer pourquoi il a tué le Français », ce à quoi Juan répond simplement « parce que je suis stupide » (« De tonto que soy »*). D’après ce récit, Juan Cuevas aurait attaqué Mathieu par surprise au bord d’un précipice surnommé El Chorro de Agua, à environ 1,2 km de leur maison, avant de jeter le corps au fond d’un ravin de 30 à 40 mètres de profondeur puis de revenir le lendemain pour l’enterrer.

Les deux frères Cuevas sont placés en détention fin 2018 et inculpés pour homicide sur la personne de Mathieu Martin. Les fouilles entreprises sur le site indiqué d’El Chorro (où un chien pisteur aurait marqué la présence de restes humains 37 mètres en contrebas) n’aboutissent pas, en raison de l’instabilité du terrain rocheux rendant toute excavation trop dangereuse En revanche, la perquisition des habitations de la famille Cuevas permet de recueillir divers objets suspects : un couteau, des jumelles, un pantalon d’origine étrangère, un fragment de t-shirt portant une inscription en basque, un appareil-photo partiellement brûlé, ainsi qu’un bracelet en caoutchouc semblable à celui que Mathieu portait sur certaines photos. Les analyses effectuées sur ce bracelet révèlent des traces d’ADN mêlées correspondant aux deux frères Cuevas, ainsi qu’un profil génétique inconnu compatible à 99,99 % avec un enfant des époux Martin, indice fort qu’il pourrait s’agir de celui de Mathieu.

Au vu de ces éléments, les procureurs argentins concluent à l’agression mortelle suivie d’un vol (les mobiles des suspects semblant être le dépouillement du voyageur de passage) et bouclent fin 2019 l’instruction préparatoire au procès. À noter que tout au long de la procédure, Juan et Froilán Cuevas sont revenus sur leurs aveux initiaux. Non scolarisés et parlant peu l’espagnol, ils ont affirmé avoir été violentés par la police lors de leur arrestation et avoir accusé à tort sous la contrainte. Huit policiers salteños furent d’ailleurs poursuivis pour « apremios ilegales » (violences policières) sur les frères Cuevas, mais un tribunal les a finalement acquittés en faute de preuve de mauvais traitements. Ces allégations de torture, relayées ensuite par la famille Martin, ajoutent une zone d’ombre autour des aveux recueillis.

Procès et verdict Le procès des frères Cuevas s’ouvre le à Salta, devant la Sala de Grandes Juicios. Pendant deux semaines, magistrats et jurés entendent une soixantaine de témoins (habitants, paysans, gendarmes et secouristes) qui retracent les derniers jours du périple de Mathieu et les soupçons pesant sur Juan et Froilán. Le , la cour rend son verdict : Juan Cuevas, 41 ans, est reconnu coupable de l’homicide de Mathieu Martin et condamné à 13 ans de réclusion criminelle, tandis que Froilán Cuevas, 43 ans, est acquitté au bénéfice du doute en l’absence de preuve de sa participation directe. Les juges salteños concluent que les témoignages et indices confirment la thèse d’une mort violentedu voyageur français dans la zone de Huacaloma, Juan ayant été « la dernière personne à avoir vu Mathieu » et l’ayant entraîné vers un endroit isolé où lui seul pouvait l’emmener. Le tribunal ordonne également l’inscription officielle du décès de Mathieu Martin à l’état civil argentin, actant la fin de son statut de personne disparue et clôturant l’affaire du point de vue judiciaire en Argentine.

La famille de Mathieu, qui suivait les audiences en visioconférence depuis la France, accueille ce jugement avec incompréhension. Via leur avocat, Patricia et Claude Martin déclarent au tribunal : « Ce verdict ne nous apporte pas de réponses, mais seulement plus de questions. Nous nous demandons plus que jamais : que s’est-il passé ? Où est Mathieu ? ». Convaincus que de nombreuses zones d’ombre subsistent, les parents font immédiatement appel, sans succès, la condamnation de Juan Cuevas étant confirmée en en appel, et la relaxe de Froilán entérinée. En l’absence de corps, les Martin refusent catégoriquement qu’un acte de décès soit délivré pour leur fils tant que toutes les pistes n’auront pas été examinées. Pour eux, le doute demeure sur le sort réel de Mathieu : « Tant qu’il n’y a pas de corps, on ne peut pas lâcher », affirme sa mère qui, comme le reste de la famille, n’a pas abandonné l’espoir de le retrouver vivant.

Pistes postérieures et quête de la vérité Malgré la clôture de l’enquête officielle, de nouveaux témoignages et indices ont relancé l’espoir de la famille Martin après 2020. Début 2021, la rediffusion d’une émission télévisée consacrée à l’affaire suscite des réactions inattendues. Un homme originaire du Paraguay contacte alors la famille et affirme avoir pris en stop un voyageur correspondant à Mathieu en , soit plus de deux mois après sa disparition présumée. Selon son récit détaillé, il aurait même partagé un repas avec lui sur la route, et pas moins de six personnes présentes ce jour-là confirment avoir reconnu le Français. Ce témoin, établi en France, a formellement déposé sa déposition auprès de la gendarmerie, convaincant les parents de Mathieu de la crédibilité de cette « piste paraguayenne » restée jusqu’alors inexplorée.

Quelques mois plus tard, en , c’est une habitante de l’Uruguay qui appelle les Martin en pleine nuit pour leur signaler qu’elle a croisé à plusieurs reprises, dans son quartier, un homme errant qui se faisait appeler « Mat ». Cet individu, décrit comme apeuré et désorienté, regardant souvent derrière lui, lui a immédiatement fait penser à Mathieu. Prévenue, la diplomatie française intervient : l’ambassadeur de France en Uruguay sollicite Interpol, qui dépêche des agents pour vérifier l’identité de cet homme sur place. Il s’avère finalement qu’il s’agit d’un dénommé Matias, ressortissant argentin sans lien avec l’affaire, et cette piste uruguayenne est refermée faute d’éléments probants. Néanmoins, la famille Martin demeure attentive au moindre indice. En , une amie de Mathieu repart en Uruguay aux côtés de la témoin pour poursuivre les vérifications sur le terrain.