Alexandre del Perugia, né le à Mechra Bel Ksiri au Maroc et vivant en France depuis 1973, est un artiste, metteur en scène et enseignant. Son approche pédagogique de la présence scénique est ancrée dans le jeu enfantin et fondée sur une distinction entre personne, joueur et créature, visant à libérer l'artiste de tout ce qui le limite pour lui permettre d'accéder à un état de présence réelle et partagée avec le public.
Son parcours dans les métiers du spectacle l’a mené en 1988 au Théâtre-Ecole du Passage où il enseigne aux côtés de Niels Arestrup, en 1995 à la création et direction du lieu artistique et culturel de l'Hostellerie de Pontempeyrat (Auvergne), puis en 2003 à la co-direction du Centre National des Arts du Cirque (C.N.A.C.). Depuis 2007, il se consacre à sa carrière d'enseignant et d'accompagnant auprès d'artistes du spectacle vivant, plasticiens et auteurs dans des écoles de théâtre, danse et cirque ainsi que dans son lieu à l'Hostellerie de Pontempeyrat . Il développe également ses activités de metteur en scène.
Alexandre del Perugia a élaboré une théorie sur la présence de l'artiste dans sa thèse de doctorat « La Présence dans l’ailleurs/réflexions sur l’art du jeu » soutenue en 2016 à l'Université Paul Valéry-Montpellier III.
Les fondements théoriques de son approche artistique le situent dans la lignée des hommes de théâtre du XXe siècle qui ont mené des recherches sur les lois fondamentales de l'expressivité de l’artiste (Stanislavski, Meyerhold, Grotowski, Barba) : du point de vue d'Alexandre del Perugia, tout part de la sensation pour aller vers la perception et l'action. Après avoir acquis les outils essentiels du joueur au cours de plusieurs étapes de maturation, l'élève en arrive à se laisser traverser et à se faire bouger. Sa présence réside dans un espace et un temps différent de la réalité offerte à nos sens : le réel. Pour le faire sentir aux artistes de toutes disciplines qui viennent étudier à ses côtés, Alexandre del Perugia se fonde sur le jeu : ses cours sont des cours de re-création, dit-il, où les artistes jouent aux jeux d'enfant pour retrouver le chemin vers le plaisir.
Alexandre del Perugia a créé près de 150 jeux pédagogiques, dont une quarantaine sont mis en dessins et explicités pas-à-pas dans la quatrième partie de sa thèse.
Biographie
La matrice marocaine (1958-1973) Son enfance à la ferme en pays soufi lui a permis une double culture et une observation précoce des structures sociales (verticales et hiérarchiques versus horizontales et rhizomiques), ainsi qu'un lien fort à ses sensations. Il y comprend l'importance du temps au contraire de la durée et découvre la glisse par les jeux d'enfant. Alexandre del Perugia qualifie son enfance de "cheminement d'un pédagogue". Tiago Porteiro voit dans cette époque une « matrice marocaine » où se sont originées toutes les étapes à venir de son parcours".
Années d'internat (1965-1976) Confrontation avec le monde social, découverte des états de corps par le sport (course à pied et dilatation du temps dans la course), et une première expérience du théâtre qui lui révèle l'importance du passeur (professeur de français qui le fait jouer Ubu Roi). Il y perçoit l'effet "aimant" du public.
Montpellier, études universitaires (1976-1983) Rencontre dans ses études pour devenir professeur d'éducation physique avec Charles Pastor, un pédagogue coméniusien qui encourage l'autonomie. Expériences dans les sports de glisse (planche à voile) qui lui enseignent comment "se faire agir" par les éléments et l'importance de la sensation. Devenu quelque temps enseignant de planche à voile, il développe une approche où « seul le maître qui oblige l’autre à trouver par lui-même est un maître », inspiré en cela par Jacotot. Il se révolte contre la compétition sportive et le formatage, cherchant une activité physique pour tous. Il découvre la valeur de sa double culture marocaine et française dans le travail social.
Paris, artiste et pédagogue du spectacle (1983-1993) Formé au mime corporel par Étienne Decroux, il en critique les méthodes trop techniques et le formatage des élèves. Rencontre déterminante avec Antoine Vitez, qui lui révèle son désir de travailler dans cette direction vitézienne. Il rejoint l'école du Passage de Niels Arestrup, et enseigne une acrobatie axée sur la présence et la recherche du processus. Il y développe un travail sur la marionnette comme outil pédagogique pour l'autodidaxie et la création collective, où l'élève se fait maître de son apprentissage. Niels Arestrup a témoigné de cette recherche : "Pendant dix ans, nous avons fait avec Alexandre un parcours de vie, d’amitié, de respect, de discussion, d’échange. On bougeait. La recherche d’Alexandre est aussi une recherche de foi. Il peut sembler intégriste à cause de cela par moments. J’ai peut-être assoupli cette partie de lui, car il a pu observer que je me battais bec et ongles pour que l’école soit le lieu des différences, pour que nous restions dans le doute, pour que jamais la certitude ne s’installe. En dix ans, j’ai beaucoup évolué et lui aussi, mais pas de la même façon". Puis, A.d.Perugia créée un espace nommé "Projections", ancienne église dans le XIVe arrondissement de Paris qui devient un lieu artistique de jeu libre axé sur le plaisir et le ludique, rejetant la performance. Fabienne Gambrelle a étudié à cette époque l'approche d'A.d.Perugia par le regard et le mouvement : « Le regard est à la source et le moteur du mouvement acrobatique. Alexandre del Perugia le fait travailler par des jeux de balle. Tous les exercices qu¹il propose visent à trouver à l’intérieur de soi l’énergie et l¹émotion qui rend le mouvement juste et engendre la beauté. Alexandre apprend à ses élèves à apprivoiser leur peur face au vide. Il leur permet d’aborder l’air comme un ami avec lequel jouer sans appréhension. Jeux de vertige et de masque servent autant le circassien, le comédien que le danseur. La méthode d’Alexandre transperce le cloisonnement des disciplines, elle concerne la création dans son ensemble, et donne une leçon de vie comme l’indiquent les comédiens Niels Arestrup ou Denis Lavant, qui s’est entraîné avec Alexandre lors du tournage des Amants du Pont-Neuf ».
Pontempeyrat, terrain de jeu (1993-2003) Achat d'un lieu isolé en pleine nature auvergnate pour la recherche artistique, loin des perturbations de la ville. Le lieu est conçu pour différencier les espaces (personne/joueur) et promouvoir une organisation rhizomique et non hiérarchique. L'expérience avec les animaux (chevaux) et l'écologie sont intégrées à la pédagogie et attire l'attention des médias, tel le journal Libération qui s'intéresse aux initiatives où l'art prend en France la clef des champs et titre "À Pontempeyrat, on ne zappe pas, on se rencontre". Le journal Le Monde lui consacre également un portrait en 2001, année du cirque en France. Ce portrait sur Les ateliers ludiques d'Alexandre Del Pérugia débute par le constat chez lui d' "une bonne dose de courage pour s'installer dans ce village isolé entre rivière et bois aux confins de l'Auvergne et de la Haute-Loire." Paradoxalement, cet isolement lui permet se faire connaitre et de rayonner au plan national, puisqu'il devient artiste associé à la scène nationale de Chateauvallon, Centre National de Création et de Diffusion Culturelles. Il enseigne également sa méthode artistique autour du regard et du mouvement au Conservatoire national supérieur d'art dramatiquel à Paris. Il crée dès 1995 l'association Regard et Mouvement pour diffuser son approche et gérer le lieu culturel de l'Hostellerie de Pontempeyrat.
Dans l'ouvrage collectif Le Training de l’Acteur qui s'interroge autour de Yochi Oïda et Ariane Mnouchkine sur les conditions d'un training réussi de l'acteur, il écrit que « l’environnement influe sur le mouvement. Pour l’acrobate comme pour le comédien, il est essentiel de capter ce qui l’entoure avant d’agir, de prévoir avant d’agir."
Il poursuit encore sa carrière d'artiste interprète en tant qu'acrobate, notamment dans le spectacle Chair Obscur au sein de la compagnie de Régine Chopinot.
Châlons-en-Champagne et le CNAC (2003-2007) Co-direction du Centre National des Arts du Cirque, avec pour objectif de transformer l'institution pyramidale en un centre au service des artistes. Mise en place d'un pôle médical, d'une réflexion sur la sécurité et d'une pédagogie axée sur la créativité et l'autonomie, avec des "petits vécus" collectifs (stages de ski et de plongée) pour construire le "grand vécu" des élèves, celui avec le public. Création d'un DVD "Jeux d'enfance, jeux de cirque" où il donne aux enseignants et aux artistes des éléments concrets de démarches et de réflexion pour que l'initiation artistique et la création soient le prolongement de formes anthropologiques du jeu. Il mène également une expérience spécifique avec des jongleurs pour développer une formation de créateurs, avec 40 règles de jeu incluant l'autogestion, le travail sur la matière, la collaboration avec des musiciens et la dissociation du joueur et de la personne.
Années d'itinérance (2007-2015) Reprise de son travail d'interprète avec Régine Chopinot. Développement de nouvelles expériences pédagogiques : les Rhizophages à La Seyne-sur-Mer où il met en place les "Rencontres de solitudes" (permettre aux artistes de se rencontrer en unité dans leur unicité). Alexandre del Perugia met également en place un cursus d'études : Le Chemin du Joueur en Huit Pas, où le premier pas d'apprentissage s'intitule "Les outils du joueur" et le dernier pas "L'invisible". Chaque stage durait 5 jours, constituant un cursus de 40 jours pour poser les bases d'un artiste maitrisant les fondamentaux de la présence en scène quelle que soit sa discipline artistique.
Il entre en conflit avec l'association Regards et Mouvements, dont il est fondateur, devant la dégradation du lieu culturel de l'Hostellerie de Pontempeyrat dont elle a la charge, faute d'entretien pourtant contractuellement à sa charge. L'association décide unilatéralement de quitter le lieu.
L'Hostellerie de Pontempeyrat, lieu de formations à la présence en scène depuis 2016 Revenu à la direction de l'Hostellerie de Pontempeyrat, il en fait un lieu unique en France de formations professionnelles dédiées à la présence en scène. De même que Grotowski avait son lieu (Pontedera, Italie) pour y mener ses recherches en anthropologie théâtrale, Alexandre del Perugia continue à Pontempeyrat de former de nos jours des artistes de toutes disciplines et enrichir son travail en anthropologie artistique (deux livres édités en auto-édition : Pensées sur la présence dans l'Ailleurs, 2021 ; Un dictionnaire sur la présence, 2023).
Le lieu accueille des stagiaires artistes de tous pays et toutes disciplines artistiques chaque été.
Notes et références
Catégorie:Metteur en scène français