La prosodie latine est l'étude de la durée et de la mélodie des phonèmes et des syllabes de la langue latine, notamment en tant que ces traits constituent la base structurelle de la poésie latine. La prosodie (du grec προσῳδία / prosōidia « intonation », « prononciation des syllabes ») s'intéresse donc au rythme propre d'une langue donnée, alors que la métrique étudie comment ce rythme s'articule pour constituer, de façon codifiée, les structures de la poésie ou de certaines périodes oratoires. La prosodie naturelle du latin repose sur deux traits fondamentaux : la quantité et l'accent. Rythmiquement, les syllabes constitutives d'une phrase latine se démarquent donc les unes des autres essentiellement selon ces deux critères : certaines sont plus longues que d'autres, et certaines sont plus marquées que d'autres.
La quantité En linguistique, quand on parle de quantité, on parle de la durée ou de la longueur d'une unité du discours. Il faut cependant distinguer la quantité des phonèmes, c'est-à-dire des sons individuels (consonnes et voyelles), et celle des syllabes, c'est-à-dire la plus petite unité ininterrompue du langage oral. L'étude de ces deux « niveaux » de quantités a son importance pour le latin.
La quantité vocalique
Définitions En latin, de fait, chaque voyelle a une longueur qui lui est propreVoir Niedermann (1963). : elle peut être brève (en latin brevis ou correpta) ou longue (en latin longa ou producta). Les diphtongues latines (æ, œ, au) ou empruntées au grec (eu, yi) comptent comme une seule voyelle longue. Dans quelques mots, la longueur d'une voyelle donnée est flottante dans la langue, c'est-à-dire parfois prononcée brève et parfois longue : on dit dans ce cas que la voyelle est commune. Il ne faut pas oublier, en effet, que l'on parle de phénomènes oraux et d'une langue qui était parlée sur une aire géographique très étendue, par des millions de locuteurs, et sur plusieurs siècles : il est donc normal qu'à un instant T, en l'occurrence à l'époque classique, il puisse exister différentes prononciations d'un mot donné. Dans les ouvrages spécialisés et les bons dictionnaires, mais rarement dans les éditions littéraires, les quantités vocaliques sont notées de la façon suivante : le micron (⏑) se place au-dessus des voyelles brèves (ă ĕ ĭ ŏ ŭ) et le macron (–) au-dessus des voyelles longues (ā ē ī ō ū) ; une superposition des deux note les voyelles communes (ā̆, ē̆, ī̆, ō̆, ū̆). alt=Inscription latine où certaines voyelles sont surmontées d'un apex.|vignette|285x285px|Inscription à Heculanum utilisant les apex. C'est en effet l'un des plus graves défauts de l'alphabet latin antique de ne pas avoir prévu de moyen de distinguer les longueurs des voyelles, alors que le modèle grec distinguait au moins ē/ĕ (η/ε) et ō/ŏ (ω/ο) dans l'écriture. Les Romains ont donc utilisé diverses méthodes, mais d'un usage toujours inconstant, pour faire transparaître à l'écrit ce trait si distinctif de leur langage oral : conformément à un usage épigraphique osque, certaines inscriptions archaïques redoublent parfois les voyelles longues (LABOOREES pour labōrēs) ; les digrammes EI et OU sont parfois utilisés pour noter respectivement ī et ū, reproduisant en cela des usages hellénistiques ; un I dépassant par le haut de la ligne d'écriture (i longa) a souvent permis de noter ī, même à l'époque classique ; mais la pratique la plus connue est celle de l'apex, signe diacritique semblable à notre accent aigu, permettant d'indiquer une voyelle longue (LABÓRÉS pour labōrēs).
Règles générales Toutes les voyelles latines ont donc une longueur, soit brève soit longue (soit commune). Comment la connaître ? Les manuels de prosodie latine enseignent souvent quelques règles et tendances générales, mais la réalité est qu'il faut bien souvent apprendre par cœur les quantités vocaliques, ou à défaut aller consulter un dictionnaire. La longueur d'une voyelle fait en effet partie intégrante de sa nature : de la même manière que hīc se distingue de hūc par la qualité (c'est-à-dire le timbre) de sa voyelle, hīc se distingue aussi de hĭc par la quantité de sa voyelle. Voyons tout de même quelques grandes tendances permettant de déduire la quantité d'une voyelleToutes les règles et observations liées à la quantité des voyelles sont exposées dans les anciens traités prosodiques de Quicherat (1839), Trotin (1891) ou Bornecque (1933)..
Règle n°1 : « Vocalis ante vocalem corripitur » « Une voyelle est brève devant une voyelle » : cela signifie que, lorsque deux voyelles se suivent immédiatement en hiatus à l'intérieur d'un mot donné, la première des deux est normalement brève. Bien sûr, cela ne concerne jamais les diphtongues, car dans ce cas, il n'y a phonétiquement parlant qu'une seule voyelle. On peut ainsi déduire les quantités d'un certain nombre de voyelles dans des mots usuels : fīlĭus, cōnsilĭa, facĭat, ĕum, inventĭō, cŏēgī (ici le o et le e ne constituent pas une diphtongue parce qu'ils appartiennent à des morphèmes différents), etc. Cette règle vaut aussi lorsqu'un h est la seule lettre séparant deux voyelles à l'intérieur d'un mot : ăhēnus. Même lorsque la première des deux voyelles était primitivement longue, elle s'est normalement abrégée en vertu de cette règle une fois qu'elle s'est retrouvée en hiatus : ainsi le verbe composé de dē + amō forme dĕamō.
Malgré tout, il faut faire état de quelques exceptions. Le génitif et le datif singuliers de la cinquième déclinaison, régulièrement -ĕī, se trouve toutefois avec le ē long lorsque le radical du nom termine par -i- : on a donc le régulier rĕī contre l'irrégulier dĭēī. On trouve encore une voyelle longue en hiatus dans les formes dépourvues de r du verbe fierī : on a donc le régulier fĭerem contre les irréguliers fīō, fīat, fīētis, etc. Dans quelques mots isolés, la voyelle en hiatus était encore en voie d'abrègement à l'époque classique, et présente donc une longueur commune : c'est le cas de Dī̆āna et des formes de génitifs pronominaux en -ī̆us (illī̆us, istī̆us, tōtī̆us, etc.) Peuvent aussi faire exception, bien sûr, des mots empruntés à d'autres langues, essentiellement le grec (āēr, Ænēās) et plus tard aussi l'hébreu (Isrāēl).
Règle n°2 : la préservation de la quantité De manière générale, si une voyelle a une certaine longueur dans un mot donné, elle conserve cette même longueur dans tous les composés et dérivés de ce mot. Ainsi, en connaissant la longueur du u de fŭga, on peut déduire profŭgus, fŭgiō, fŭgō, fŭgāx, fŭgitīvus, etc., à l'exception du parfait fūgī précisément parce qu'un certain nombre de parfaits se forment en allongeant la voyelle radicale (ainsi fōdī en face de fŏdiō ou sīvī en face de sĭnō, etc.). Même lorsque l'apophonie frappe un composé en altérant le timbre de la voyelle, la quantité reste inchangée : ainsi, en connaissant făciō, on connaît la longueur du i dans īnfĭciō, cōnfĭciō, perfĭciō, dēfĭciō, etc., et de même on peut déduire la longueur du u de exclūdō en sachant que le mot vient de claudō, avec une diphtongue.
Il y a toutefois quelques mots qui, quoique apparentés, sont issus de degrés différents de la racine indo-européenne, et présentent donc des quantités divergentes. La pratique les aura vite appris. Les principaux sont : vōcis et vōcālis contre vŏcāre ; dŭcis et redŭcis contre dūcere ; tĕgere et tĕgumentum contre tēgula ; sōpiō contre sŏpor ; sĕdēre contre sēdēs ; dĭcāre, dĭcāx et benedĭcus contre dīcere ; innŭba et prōnŭba contre nūbere et cōnū̆bium ; fīdus, fīdūcia, fīdere contre fĭdēs et fĭdēlis ; jūrāre et perjūrium contre dējĕrō, pejĕrō, ējĕrō (*-jŭrō) ; lūcis et lūcidus contre lŭcerna ; hŏmō contre hūmānus ; pŏpulus contre pūblicus ; mōlēs contre mŏlestus ; ācer contre ăcerbus, ăcētum et ăcēre, etc.
Règle n°3 : l'abrègement iambique
Dans la prosodie du latin préclassique, l'abrègement iambique était un phénomène très complexe, assez étendu mais toujours facultatif. Ce qu'il en reste dans la prosodie latine classique (si toutefois il s'agit bien d'un reliquat du même phénomène, ce que certains contestentVoir Bettini (1990).) est extrêmement limité et peut être résumé comme suit. Certains mots fréquents de deux syllabes, qui possédaient historiquement un rythme iambique (⏑ –), ont vu leur deuxième syllabe s'abréger sous l'effet de la première (on parle aussi pour cette raison de brevis brevians). Ainsi, la comparaison avec le grec ἐγώ rend à peu près certaine la quantité longue du o de ce mot aussi en latin archaïque : pourtant, le latin classique ne présente que ĕgŏ. Ce phénomène touche surtout les mots benĕ, malĕ, egŏ, cedŏ (« montre, donne »), modŏ (adverbe, d’où aussi quōmodŏ), quasĭ, nisĭ, ită, quiă. Dans d’autres mots, cet abrègement pouvait avoir lieu sans obligation, laissant donc une voyelle finale commune, comme dans mihī̆, tibī̆, sibī̆, ubī̆, ibī̆ (mais ubīque et ibīdem conservent toujours le ī long), putā̆, cavē̆, havē̆, homō̆, volō̆, sciō̆, etc.
Règle n°4 : les voyelles finales en syllabe fermée Toute voyelle située en syllabe finale fermée (c'est-à-dire toute voyelle située devant une consonne finale de mot) a été abrégée un peu après l'époque de Plaute, sauf lorsque la consonne finale est -s, et sauf dans les mots d'une seule syllabe. Hormis ces deux restrictions, toute voyelle située devant une consonne finale est donc brève : tamĕn, nōmĕn, condĭt, perdĕt, mātĕr, sorŏr, cōnsŭl, animăl, etc. Pour les voyelles situées devant -s final, il n'y a malheureusement pas de règle générale ; il faut apprendre les longueurs des désinences de déclinaison et de conjugaison concernées (manŭs nominatif singulier s'oppose à manūs pluriel, mīlĕs nominatif singulier s'oppose à mīlitēs pluriel, etc.) Quant aux monosyllabes longs, on peut mentionner nōn, sīc, sāl, sōl, pār (mais păris aux cas obliques), vēr, cūr, fūr et quelques autres. Certains emprunts étrangers peuvent bien sûr également faire exception à la règle (crātēr de κρᾱτήρ par exemple).
Les seules véritables exceptions à signaler concernent des mots dont la syllabe finale en latin classique n'était pas encore finale quelques décennies plus tôt : ainsi illīc, istāc, redūc, etc. présentent une voyelle longue en syllabe finale fermée devant -c, parce que ce -c résulte de l'apocope d'un ancien -ce.
Règles particulières
Les voyelles en finale absolue Voici ce que l'on peut dire de la longueur des voyelles finales de mot (c'est-à-dire des voyelles terminales non suivies par une consonne) :
A final est bref dans les déclinaisons (rosă, templă, nōmină) sauf à l'ablatif singulier de la première déclinaison (rosā). Il est en revanche long dans les invariables et dans les conjugaisons (posteā, trīgintā, amā), sauf mots iambiques ĭtă et quĭă (cf. règle générale n°3). E final est généralement bref (dominĕ, labōrĕ, cubīlĕ, ūtilĕ, amārĕ, antĕ, sinĕ, -quĕ, -vĕ) sauf dans les ablatifs de la cinquième déclinaison (diē), dans les monosyllabes non-enclitiques (ē, dē, mē, tē, sē, nē), à l’impératif de la deuxième conjugaison (monē, vidē), dans les adverbes dérivés d’adjectifs de la première classe (ægrē, injūstē, certē, mais pas dans bĕnĕ, mălĕ : cf. règle générale n°3) et dans les adverbes composés de diēs (hodiē, prīdiē). I final est toujours long, sauf règle générale n°3 (nisĭ, quasĭ, etc.). Historiquement, O final était toujours long, sauf règle générale n°3 (egŏ, citŏ, modŏ). Toutefois, peu à peu à partir de Virgile (mais le phénomène est encore très rare chez lui), tous les O finaux, à l'exception des ablatifs de la deuxième déclinaison (et des adverbes formés sur eux, mais pas les gérondifs en -ndo) vont peu à peu devenir communs. Chez Sénèque, le phénomène est pleinement accompli, et l'on peut trouver quandō en face de quandŏ au libre besoin du poètecf. Stephens (1986).. U final est toujours long.
Les voyelles de redoublement