Plotin (en , en latin : Plotinus), né en 205 à Lycopolis et mort en 270 à Naples, philosophe gréco-romain de l'Antiquité tardive, est le représentant principal du courant philosophique appelé « néoplatonisme » : à travers lui, la pensée grecque classique affronte désormais les mouvements gnostiques plus ou moins proches du christianisme et du manichéisme. Continuateur de Musonius Rufus, de Sénèque, d’Épictète, Plotin est l’un des grands philosophes de l’époque impériale et un authentique sage de la Grèce. Il installe son école à Rome en 246, où Amélius fut son premier disciple. Sa relecture des dialogues de Platon fut une source d'inspiration importante pour la pensée chrétienne alors en pleine formation, notamment pour Augustin d'Hippone, et elle influença de manière profonde la philosophie occidentale. L'intégralité de ses écrits a été publiée par son disciple Porphyre de Tyr, qui les a réunis sous la forme d’Ennéades, en groupes de neuf traités.
L'originalité de la pensée de Plotin tient à une réflexion d’une grande subtilité, élaborée à partir de Platon et d'Aristote, et où métaphysique et mystique se fondent et se confondent. Pour Plotin, l'univers est composé de trois réalités fondamentales : l'Un, l'Intellect et l'Âme. L'homme, partie du monde sensible, doit, par le plus haut degré d'intériorité, remonter de l'Âme à l'Intellect, puis de l'Intellect à l'Un et accomplir ainsi une union mystique avec le Dieu par excellence. La recherche du salut implique en effet pour l’âme une ascension spirituelle, loin du monde d’ici-bas, (), vers la réalité vraie, le Bien, principe suprême identifié à la Beauté, que Plotin nomme l’Un ou Dieu. Ni mysticisme chrétien, ni contemplation de Dieu pour l'initié des mystères, la philosophie de Plotin est une exhortation à réintégrer notre vraie patrie, c’est tout le sens de l’allégorie d’Ulysse évoquée par Plotin : aux sortilèges de Circé et à la beauté de Calypso, Ulysse préféra le retour à Ithaque, sa patrie. Plotin nous invite à réintégrer notre parenté ontologique avec le divin, au moyen d’une ascèse purificatrice. Par une intuition de , cette ascension spirituelle conduit l’âme, enfin unifiée, débarrassée de tout le superflu et de l’individualité qui la barricadait dans ses limites, à devenir et à voir . Ainsi comprise, cette purification, selon le mot de Jean Trouillard, .
Biographie vignette|Porphyre de Tyr, auteur de la Vie de Plotin, d'après une gravure française du . On sait peu de choses de la vie de Plotin. La plupart de nos connaissances à son sujet viennent de la biographie que Porphyre consacra à son maître, la Vie de PlotinPorphyre de Tyr, Sur la vie de Plotin et sur l'ordre de ses traités, pages 1-31, éd. Les Belles Lettres, tome I de Plotin., et qu'il rédige entre 300 et 301, en introduction à son édition des Ennéades . La pauvreté de nos informations au sujet de Plotin peut s'expliquer par le peu de place qu'il accorde dans sa philosophie à l'individualité de la personne humaine., car celle-ci constitue un obstacle majeur à la quête du philosophe vers la sagesse, à travers l'identification de l'homme avec l'Un, premier principe à l'origine du monde.
Selon toute vraisemblance, Plotin naît en 205, à Lycopolis (Haute Égypte), ville qui appartient alors à l'Empire romain et où la culture grecque est vivante, probablement au sein d'une famille de hauts fonctionnaires romains. Il fait partie de ceux qui, ayant reçu une bonne éducation, se considèrent comme Grecs de langue et de culture. À , Plotin part étudier la philosophie à Alexandrie, auprès du platonicien Ammonios Saccas, un guide spirituel, chrétien (apostat ou non) dont l’enseignement est purement oral : ni genre littéraire, ni simple matière d’enseignement, la philosophie est, depuis Épictète et même Philon d'Alexandrie, une initiation à la vie spirituelle destinée à former les âmes et à donner à l’homme déjà mûr un genre de vie nouveau. Aussi Plotin demeure-t-il auprès de ce maître pendant onze années, de 232 à 243.
À , en 244, son intérêt pour les philosophies orientales et indiennesDepuis le géographe Strabon, les notices sur les brahmanes se font nombreuses, les gymnosophistes indiens sont donnés en exemples dans maints traités de morale, et on connaît les aventures légendaires d’Apollonios de Tyane en Inde. le pousse à rejoindre l'armée de qui marchait contre la Perse. La défaite de cette armée et la mort de Gordien, tué en 244, obligent Plotin à se réfugier pour un temps dans la ville d'Antioche, capitale de la province de Cœlé-Syrie — une opération qui n'alla pas sans difficultés.
Plotin gagne ensuite Rome, alors sous le règne de l'empereur Philippe l'Arabe, et il y réunit quelques disciples dans une école philosophique, qui recevra, à l’époque moderne, le nom d'école néoplatonicienne de Rome (246). Le terme école ne doit pas être entendu au sens d’« institution » : les disciples de Plotin forment un cercle restreint et informel de gens distingués groupés autour d’un directeur de conscience. Plotin enseigne en grec dans la maison de Gémina, la femme du futur empereur Trébonien, et il s'attire la protection de l'empereur Gallien et de son épouse, Salonine. Son enseignement est essentiellement oral ; dans le milieu de la société romaine instruite et aisée, il a pour disciples Porphyre de Tyr, AméliusLuc Brisson, « Amélius », "Sa vie, son œuvre, sa doctrine, son style", , Teil II: Band 36.2, 1987, ., des médecins comme Paulinus de Scythopolis, et Eustochius, un poète comme Zoticus, le banquier Sérapion, et quelques hommes influents, les sénateurs Castricius Firmus, Marcellus Orontius, Sabinillus et Rogatianus. Ce succès s’explique par les qualités de cœur et d’esprit que ces auditeurs, affinés par la culture et la vie mondaine, demandent à un directeur de conscience. Il faut attendre 254 pour qu'il commence à rédiger des textes, qui formeront plus tard son œuvre fondamentale : les Ennéades. Il songe à fonder en Campanie une cité de philosophes qui se serait appelée Platonopolis, où ses amis et lui auraient pu mener une sorte de vie conventuelle et régulière, sur le modèle prôné par Platon, mais, faute de recevoir l’assentiment de l’empereur Gallien, ce projet échouePorphyre, Vie de Plotin, chap. 12..
Parmi ses auditeurs se trouvent des gnostiques, vraisemblablement chrétiens et rompus au platonisme, notamment des séthiens, qui mêlent à la spiritualité de Platon les révélations orientales de Zoroastre ou de Zostrien. Pendant longtemps, Plotin compose avec ces gnostiques, considérés comme des qu’il inclut dans le cercle de ses disciples, sectateurs des . Mais après , et une crise qui Henri-Charles Puech, Les sources de Plotin, chap. « Plotin et les gnostiques », Vandœuvres, Genève, Fondation Hardt, 1960, 183., la discussion devient conflit avec eux vers 264, et Plotin rompt avec éclat en rédigeant le traité Contre les gnostiques (Ennéades, II, 9), tandis que son disciple, Porphyre, rédige peu après son traité Contre les chrétiens. En 268, Plotin envoie Porphyre, en proie à des pensées suicidaires, loin de l'atmosphère de Rome, à Lilybée en Sicile, dans l’espoir qu'il puisse y trouver repos et apaisement. En 269, Amélius — son premier disciple — le quitte pour rejoindre l'école néoplatonicienne de Numénios d'Apamée. Après l'assassinat de Gallien, Plotin, très proche de l'ancien empereur, doit quitter Rome. Accablé par la maladie, il est accueilli en Campanie, dans les propriétés de son disciple, le médecin Zéthus. Il meurt à Naples, en 270, des suites de sa maladie — probablement une tuberculoseMirko Grmek, « Les maladies et la mort de Plotin », in Luc Brisson, Jean-Louis Cherlonneix, et al., Porphyre. La Vie de Plotin, t. II, Paris, Vrin, 1992, . — assisté par Eustochius, dernier disciple resté à son chevet.
Durant les deux dernières années de sa vie, Plotin continue à écrire, et il envoie ses traités en Sicile à Porphyre pour que celui-ci les corrige et les publie par la suite. Porphyre s'exécute en publiant les Ennéades entre 300 et 301, auxquelles il ajoute en introduction une courte biographie de Plotin. Porphyre ne se contente pas de compiler les œuvres de Plotin, il les trie, les divisant ou les fusionnant, pour les classer dans un ordre particulier.
À la fin de sa Vie de Plotin, Porphyre confie que son maître avait réussi à atteindre par quatre fois l'union mystique avec DieuPorphyre, Vie de Plotin, chap. 23..
Les Ennéades Présentation vignette|Porphyre, éditeur des Ennéades, qui converse avec Plotin (manuscrit médiéval).
Les œuvres de Plotin ont été éditées par Porphyre de Tyr qui les a présentées en six Ennéades comprenant chacune neuf traités (ennéa en grec désigne le chiffre neuf)., dont la taille, très diverse, va de deux ou trois pages à une centaine. Ce regroupement est thématique et non chronologique. On sait par exemple que le premier traité de la première Ennéade est chronologiquement l'un des derniers qu'a écrits Plotin.
Suivant la tradition en vigueur à l’époque impériale, les traités de Plotin reflètent la forme de son enseignement oral : ses cours consistaient en commentaires de textes de Platon et d’Aristote suivis d’une séance de discussion entre le maître et les disciples.. De là les suites de questions et réponses qui émaillent tant de traités, à l’aspect de discussion d’école sténographiée. De là aussi la recherche de l’effet immédiat et profond et le souci de mettre les doctrines au service de thèmes de prédication, comme l’a montré Émile Bréhier. On cherchera donc en vain dans l’œuvre de Plotin le développement graduel d’une doctrine selon un plan arrêté à l’avance : son œuvre se décompose en thèmes de prédication spirituelle que la doctrine platonicienne permet de soutenir. Ainsi, la première Ennéade, dévolue aux questions éthiques, traite le thème de la vie spirituelle et indépendante de l’âme, la deuxième et la troisième sont consacrées à la philosophie naturelle et à la cosmologie, la quatrième à des questions métaphysiques relatives à l'Âme, la cinquième à l'Intellect, la sixième aux nombres en général et à l'Un en particulier.
Langue et style Plotin n'est pas un auteur facile à lire ; même si ses traités sont courts, la pensée toujours très dense résiste souvent à une appréhension directe ou immédiate. Chacun de ses traités, bien qu'il tente de répondre à une question particulière, ne peut faire l'économie de tout le système plotinien. Leur signification doit souvent être rattachée aux dialogues de Platon, aux traités d’Aristote ou à leurs commentateursPorphyre, dans sa Vie de Plotin (chap. 14), signale les commentaires, entre autres, de Sévère, de Cronius, de Numenius, et parmi les péripatéticiens, ceux d'Aspasius, d’Alexandre d'Aphrodise ou d’Adraste d'Aphrodisie., ou encore aux conceptions des stoïciens, auxquels Plotin fait allusion sans les nommer.
Style Au dire de Porphyre, Plotin, . Cette aisance se reflète dans la phrase de Plotin, phrase parlée mais non oratoire, qui rappelle la parole nuancée du maître dans son cours familier : c'est à ce caractère oral de sa phrase qu’il faut attribuer les parenthèses où Plotin traite brièvement une question sous forme de digression, les répétitions de la même idée en deux formules successives (ou dittographies), et les raccourcis fréquents, quand le professeur qui parle ne s’attarde pas à développer un point que son auditoire connaît bien. Son style, porté par l’enthousiasme du prédicateur, ne va pas sans une certaine enflure, et la structure de ses phrases se surcharge d’une accumulation de noms ou de propositions. Dans l’emploi des mots et des tournures, Plotin commet en grec quelques incorrections, à l’oral comme à l’écrit, au point que Longin, le lisant, eut l’impression de posséder des copies fautives.
Apophase