Le Voyage en Occident du maitre taoïste Changchun (長春真人西遊記) est le récit de la longue pérégrination effectuée par le maitre taoïste Qiu Chuji 丘處機 / 丘处机 (ou nom religieux Qiu Changchun 丘长春 1148-1227 Changchun ), alors âgé de plus de 72 ans, qui de 1220 à 1222, dut aller du Shandong (en Chine du Nord-Est) jusqu’à l’Hindou Koush (en Afghanistan), à travers la steppe, les déserts et les hautes montagnes d’Asie centrale, pour répondre à la convocation de Gengis Khanautre graphie Chinggis Qan, translitération mongole ; Chinggis signifie « océanique, puissant » et Qan est une variante de Khan, le titre de souverain. Maitre Changchun atteint le campement du grand khān en 1222, cinq ans avant la mort de l’un et l’autre.
L’ouvrage n’a pas été écrit par Changchun mais par Li Zhichang 李志常, un de ses disciples qui l’accompagnait et qui tint un journal de voyage. Un autre admirateur du sage, Sun Xi 孙锡, le publia en 1228, préfacé par ses soins. Conformément au découpage de zh.wikisource.org, et des traducteurs Dunnell, West et Yang, le texte est divisé en deux chapitres : la première partie traite du Voyage en Occident proprement dit (terme qui à l’époque désignait l’Asie centrale), la seconde partie contient des dialogues et enseignements.
Le récit de ce voyage offre un compte-rendu assez précis et surtout de premières mains, de la traversée du plateau mongol, jusqu’à l’Asie centrale, immédiatement après la conquête mongole. Par rapport aux autres récits chinois de voyage du , il fait figure d’un texte d’une grande qualité littéraire, et surtout d’une grande valeur historique, géographique et culturelle. L’ouvrage bilingue récent (de 2023) de Dunnell, West et Yang, intitulé Daoist Master Changchun’s Journey to the West, 長春真人西遊記, proposent une traduction claire, rigoureuse, et fondée sur la recherche la plus récente.
L'ouvrage donne dans la seconde partie, une description ethnographique et agricole des régions traversées, et de ce qui parait être la confrontation en termes feutrés entre les valeurs morales d’une des plus vieilles civilisations du monde et la force brutale implacable d’un chef de guerre nomade illettréGengis Khan ne savait pas lire, mais contribua à la création d'un système d’écriture mongole vers 1204 en s’appuyant sur le système de l'écriture ouïghoure. La première grande œuvre en mongol est l’Histoire secrète des Mongols (v. 1240). ayant conquis un des plus grands empires en quelques décennies.
D’après des travaux récents, il semble que le maitre Changchun se soit contenté de quelques conseils moraux à Gengis Khan, comme « réduire ses désirs (notamment sexuels), purifier son cœur, honorer ses parents » mais pas directement « de cesser de massacrer la population, avoir de la compassion ». Il donne simplement une bonne leçon taoïste de détachement pour surmonter les aléas les plus épouvantables de la vie, valable pour tout le monde. Cette attitude n’est pas une approbation de la politique de conquête de Gengis khan, mais une tentative de sublimation spirituelle des horreurs.
En regardant sur le long terme, on s'aperçoit que les successeurs de Gengis khan (mort en 1227) instituèrent des régimes politiques d’une grande tolérance religieuse (pour les peuples qui acceptaient de se soumettrele frère franciscain Iohanca exprima en 1320, au sujet des Jochides (de la Horde d'or) que « l’origine religieuse importait peu dès lors que la population faisait ce qu’on attendait d’elle, payait les tributs et taxes, et respectait ses obligations militaires selon les lois en vigueur ». Janet Martin, “North-Eastern Russia and the Golden Horde (1246-1359),” in The Cambridge History of Russia, vol. 1, éd. Maureen Perrie). Ils favorisèrent aussi le commerce de longue distance.
Préface de Sun Xi 孙锡 : résumé du Voyage en Occident En 1211, Gengis Khan franchit la grande muraille par l’ouest (col de Juyong 居庸关) et attaque la Chine du Nord. Les Mongols pratiquent la stratégie de la terre brûlée par des massacres, des destructions, et la terreur. Le Hebei et le Shanxi sont dévastés. En mai-, la capitale des Jin 金, Zhongdu 中都 (l’actuelle Pékin), est assiégée et prise par les Mongols. La ville est incendiée, pillée, la population en grande partie massacrée ou déplacée. La cité sera plus tard rebâtie sous le nom de Yānjīng 燕京, puis de Dàdū 大都 sous les Yuan. Les Jin déplacent leur capitale à Kaifeng (開封). Pékin n’était plus qu’une cité ruinée sous domination mongole et le Hebei était aux trois quarts sous contrôle mongol, ravagé par les guerres. En Chine, les chroniques rapportent de nombreuses famines dans le Hebei, dans le Shandong et le Shanxi entre 1212 et 1220. En septembre 1219, reparti vers l'ouest, Gengis Khan envahit l'Empire khwarezmien, centré sur l'actuel Ouzbékistan.
thumb|Qiu Chuji Face à Gengis Khan, se trouve le maitre taoïste Qiu Chuji 丘虔槐 (1148-1227), disciple de Wang Chongyang 王重阳, le fondateur de l’École Quanzhen (Quanzhen Dao 全真道, la Parfaite Complétude), une des deux grandes écoles taoïstes (avec Zhengyi Dao 正一道), prônant vie ascétique, célibat, végétarisme, méditation silencieuse et alchimie interne (neidan 内丹). Le maitre taoïste Qiu Chuji 丘處機, la plus grande autorité taoïste du nord de la Chine voyait le nombre de ses fidèles croître en ces temps difficiles de guerre et de famine, occasionnées par l’armée mongole. Les membres du Quanzhen apparurent alors capables de fournir un soutien matériel et spirituel à la population quand les autorités Jin s’effondraient.
La confrontation de ces deux géants allait commencer en 1219, quand Gengis KhanEn chinois Chéngjí sī huángdì 成吉思皇帝 envoya l’émissaire Liu Zhonglu, auprès du maitre taoïste Changchun pour lui transmettre l’ordre impérial de se présenter rapidement auprès de lui. En , Qiu Chuji reçoit la visite de l’émissaire alors qu’il résidait au monastère de Haotian sur le mont Daji, un centre majeur d’activité religieuse taoïste situé à l’est de la ville de Laizhou (Shandong). En , après moult réflexions, à l'âge de 72 ans, maitre Qiu Chuji (=Qiu Changchun) accompagné de 18 disciplesLi Zhichang dit ici que Qiu Chuji a sélectionné dix-neuf disciples, mais seulement dix-huit disciples sont nommés ailleurs dans le texte., se résout à quitter sa région natale du Shandong, escortés par quinze cavaliers mongols, et à se diriger vers Yàn 燕 (l’actuelle Pékin)un résumé du trajet a été donné sur le site du Chinese Text Project (ctext) qui publie la source chinoise : consistant en l’énumération des étapes géographiques du voyage. Ce périple est repris en grands détails par Yang Shao-yun, de l’équipe de traducteurs du Daoist Master Changchun’s Journey to the West, 長春真人西遊記 (2023).
En , quand Qiu atteint Pékin, Gengis Khan avait déjà capturé la capitale khwarezmienne à Samarcande. Malgré les réserves de Qiu à l’idée de voyager dans des terres étrangères occidentales à l’âge de 72 ans, le Khan insista pour le voir dès que possible. Par conséquent, Qiu Chuji passa l’année 1221 à voyager à travers la Mongolie et l’Asie centrale pour atteindre Samarcande (dans l’actuel Ouzbékistan) en décembre, et seulement pour découvrir que Gengis Khan était déjà en campagne bien plus au sud en Afghanistan (Yang Shao-yun). Une reconstruction moderne du trajet de Qiu Chuji a été faite par Yang Shao-yun et enregistrée sur une storymap visible en ligne (voir le lien de la référence précédente), dont nous empruntons les dates dans le calendrier occidental. Elle constitue un supplément illustré à l’ouvrage de R. W. Dunnell, S. H. West, Shao-Yun Yang, Daoist Master Changchun’s Journey to the West (OUP, 2023).
Reprenons en , quand le maitre Qiu et ses disciples atteignent Dexing 德興, (actuellement Julu, 巨鹿, province du Hebei) et séjournent dans le temple taoïste de Longyang 龍陽觀 de l’été à la fin de l’hiver. Creusées dans les falaises des gorges de la montagne se trouvaient des grottes où des reclus taoïstes vivaient dans la solitude. Qiu emmenait ses amis et ses disciples leur rendre visite. En , ils reprennent leur voyage. Lorsque des amis et des disciples lui demandaient quand s’attendre à ce que le maître revienne, le maître répondait : « Dans trois ans, trois ans ». Le , ils atteignent le col de Cuiping 翠帡口 (à l’ouest de Zhangjiakou), ils voient les monts Taihang 太行山 au sud. Voyageant vers le nord puis le nord-est, ils arrivèrent au lac salé de Gailipo 蓋里泊 (maintenant nommé Jiuliancheng Naoer 九連城淖爾) au sud de la bannière de Taibus (Tàipúsì Qí 太仆寺旗). De là, ils se rendirent au lac Buir, Hulunbuir, Oulan-Bator, Arkhangai, dans les montagnes de l’Altaï, au Ruines de Beiting (Beshbalik), en Dzoungarie, à Samarcande et arrivèrent dans l’Hindou Koush (en Afghanistan) en 1222 et se présentèrent devant Gengis Khance paragraphe est repris des annotations de Chinese Text Project (ctext)..
Le trajet de Qiu Chuji part donc du Shandong, puis traverse la steppe mongole (via Hohhot, Karakorum), passe le nord du désert de Gobi, l’ouest de la Mongolie actuelle, la région de l’Ili, puis se dirige au sud vers le bassin du Tarim, franchit les montagnes du Tian Shan, passe par Samarcande, et enfin se dirige vers le camp de Gengis Khan, alors établi dans la région de Parwan, non loin de l’actuelle Kaboul. Le chemin de retour se fit par le même chemin en Asie centrale, et après avoir passé les monts de l’Altaï, ils contournèrent le désert de Gobi, cette fois par le sud du désert de Gobi, Datong puis Yanjing (Pékin) où le maitre taoïste s’établit jusqu’à sa mort. C’est à Yanjing que Li Zhichang rassemble les notes de voyage et écrit l’ouvrage Changchun zhenren xiyouji.
La préface de Sun Xi 孙锡 rédigée à cette époque est aussi riche d’informations sur le contexte de culte des guides spirituels :
(Voyage en Occident/Préface).
Le texte de Li Zhichang 李志常 thumb|Rencontre de Qiu Chuji et de Gengis Khan
Li Zhichang, disciple du maitre taoïste Changchun, tient un journal de voyage à visée hagiographique et diplomatique, durant la mission de Changchun dans les années 1219-1224. Ces faits se déroulent durant la Dynastie Jin (1115-1234), alors que Gengis Khan était en train de conquérir un immense empire.
L’école de Quanzhen construisit une organisation religieuse innovante en Chine du Nord qui accueillait de nombreux participants laïcs, y compris des femmes, encourageait le travail humanitaire, et offrait des enseignements accessibles venant des trois grandes traditions chinoises, bouddhisme, taoïsme et confucianisme.
Premier chapitre
Li Zhichang commence par donner une biographie succincte de maitre Changchun. Il est né à Qixia 棲霞 (dans l’actuelle ville de Yantai), dans le Shandong. Il entre dans la voie taoïste très jeune et poursuit son perfectionnement pendant 13 ans à Panxi et Longmen. De retour sur la côte, il mène une vie de reclus. Sa réputation de détenteur de pouvoirs spirituels magiques lui valut de nombreuses sollicitations des autorités Jin (réfugiées dans le Henan) qui l’invitent mais qu’il refuse d'aller voir. Puis vient l’ordre de Gengis Khan, transmis par un émissaire muni d’une plaque d’or impériale - symbole d’autorité suprême -, portant l’inscription C’est un procédé courant dans l’empire mongol (et dans les dynasties chinoises précédentes) pour éviter toute contestation hiérarchique ou retard dans l’exécution des ordres. . Vingt Mongols l’accompagnent. Devant l’insistance, Qiu Chuji comprit qu’il ne pouvait pas se soustraire à cette invitation et accepte finalement de partir. Il était certainement conscient de la formidable puissance militaire des Mongols et craignait les conséquences pour sa secte s’il les contrariait. Avec un petit groupe de disciples, il se lance dans l’aventure et quitte Penglai 蓬莱 (district de Yantai, nord du Shandong).