L'expédition dans l'Océan Indien de Linois est une opération militaire maritime menée par le Premier Empire dans l'Océan Indien face aux convois britanniques, entre 1803 et 1806. Sous le commandement du contre-amiral Charles de Durand-Linois, une flottille française exerce une guerre de course contre la marine marchande britannique dans un océan stratégique pour le Royaume-Uni, entre la métropole et l’Inde britannique.

Linois parvient à remporter plusieurs succès intéressants dans la région, capturant et coulant des navires marchands britanniques, jusqu’à déstabiliser le commerce dans l’océan Indien. Cependant, il échoue à capturer un convoi sans défense d’une grande importance en 1804, et est totalement défait en 1806, alors qu’il tentait de gagner l’Europe.

Le bilan de l’opération est donc indécis, avec quelques réussites mais à des coûts élevés. La défaite finale de Linois, qui est capturée, met fin à son expédition tandis que Léonard Motard prend sa succession dans l’océan Indien.

Contexte et prémices Rôle de l’océan Indien dans le commerce international Au début du , l’océan Indien constitue un axe essentiel du commerce britannique, reliant la métropole à ses colonies et à ses comptoirs d’Extrême-Orient. Des convois de navires marchands, parmi lesquels les imposants Indiaman, partent des ports de Chine, d’Asie du Sud-Est, de la jeune colonie de Botany Bay en Australie, mais également des possessions portugaises du Pacifique, transitant par l’océan Indien. En entrant dans cette zone, ces navires rejoignent les vastes convois venus de l’Inde britannique, qui transportent chaque année vers la métropole des marchandises d’une valeur de plusieurs millions de livres sterling. Ensemble, ils traversent l’océan, contournent le cap de Bonne-Espérance, puis remontent vers les eaux européennes. Amarrés dans l’un des grands ports britanniques, ils déchargent leurs cargaisons avant d’embarquer des produits pour le voyage de retour. Il s’agit souvent de renforts militaires destinés à l’armée de la puissante Compagnie britannique des Indes orientales (BEIC), dont les possessions en Inde ne cessent de s’étendre aux dépens des États voisins.

Spécificités des combats dans l’océan Indien Pendant les guerres de la Révolution française (1793-1801), des frégates et corsaires français opèrent depuis des colonies de l’océan Indien, notamment depuis l’Isle de France et l’Isle Bourbon, pour menacer les routes commerciales britanniques. Bien que protégés par la puissante Royal Navy, plusieurs navires isolés sont perdus, en particulier les country ships, bâtiments plus petits et plus fragiles, incapables de se défendre aussi efficacement que les puissants Indiamen. Une partie de ces prises revient aux corsaires, notamment aux navires de Robert Surcouf, qui s’emparent du Kent en 1800, lors de sa première sortie. Ces pertes demeurent toutefois marginales au regard du flot de navires marchands britanniques traversant l’océan Indien : les convois continuent de naviguer sans interruption durant tout le conflit. La paix d'Amiens, conclue en 1801 met temporairement fin aux hostilités et permet à la France de renforcer ses positions dans la région, notamment à Pondichéry, sur la côte de Coromandel, au bord du golfe du Bengale.

Un autre trait marquant de ces conflits réside dans la mobilité et la puissance des bâtiments britannique sur les mouvements de la Marine nationale. La Royal Navy maintient une pression rapprochée et permanente sur tous les principaux ports français, de sorte que tout navire quittant un port s’expose à une attaque des escadres patrouillant le long des côtes. Les pertes infligées à la marine française par cette stratégie sont considérables, au point de limiter même la navigation entre ports voisins. Dans l’océan Indien, en revanche, les immenses distances séparant les bases françaises de l’Isle de France et de l’Isle Bourbon des bases britanniques, en Inde, rendent cette tactique impraticable. Les moyens nécessaires pour maintenir une surveillance constante de ces îles, mais aussi des ports de la colonie hollandaise du Cap et des Indes néerlandaises, seraient trop importants. Ainsi, les corsaires et frégates français opérant depuis l’océan Indien disposent d’une liberté de mouvement bien plus grande, et affrontent un risque d’interception bien moindre qu’en Atlantique ou en Méditerranée.

Forces françaises en présence Le commandant français : le contre-amiral Linois alt=Buste d’un homme en costume militaire.|vignette|Gravure de Charles-Alexandre Durand de Linois, en 1837.

En 1802, les tensions reprennent entre la Grande-Bretagne et la France, désormais dirigée par le Premier Consul Bonaparte. Conscient qu’un retour à la guerre est presque inévitable, Napoléon ordonne à ses forces maritimes de préparer une flottille destinée à opérer durablement dans l’océan Indien et capable d’y infliger de lourdes pertes au commerce britannique. Le navire amiral de cette force est le vaisseau de ligne Marengo, un 74 canons commandé par le contre-amiral Charles Durand de Linois. Officier expérimenté, Linois s’est mesuré à plusieurs reprises aux Britanniques durant les guerres révolutionnaires. En , sa frégate Atalante est capturée en Atlantique par le HMS Swiftsure. Il reçoit ensuite le commandement du Formidable, mais le perd après une résistance acharnée à la bataille de Groix. L’année suivante, il est de nouveau capturé à bord de la frégate , puis participe, après un troisième échange de prisonniers, à la désastreuse expédition d’Irlande sur le vaisseau de ligne Nestor. Son fait d’armes le plus marquant a lieu en , lorsqu’il commande l’escadre française victorieuse à la première bataille d’Algésiras, où le est capturé. Bien qu’impliqué aussi dans la défaite survenue quatre jours plus tard lors de la seconde bataille d'Aglésiras, son prestige en sort renforcé et sa réputation de chef compétent s’impose au sein de la marine française.

Le convoi Le Marengo est accompagné des frégates Atalante, Sémillante et Belle Poule, ainsi que des transports Côte d’Or et Marie Françoise. Officiellement, l’escadre est envoyée dans l’océan Indien pour reprendre possession de Pondichéry et installer un nouveau gouverneur des établissements français, le général Charles Decaen. Le convoi transporte 1 350 soldats et d’importantes réserves destinées à soutenir à la fois la traversée de quatre mois jusqu’en Inde et les opérations prolongées qui doivent suivre.

Expédition Arrivée à Pondichéry et montée de la tension L’escadre de Linois quitte Brest le . La traversée de quatre mois vers Pondichéry est interrompue le par une violente tempête, qui force la Belle Poule à se séparer du reste des navires et à trouver refuge plusieurs jours à Madagascar. Les transports Côte d’Or et Marie Françoise sont également dispersés par les vents et poursuivent leur route séparément vers la destination prévue. Ce mauvais temps retarde l’arrivée de l’escadre principale, si bien que la Belle Poule atteint la côte indienne en premier, seulement le . Napoléon est convaincu, et il en a assuré Linois, la guerre avec la Grande-Bretagne ne reprendrait pas avant septembre. Mais la reprise du conflit armé survient plus rapidement qu’anticipé : Londres entame la mobilisation le et déclare officiellement la guerre deux jours plus tard. Or, les nouvelles ne pouvant voyager que peu rapidement en mer, elles n’atteignent pas la flottille au moment de l’arrivée de la Belle Poule. Ainsi, le colonel Louis Binot à Pondichéry, réclame aux responsables britanniques des comptoirs la restitution de leurs installations, conformément aux termes du traité d’Amiens. Ceux-ci refusent, sur ordre du gouverneur général Lord Wellesley, les deux pays étant en guerre. La position française en Inde se trouve alors fragilisée. De plus, une importante escadre britannique jette l’ancre à Cuddalore, à une trentaine de kilomètres au sud de Pondichéry. Cette force, commandée par le contre-amiral Peter Rainier, comprend les vaisseaux de ligne , HMS et , le HMS , ainsi que les frégates HMS Sheerness, HMS Concorde, HMS Dedaigneuse et HMS Fox. Le , Rainier apprend par dépêche, transmise de Bombay via Madras, que la guerre est imminente et positionne alors ses navires en vue de Pondichéry, dans l’attente de l’affrontement.

Linois arrive à Pondichéry le , où il trouve les navires de Rainier au mouillage tout près et la majorité des institutions financières de la ville encore aux mains des Britanniques. Le Trident et la corvette HMS Victor stationnent alors en rade de Pondichéry, mais appareillent dès l’arrivée de Linois pour rejoindre l’escadre de Rainier. Le lendemain, Linois envoie le capitaine Joseph-Marie Vrignaud, accompagné de son propre neveu, à bord du navire amiral britannique avec une invitation, à partager le petit-déjeuner du jour suivant, que Rainier accepte. Le à 10 h, le transport Marie Françoise, séparé lors de la tempête, atteint à son tour Pondichéry, suivi à 18 h par le brick Bélier. Parti de Brest le , ce dernier transporte divers documents, dont une copie d’un discours prononcé devant le Parlement britannique par le roi George III, annonçant la perspective d’un conflit, ainsi que des ordres de Napoléon enjoignant Linois de rallier immédiatement l’Isle de France. Il doit y débarquer le général Decaen et préparer ses bâtiments à une longue campagne de course contre le commerce britannique dans l’océan Indien. Au matin du , Rainier embarque sur la corvette de 16 canons HMS Rattlesnake pour honorer son rendez-vous avec Linois. Mais il découvre avec surprise que l’escadre française a discrètement quitté Pondichéry durant la nuit.

En effet, Linois a quitté le port avec une telle hâte qu’il a abandonné ses ancres et ses embarcations dans la rade, préférant les laisser sur place plutôt que d’attirer l’attention en les récupérant. Il manque de peu le transport Côte d’Or, qui arrive le soir du avec à son bord 326 soldats : aussitôt, le bâtiment est encerclé par le Centurion et la Concorde. Rainier, après avoir envoyé une partie de son escadre vers Madras, demeure au large de Pondichéry pour surveiller les mouvements français, sans pour autant effrayer un navire non-avertit. Le , il aperçoit la Belle Poule au large. Linois l’avait détachée pour reconnaître la rade de Madras, mais la frégate britannique HMS Terpsichore l’avait suivie de près, forçant son capitaine, Alain Bruilhac, à revenir vers Pondichéry.

Premiers affrontements Dans la matinée, la Belle Poule et la Côte d’Or échangent des signaux. À 11 h, le transport hisse brusquement ses voiles et quitte la rade, poursuivi de près par la Terpsichore. Aux premières heures du , la frégate britannique rattrape la Côte d’Or et tire plusieurs coups de semonce, contraignant son capitaine à se rendre. Profitant de cette diversion, Bruilhac met alors cap sur l’Isle de France avec la Belle Poule, sans être inquiété. La Côte d’Or est reconduite à Pondichéry. Comme aucune nouvelle officielle de la guerre n’est encore parvenue d’Europe, elle est relâchée le , à la condition stricte de ne se rendre qu’à l’Isle de France et nulle part ailleurs. Le HMS Dedaigneuse reçoit l’ordre de veiller à ce que le transport respecte cette route, avant de rallier Rainier à Madras dès le lendemain. L’amiral britannique ordonne alors immédiatement à ses navires d’embarquer des approvisionnements militaires en vue d’opérations armées, bien que la nouvelle de la déclaration de guerre, prononcée dès le , ne lui parvient que le .