La politique de défense européenne des années 2020 connait un réalignement stratégique important, qui s’est particulièrement accéléré en 2022 et 2025 en raison de la guerre en cours en Ukraine et des évolutions géopolitiques survenues lors du second mandat du président des États-Unis, Donald Trump.

Cette transformation se caractérise par une localisation accrue de la production de défense, un investissement renforcé dans la recherche et le développement en matière de défense, une réindustrialisation de l'économie, ainsi que par des initiatives visant à une intégration militaire plus poussée entre les États membres de l'Union européenne, dans le but de réhabiliter des capacités de défense européennes autonomes, indépendantes de l'OTAN ou sans les États-Unis.

Histoire vignette|350x350px|Graphique des dépenses militaires de l'OTAN par pays en 2015, avant les efforts de réarmement en Europe. Avant les années 2020, l’Union européenne maintenait sa Politique de sécurité et de défense commune (PSDC), axée principalement sur la gestion des crises et les opérations de maintien de la paix. L'UE a déployé avec succès environ 40 missions internationales dans ce cadre. Toutefois, le bloc restait fortement dépendant de l’OTAN et du soutien militaire des États-Unis pour la défense territoriale, malgré les dispositions du Traité sur l’Union européenne permettant la création de mécanismes de défense commune et d’accords d’assistance mutuelle entre les États membres.

Inefficacité militaire Début 2024, d'importantes disparités subsistent entre les États membres de l’OTAN. Sur les 32 membres de l’Alliance, seuls 18 ont atteint ou se sont engagés à atteindre l’objectif convenu de consacrer 2 % de leur PIB aux dépenses de défense. Cela représente une baisse marquée par rapport aux niveaux de dépenses observés durant la guerre froide, lorsque les membres européens de l’OTAN consacraient généralement entre 3 % et 5 % de leur PIB national à la défense. Les domaines jugés insuffisants comprennent notamment les systèmes intégrés de défense anti-aérienne et les capacités de frappe de précision en profondeur, jugées inadéquates face aux menaces contemporaines, ainsi que des vulnérabilités significatives dans les infrastructures de commandement et de contrôle, et les systèmes logistiques. Ces lacunes sont apparues malgré l’adoption de nouveaux plans régionaux de défense lors du sommet de l’OTAN à Vilnius en 2023.

Malgré les engagements annoncés en faveur d’une augmentation des dépenses militaires par les dirigeants européens, de nombreux pays européens n’ont pas réussi à traduire leurs promesses en contrats de production concrets. Cela freine l’expansion des capacités de production de défense, nécessaires à la fois pour soutenir l'Ukraine face à l'invasion russe et pour reconstituer les stocks militaires de l’OTAN. Les pays situés sur le flanc est de l’OTAN ont fait preuve d’une plus grande urgence dans leurs efforts de modernisation militaire, tandis que les nations européennes plus à l’ouest ont généralement adopté une approche moins immédiate en matière de dépenses de défense et de développement des capacités.

Selon une analyse de l'Agence européenne de défense, le manque de coopération entre les États membres entraîne des inefficacités annuelles d’environ 25 milliards d’euros. Bien que les membres de l'Union européenne consacrent collectivement environ un tiers des dépenses de défense des États-Unis, leurs capacités militaires combinées ne représentent qu’environ 10 % de la puissance militaire américaine. Les États membres sont également confrontés à des difficultés concernant l’allocation des ressources entre les dépenses de défense et les programmes de protection sociale, en particulier dans des pays comme l’Allemagne, touchés par des crises économiques persistantes.

Changements géopolitiques droite|vignette|Participants au sommet de Londres du 2 mars 2025 sur l'Ukraine. Les États-Unis ont commencé à réorienter leur stratégie de l’Europe vers la région indo-pacifique sous l'administration Obama, les milieux politiques tant démocrates que républicains considérant de plus en plus la Chine, plutôt que la Russie, comme leur principal concurrent stratégique. Ce changement de priorité s'est poursuivi sous les administrations suivantes, entraînant une diminution de l’accent mis par les forces américaines sur la défense de l’Europe.

Le retour de Donald Trump à la présidence des États-Unis en 2025 introduit une incertitude significative dans les relations transatlantiques en matière de sécurité. Le scepticisme de Donald Trump à l’égard de l'OTAN, ainsi que ses suggestions selon lesquelles les États-Unis pourraient ne pas défendre les alliés ne respectant pas certaines obligations financières, suscitent une nouvelle urgence en faveur de l’autonomie militaire européenne. D'autres inquiétudes apparaissent également concernant les positions potentielles des États-Unis sur des conflits ayant un impact direct sur la sécurité européenne, en particulier en ce qui concerne la Russie et l’Ukraine, dans le contexte de l’invasion du territoire ukrainien par la Russie. Parmi ces préoccupations figurent les appels de Trump et ses rencontres avec le président russe Vladimir Poutine pour discuter de négociations de paix sans consultation de l’Ukraine ni des parties européennes ; les déclarations du secrétaire à la Défense des États-Unis, Pete Hegseth, critiquant le manque de contributions militaires équitables de la part des nations européennes ; ainsi qu’un discours du vice-président américain J.D. Vance lors de la 61 Conférence de Munich sur la sécurité, dans lequel il critiqua la gouvernance européenne pour avoir annulé des élections en faveur de candidats jugés moins hostiles à la Russie.

Efforts de réarmement En , la Commission von der Leyen de l'UE publie la , proposant de passer en « mode économie de guerre » en raison de l’invasion russe de l’Ukraine et des craintes liées au retrait supposé de Trump de l'OTAN. Selon le commissaire européen au Marché intérieur, Thierry Breton : « L’Europe doit assumer une plus grande responsabilité pour sa propre sécurité, quel que soit le résultat des élections de nos alliés tous les quatre ans ». Cette stratégie fixe plusieurs objectifs ambitieux pour 2030, notamment l’obligation pour les États membres de l'UE d’allouer 50 % de leurs budgets d’approvisionnement à des achats auprès du secteur industriel européen de la défense.

Le plan vise également à augmenter les achats collaboratifs d’équipements de 18 % à 40 % et à porter les échanges de défense intra-Union européenne à 35 % de la valeur totale du marché européen de la défense. La stratégie introduit également le Programme européen de l’industrie de défense (EDIP), avec une dotation initiale de 1,5 milliard d’euros pour la période 2025–2027. Ce programme vise à encourager la production conjointe d’armes et à renforcer la collaboration entre les fabricants de défense des États membres. Le document préconise aussi l'intégration de l’Ukraine dans la défense européenne, notamment par la participation de l’industrie ukrainienne aux programmes de défense de l'UE, la création d’un Forum industriel de défense UE-Ukraine, ainsi que la mise en place d'un Bureau européen de l’innovation en matière de défense à Kiev pour favoriser l’échange d’expériences de combat et de connaissances technologiques.

Le montant de 1,5 milliard d'euros alloué est nettement inférieur aux 100 milliards d'euros suggérés par Breton. Divers mécanismes de financement sont proposés, notamment l'utilisation potentielle d'actifs publics russes gelés et l'adaptation des politiques de prêt de la Banque européenne d'investissement pour inclure des projets de défense.

En , l'OTAN entame des discussions visant à augmenter substantiellement ses objectifs de dépenses de défense pour les pays membres, au-delà de la référence de 2 % du PIB établie dix ans plus tôt. Le secrétaire général de l'OTAN, Mark Rutte, annonce lors de la Conférence de Munich sur la sécurité que les membres de l’alliance devront augmenter leurs dépenses militaires à « considérablement plus de 3 % » de leur PIB national. Cette déclaration fait suite aux appels des États-Unis demandant aux membres d’atteindre 5 % du PIB en dépenses de défense. vignette|Image de l'initiative ReArm Europe publiée par la Commission européenne sur les réseaux sociaux. Le , la présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, plaide en faveur de l'activation d'une clause d'urgence afin de faciliter l'augmentation des dépenses de défense des États membres de l'UE. Cette clause permet de renoncer aux limites strictes habituelles de déficit budgétaire des États membres et d'augmenter les dépenses de défense sans nécessiter de coupes budgétaires correspondantes dans d'autres domaines.

Les pays d'Europe de l'Est, en particulier les États baltes et la Pologne, montrent leur volonté d’atteindre des niveaux de dépenses plus élevés pour faire face aux menaces potentielles venant de la Russie. La France, ainsi que les pays d'Europe du Sud ayant des niveaux d’endettement élevés, notamment l'Italie et la Grèce, soutiennent également cette initiative. Cependant, les pays d’Europe du Nord, dotés de gouvernements fiscalement conservateurs tels que les Pays-Bas, l'Allemagne et la Suède, s'opposent à l'émission de nouvelles dettes lors des discussions budgétaires. D'autres nations, dont le Royaume-Uni, plaident pour des objectifs plus modérés, compris entre 2,5 % et 3,5 % du PIB.

Le , von der Leyen propose « ReArm Europe », un plan en cinq points visant à augmenter les dépenses de défense jusqu'à 800 milliards d’euros, dont 150 milliards sous forme de prêts aux États membres de l’UE. Cette annonce intervient un jour après la suspension de Trump concernant l'aide militaire américaine à l’Ukraine. Selon une modélisation publiée le par la plateforme Greenly, le plan « ReArm Europe » pourrait générer environ 150 millions de tonnes de CO₂ équivalent, soit une empreinte comparable aux émissions annuelles totales d’un pays tel que les Pays-Bas.

Changements nationaux Belgique Le , le gouvernement belge annonce son intention d'augmenter les dépenses de défense de 4 milliards d'euros d'ici le milieu de l'année, portant les dépenses de défense de 1,31 % du PIB du pays à 2 %.

Danemark Le , la Première ministre danoise Mette Frederiksen annonce une augmentation significative des dépenses de défense, les portant à 3 % du PIB national, contre 2,4 % en 2024. Cette augmentation, mise en œuvre grâce à un « fonds d'accélération » de 50 milliards de couronnes danoises, représente le niveau le plus élevé des dépenses de défense danoises depuis plus de cinquante ans. Le gouvernement danois met l'accent sur l'acquisition rapide d'équipements militaires ; selon le ministre de la Défense Troels Lund Poulsen, la Russie pourrait menacer les pays de l'OTAN d'ici deux ans sans contre-mesures appropriées.

Estonie Le , le ministre estonien de la Défense Hanno Pevkur annonce son intention d'allouer plus de 4 % du PIB du pays aux dépenses de défense d'ici 2026.

France En , le président français Emmanuel Macron qualifie la Russie de « menace existentielle » pour l'Europe et convoque une réunion extraordinaire à Paris afin de coordonner les réponses européennes dans le cadre de la stratégie Weimar+. Macron s'est également déclaré prêt à envoyer des troupes terrestres en Ukraine pour combattre la Russie si nécessaire.

Allemagne Après la réunification allemande en 1990, l'industrie de défense du pays a connu une réduction substantielle de ses effectifs, l'emploi dans le secteur ayant diminué d'environ 60 %, passant de 290 000 à 100 000 emplois. Durant cette période, les dirigeants politiques, comme le vice-chancelier Sigmar Gabriel en 2014, ont souvent exprimé une certaine réticence à s'engager auprès de l'industrie de défense.