Cet article présente l'histoire de la culture des céréales dans les années 1940.
Années 1940 Après la Seconde Guerre mondiale, bien que le Canada ait perdu son rôle de «leader» incontesté, il n'en a pas moins conservé le premier rang du commerce mondial du blé, dont il assure encore 42 % en 1945 après 44 % en 1940Le Winnipeg Grain Exchange et la Commercialisation des céréales canadiennes par J. L. Junod, licencié ès sciences commerciales et économiques., tandis que l'Argentine le talonnait dès 1940, avec 21 % du total, grâce aux contrats importants avec l'Espagne franquiste. Mais l'augmentation impressionnante des exportations américaines dès 1945 remet en cause cette domination.
Accord secret entre Perón et Franco, pour pallier le déficit céréalier espagnol En pleine Décennie infâme, marquée par des coups d’État militaires et avant la fin de la guerre civile espagnole, conflit qui dure du au , l’Argentine reconnaît le gouvernement de Francisco Franco le . Trois jours plus tard, elle envoie de blé en Espagne. Cette coopération va ensuite continuer. Avant même d’accéder à la présidence, le chef de l'État argentin Juan Perón permet la signature d’un texte permettant à l’Argentine de concéder à l’Espagne un crédit de de pesos pour l’achat de céréales. : c'est l’accord du . Selon l’ambassadeur espagnol à Buenos Aires, il doit « permettre de montrer au monde entier l’amitié qui unit l’Espagne et l’Argentine ». Cependant, à cause des circonstances internationales, le texte de cet accord ne sera jamais publié. Le régime espagnol est en effet l'allié des nazis, qui viennent de perdre la Seconde Guerre mondiale. Et Juan Perón est le premier président de la nation argentine à être élu au suffrage universel.
En , Franco envoie à Buenos Aires une délégation présidée par le secrétaire du Ministère des Affaires étrangères, Tomás Suñer, afin de négocier un traité commercial avec l’Argentine, d'une durée de cinq ans, ratifié le . Sa signature donne lieu à une fastueuse cérémonie. L'Espagne obtient un crédit rotatif de 350 millions de pesos pour trois ans et renouvelable pour deux années supplémentaires. Un prêt de 400 millions de pesos lui est également accordé à des conditions avantageuses, pour solder la dette contractée entre les années 1942 et 1946. Ce traité garantit à l’Espagne un minimum de de blé en 1947 et en 1948. Pour les années 1949 et 1950, l’Espagne aura la possibilité d’importer jusqu'à 90 % de ses besoins en blé. Des dispositions semblables sont prises pour le maïs avec en 1947, puis environ en 1948 et 90 % des besoins espagnols pour les années 1949 et 1950. En , l’Argentine interrompt à nouveau ses exportations de céréales vers l’Espagne, pourtant touchée par la sécheresse. L’écrivain Gerald Brenan est d’ailleurs frappé par la gravité de la situation lors de sa visite en Espagne en 1949. Par chance, les relations de l'Espagne avec les États-Unis commencent à s’améliorer et elle parvient ainsi à importer plus de de céréales en provenance de la région des Grands Lacs américains.
L'Inde recourt à l'irrigation après la pénurie de riz birman en 1943
De 1943 à 1951, les surfaces irriguées pour cultiver des céréales augmentèrent d'un tiers en Inde« L'Inde: Du développement à l'émergence », par Frédéric Landy, et Aurélie Varrel 2015. pour combattre les risques de récidive de la famine du Bengale de 1943 et ses 3 millions de morts. Tardive, la prise de conscience se traduit par des efforts non négligeables, à partir de 1943, pour atteindre l'autosuffisance céréalière, via la campagne Grow more food (« Cultivez plus d'aliments »), encourageant à coloniser et cultiver les terres forestières, même pentues, dans un pays longtemps contraint d'exporter des céréales vers le reste de l'Empire britannique, et qui importait encore du riz de Birmanie à la fin de l'époque coloniale. Il
Mais selon l'économiste Amartya Sen, il n'y avait pas de pénurie globale de riz au Bengale en 1943, les stocks étant même légèrement supérieurs qu'en 1941Amartya Sen. Poverty and Famines. An essay on entitlement and deprivation, Clarendon Press, Oxford, 1981, .. C'est l'absence d'indices flagrants d'une mauvaise récolte qui a causé la réponse léthargique des autorités au désastre. Les rumeurs de pénurie ont causé une thésaurisation favorisée par la situation de guerre qui faisait du riz un trop bon investissement, dont les prix avaient déjà doublé l'année précédente. Des millions de personnes sont devenues trop pauvres pour pouvoir se procurer les denrées alimentaires vitalesAmartya Sen. Poverty and Famines, ..
Le Royaume-Uni retire sa flotte d’Extrème-Orient après avoir perdu en 1942 la bataille de Singapour contre l'empire du Japon, qui conquiert la Birmanie où les Britanniques avaient encouragé massivement la production de riz dans le delta de l'Irrawaddy et dans l'Arakan, propulsant la Birmanie leader mondial de rizNicholas Tarling (dir.). The Cambridge History of SouthEast Asia, Vol.II Part 1, pp. 139-40. : 15 % du riz indien provient alors de Birmanie, proportion même supérieure au BengaleC.A. Bayly & T. Harper. Forgotten Armies. The Fall of British Asia 1941-45, Allen Lane, Londres, 2004, .. Le Royaume-Uni aggrave ensuite l'inflation du riz, par ses approvisionnements militaires.
Dès 1942, afin de limiter la hausse des prix alimentaires à Bombay ou Calcutta, instables politiquement, la capitale coloniale New Delhi bâtit un programme d'achats dans les régions à surplus céréaliers et de redistribution dans les zones déficitaires, en particulier vers Calcutta. Cette organisation des secours intervient beaucoup trop tard, et l'approvisionnement de Calcutta excessivement favorisé aux dépens de celui des campagnes. Les structures de l'État britannique choisissent finalement une politique libérale en espérant que les lois du marché puissent suffire à rétablir l'équilibre.
Le nouveau gouvernement indien décide en d'autres mesures comme l'amélioration de la productivité en relançant la campagne Grow more foodLes avatars du non-alignement, par Gilles Boquérat, Publications de la Sorbonne, 1997, page 87., par la mise en cultures de nouvelles terres, avec comme objectif de réduire en deux un déficit représentant près de 7 % de la consommation annuelle de la nouvelle nation.
Crise vietnamienne du riz en 1945
La famine de 1945 au Viêt Nam cause un million de victimes, d' à , pendant l'invasion japonaise de l'Indochine. Dès la Seconde Guerre mondiale, les changements militaires et économiques ont plongé la partie nord du pays dans la famine. S'y ajoutent des inondations détruisant les récoltes du Tonkin puis une période de sécheresse couplée à des parasites affectant la récolte de 1944-1945, qui ne rapporte que de à tonnes, pour des besoins courants de tonnes, puis une inondation pendant les moissons, qui déclenche la crise mais sans alarmer l'administration française, qui la juge banale en pays de moussonJacques Valette, La Guerre d'Indochine, Armand Colin, 1994, page 23. Puis les occupants japonais au Tonkin forcent les paysans à cultiver le jute au lieu du riz, alors que les bombardements des Alliés, rendent son transport du sud vers le nord extrêmement difficile. Le coup de force japonais de 1945 en Indochine déclenche des réquisitions. Dès le , les Japonais saisissent toutes les jonques et convois de riz, s'emparant des stocks de Hanoï, Vinh et Bắc Giang. Entre août et , sous le gouvernement de la république démocratique du Viêt Nam dHô Chi Minh, plusieurs digues se rompent, faute d'entretien, inondant les rizières et aggravant encore la famine au nord du territoire vietnamien.
Préparation d'un nouvel accord international sur le blé Pendant la Seconde Guerre mondiale, les professionnels de la culture des céréales songent à éviter la situation de 1919-1920, qui avait vu un effondrement du marché après le conflit. Entre 1935 et 1938, les excédents céréaliers avaient déjà fondu, mais l'abondance de la récolte mondiale 1938 remit à l'ordre du jour la question des prix et la nécessité de stabiliser le marché, afin de garantir la sécurité des approvisionnements des pays importateurs, souci déjà au cœur de l'Accord international sur le blé de 1933.
À la suite d'une réunion à Londres en 1938, un comité préparatoire se constitue en 1939. Ses travaux furent interrompus par la Seconde Guerre mondiale, mais reprirent en . Les représentants des quatre pays exportateurs et du Royaume-Uni adoptèrent un mémorandum d'accord prévoyant la création d'un « conseil international du blé », mis sur pied dès à Washington avec 28 membres, le futur Conseil international des céréales. Le texte prévoit aussi un « fonds de secours pour le blé » destiné à être utilisé à la fin de la Seconde Guerre mondiale pour agir en cas de crise. Les négociateurs des deux parties, exportateurs et importateurs, élaborent aussi un projet de convention, véritable plan de travail pour une future conférence sur le blé, sur un modèle très ambitieux car instituant des stocks de réserve, le contrôle de la production, l'établissement de contingents d'exportation et la réglementation des prix.
Pénurie de pain et de devises avant le Plan Marshall Après la Seconde Guerre mondiale, la France s'était retrouvée importatrice nette de céréales. Le pain avait d'abord été rationné à par jour, et l'inflation avait été de 80 % en 1946, année qui connut un été très sec.
Puis au cours de l’hiver 1946-1947, de Nantes à Marseille, le froid est record« Le froid en plus», article dans « 1947 : la France désenchantée », supplément à CFJ-Info, sous la direction de l’historien Jean-Pierre Azéma aux Editions du CFJ-CPJ en décembre 1988, avec des températures descendant par exemple sous les 11 degrés à Saint-Nazaire , gelant l’eau des ports et immobilisant les navires pendant trois jours. Ce froid, qui fait parler aussi d'hiver sibérien, ravage les récoltes en Europe"Aux origines du Plan Marshall", par Gérard Bossuat, dans la revue Histoire, économie et société de 1999 mais gène aussi la circulation des trains et des camions, tandis que des congères s’accumulent le long des quais de l’Isère à Grenoble en raison d’un blizzard prolongé.
Fin , le président du Conseil Paul Ramadier explique le déficit en céréales par les gelées de l'hiver et la non-livraison de blés étrangers«La faim au quotidien», article de Stefan Poulle, dans « 1947 : la France désenchantée », supplément à CFJ-Info, sous la direction de l’historien Jean-Pierre Azéma aux Editions du CFJ-CPJ en décembre 1988. Il interdit de fabriquer de la biscotte ou de la pâtisserie en raison de ce déficit de farine, ainsi que l’ouverture des boulangeries au moins un jour par semaine. La France traverse alors une véritable "crise frumentaire".
Dans l’Isère, le préfet Albert Reynier est obligé de lancer un , incluant une , puis il met en scène à la mi-mai un plan de collecte du blé.
La situation débouche sur la de l’été 1947, quand la France est contrainte et de demander une , sous la forme d’une aide intérimaire avant une autre aide, celle du Plan Marshall, qui vient à peine d’être suggérée par les États-Unis, en juin, sous la forme d’un plan à long terme.
Le trafic des cartes et des tickets de rationnement se développe« L’ABC du Marché noir», article de Renaud Lecadre, dans « 1947 : la France désenchantée », supplément à CFJ-Info, sous la direction de l’historien Jean-Pierre Azéma aux Editions du CFJ-CPJ en décembre 1988 et plusieurs corporations utilisent leurs usages et règles spécifiques pour échapper au service du ravitaillement et alimenter le marché noir, nourrissant la spéculation, notamment pour le beurre, le lait ou le vin. Le marché du blé est le plus surveillé«Du Blé », article sans signature dans « 1947 : la France désenchantée », supplément à CFJ-Info, sous la direction de l’historien Jean-Pierre Azéma aux Editions du CFJ-CPJ en décembre 1988 car le gel a fait chuter la production française de 37 % et la ration quotidienne va tomber à 250 puis par jour contre en 1939.