Les débuts de l'agriculture en Amérique se produisent au début de l'Holocène, commençant pendant l'ère archaïque, sur la période 8000-4000 av. J.-C. (voire avant par endroits) quand de très nombreuses plantes, mais peu d'animaux, sont domestiqués. Ces domestications se font de manière dispersée dans plusieurs régions, en particulier en Mésoamérique, dans le nord-ouest de l'Amérique du Sud, dans les hautes terres andines, en Amazonie et dans les régions du centre-est des actuels États-Unis. Elles s'étalent sur une période de plusieurs millénaires, nécessaires à l'adaptation et à la croissance de la productivité des plantes, impliquent plusieurs expérimentations, dans plusieurs cas des épisodes distincts de domestication d'une même plante en différents endroits, et une rapide diffusion d'un certain nombre de plantes d'une région à l'autre. C'est dans cette période que se situe la domestication de plantes qui jouent un rôle important dans l'alimentation et aussi pour d'autres usages, telles que le maïs, la pomme de terre, la patate douce, le manioc, les courges, les haricots, le tournesol, le coton, la cacahouète, la tomate, le piment, etc. qui se sont diffusées dans le reste du Monde après la colonisation européenne.
Ces évolutions aboutissent progressivement à la constitution de sociétés agricoles, à des rythmes différents selon les régions. Ce processus est néanmoins très long : dans la plupart des foyers de domestication, la culture des plantes ne modifie pas ou peu le mode de vie des groupes de chasseurs-cueilleurs, qui incorporent les plantes domestiques à leur diète mais continuent de s'alimenter principalement par la collecte. En Mésoamérique et en Amérique du Nord, ce phénomène est plus particulièrement relié à l'essor de la culture du maïs, qui devient l'aliment de base de ces sociétés. Mais cela peut être nuancé par le fait qu'en Amérique du Sud les sociétés agricoles sont apparues en s'appuyant sur d'autres plantes. D'une manière générale les sociétés précolombiennes ont pratiqué une agriculture diversifiée et mis au point des techniques agricoles élaborées (irrigation, terrassements, etc.). La prépondérance de la culture des plantes dans la subsistance a conduit à des changements sociaux, avec un important essor démographique, l'apparition de villages où se développent une architecture et une organisation sociale de plus en plus complexes, préludes de la constitution d'organisations plus intégrées.
Généralités
Climat et environnement Les débuts de l'agriculture n'ont pas bénéficié des mêmes conditions climatiques selon que l'on était en Amérique du Nord ou du Sud. Au Nord un climat plus chaud et plus sec régnait entre environ 7500 et 3500 av. J.-C.. Ceci tranchait avec la douceur et l'humidité qui avaient prévalu auparavant depuis le début de l'Holocène. Par conséquent les humains, en Amérique du Nord, furent contraints de changer quelque peu leurs moyens de subsistance : domestication des plantes et des animaux, réseaux d'irrigation, enrichissement du sol pour en améliorer la fertilité, et sélection de certaines espèces par des feux contrôlés réguliers.
Le Sud avait son propre climat. La Zone de convergence intertropicale (ZCIT) joint au phénomène El Niño – Oscillation australe (ENSO) (qui, ensemble, constituent les cycles El Niño/La Niña) ont dominé le climat de la face côté Pacifique. Tandis que l'influence de l'océan Atlantique et de ses alizés ont été les éléments importants à l'est. Pour les premiers agriculteurs de la face Ouest il fallait faire avec ces variations interannuelles. Au nord du Pérou l'archéologie a pu démontrer que des agriculteurs vers 3400 av. J.-C. pratiquaient des canaux d'évacuation des zones inondées autour des cours d'eau pour arroser des zones arides, et faire d'une catastrophe un environnement productifCaramanica et al., 2020 ; cité par .
Une très grande variété de plantes
Un élevage au rôle limité
Le premier animal domestique attesté en Amérique est le chien, dont le plus ancien spécimen connu assuré provient du site de Koster en Illinois, et date d'environ 8000 av. J.-C. Le chien est le seul animal domestique attesté dans toutes les régions d'Amérique précolombienne. Il sert de compagnon des humains, pour leur protection et peut-être pour la chasse. Il n'a probablement pas été domestiqué sur ce continent, les premiers chiens étant arrivés lors d'une des vagues de migrations qui peuplent l'Amérique depuis la Sibérie orientale. La date de leur introduction est discutée, et se situerait entre 15000 et 11000 av. J.-C. Ces chiens précolombiens ont disparu après la colonisation européenne, remplacés par les chiens apportés par les colonsNí Leathlobhair M, Perri AR, Irving-Pease EK, et al., The evolutionary history of dogs in the Americas. Science. 2018 Jul 6;361(6397):81-85. doi: 10.1126/science.aao4776. https://pmc.ncbi.nlm.nih.gov/articles/PMC7116273/A.R. Perri, T.R. Feuerborn, L.A.F. Frantz et al., Dog domestication and the dual dispersal of people and dogs into the Americas, Proc. Natl. Acad. Sci. U.S.A. 118 (6) e2010083118, https://doi.org/10.1073/pnas.2010083118 (2021)..
Le principal centre de domestication animale des Amériques est la zone andine. Y sont domestiqués deux camélidés, l'alpaga (issu de la domestication de la vigogne) et le lama (issu du guanaco). Selon les analyses génétiques l'alpaga serait domestiqué dans le Pérou central, et le lama entre la Bolivie centrale et le nord-ouest de l'Argentine, plusieurs foyers ayant pu exister. Dans la documentation archéologique, les alpagas et lamas domestiques les plus anciens connus ont été mis au jour à Telarmachay dans le Pérou central et datent de v. 4500-4000 av. J.-C. Ces animaux sont d'abord exploités pour leur viande et leur peau, puis le lama devient principalement un animal de bât et l'alpaga un fournisseur de laine. Le cochon d'Inde est l'autre animal d'élevage qui joue un rôle important dans les Andes, principalement pour sa viande. Il est domestiqué vers 4000 av. J.-C.. Bien plus tard, v. 100 av. J.-C., s'y ajoute le canard musqué, qui garde une importance secondaire.
En Mésoamérique, le seul animal domestiqué, en plus du chien, est le dindon, qui apparaît au sur le site d'El Mirador au Guatemala, et se diffuse au Mexique et dans le sud des États-Unis.
Une production de nourriture à des niveaux variables
L'agriculture repose en général sur des plantes et des animaux domestiqués, dont la reproduction est contrôlée par les humains, principalement pour leur alimentation, ce qui explique pourquoi on parle aussi de « production de nourriture » (même si certaines des premières plantes cultivées ont des usages non alimentaires, comme la calebasse qui sert aussi de contenant). Une espèce est domestiquée quand elle a des caractéristiques spécifiques, notamment morphologiques, qui la rendent différente de l'espèce sauvage dont elle provient. Ces traits ne sont acquis qu'après une longue période de mise en culture et d'élevage par les humains. Les débuts de l'agriculture et la domestication ne sont donc pas synonymes, car il y a une période durant laquelle des plantes et des animaux aux aspects sauvages sont cultivés et élevés. De plus, les premières sociétés qui adoptent la culture des plantes ne sont pas agricoles à proprement parler, puisqu'elle ne font pas reposer la majorité de leur subsistance sur la production de nourriture. Celle-ci sert souvent de complément aux aliments issus de la chasse, de la cueillette et de la pêche. Dans les Amériques, les sociétés qui domestiquent des plantes conservent souvent une mode de vie de chasseur-cueilleur, et il faut plusieurs millénaires pour que l'agriculture soit leur principal pourvoyeur d'aliments. Cette situation entre le mode de vie de collecteur et celui d'agriculteur a été désignée par B. Smith comme une production de nourriture de faible niveau (low-level food production).
Les systèmes agricoles à proprement parler mettent donc en général plusieurs millénaires à se mettre en place dans les Amériques, avec une longue période de production de nourriture non essentielle pour la subsistance des sociétés. Elles ont certes domestiqué des plantes, mais elles n'en dépendent pas pour leur survie. Les études sur les débuts de l'agriculture en Amérique font souvent coïncider la mise en place d'économies agricoles avec le moment où le maïs devient l'aliment de base, ce qui se produit plusieurs millénaires après les débuts des cultures des plantes. Mais il peut être objecté à cela que d'autres plantes cultivées peuvent avoir le rôle d'aliment de base, comme le manioc et la pomme de terre, que les courges et les haricots sont aussi des aliments de base complétant la diète reposant sur le maïs, et que les arbres fruitiers peuvent aussi avoir joué un rôle important. Il est donc possible d'avoir des systèmes agricoles avant que le maïs ne devienne l'aliment de base. Cela semble être le cas en Amérique du Sud, où cette plante n'a pas joué un rôle fondamental, à la différence des sociétés agricoles de Mésoamérique et d'Amérique du Nord et où peuvent être décelées des sociétés dont la subsistance repose en bonne partie sur les cultures à des périodes très anciennes, si ce n'est dès les débuts des domestications (notamment à Nanchoc).
Mésoamérique
Les premières cultures de plantes
Les débuts de la production de nourriture en Mésoamérique trouvent leur origine au début de l'époque archaïque, quand la mise en place d'un climat plus chaud et humide permet aux groupes de chasseurs-cueilleurs de diversifier leur subsistance et d'expérimenter de nouvelles méthodes leur permettant d'augmenter la nourriture disponible, parmi lesquels se trouve la manipulation de la reproduction des plantes, qui débouche sur la domestication de plusieurs d'entre elles. Les domestications sont attestées par l'archéologie sur la période de l'archaïque moyen, v. 8000 à 4000 av. J.-C. La plus ancienne espèce identifiée comme domestiquée est une courge, Cucurbita pepo, v. 8000-6000 av. J.-C. dans la région d'Oaxaca. Les deux principaux sites témoins des débuts des cultures en Mésoamérique sont les grottes de Coaxcatlan (vallée de Tehuacan) et de Guila Naquitz (vallée d'Oaxaca), situées dans cette région semi-aride du Mexique central, qui révèlent plusieurs autres domestications sur la période 6000-4000 av. J.-C. : des courges, des calebasses (ou gourde), du piment et du maïs. La région de domestication de ce dernier semble plutôt se situer au sud-ouest du Mexique, des restes de maïs datés d'environ 6700 av. J.-C. ayant été mis au jour dans l'abri de Xihuatoxtla (vallée de la rivières Balsas), aux côtés de courges domestiquées. Il est rapidement diffusé vers d'autres régions, notamment vers le sud par la côte pacifique, mais durant l'époque archaïque récente (v. 4000-2000) il n'est qu'un complément et n'a pas encore le rôle d'aliment de base. Pour cette période des cultures ont été identifiées en d'autres régions de l'Amérique centrale, notamment au Belize et au Guatemala.
La domestication et la diffusion du maïs