La corruption au Soudan du Sud est un phénomène économique, social et politique massif et généralisé. En 2024 et 2025, le Soudan du Sud, un des pays les plus pauvres du monde, occupe la dernière place du classement de l'indice de perception de la corruption de l'ONG Transparency International qui classe un total de . Depuis son indépendance obtenue en 2011, le Soudan du Sud n'a jamais dépassé la de ce classement en 2014.
La corruption au Soudan du Sud est étroitement liée à l'abondance de ses ressources naturelles, principalement pétrolières, et à sa dépendance économique à l'égard de cette rente. À l'instar de l'Algérie et du Venezuela, les élites politiques sud-soudanaises sont encouragées par cette richesse à maintenir une gouvernance économique opaque afin d'en détourner le maximum pour leur propre compte. La captation de ces revenus et le manque d'investissement qui en résulte dans le développement économique et social ont pour conséquence un maintien du Soudan du Sud à la dernière place d'un autre classement, celui de l'indice du développement humain établi par l'ONU. La corruption au Soudan du Sud a aussi un impact fort sur la liberté individuelle, notamment d'expression, plaçant le pays à la du classement de la liberté de la presse de Reporters sans frontières.
Mais l'impact le plus grave est sécuritaire, les dirigeants étant particulièrement enclins à recourir à la violence armée pour accaparer les ressources du pays et réprimer toute dissidence. Cette prédation économique provoque une compétition pour le pouvoir, elle-même alimentée par des rivalités ethniques, qui dégénère en une guerre civile dévastatrice qui fait plus de entre 2013 et 2020. En plus de la crise humanitaire provoquée par ce conflit, celui-ci a aggravé les détournements et pillages pour financer la militarisation de la politique, toujours au détriment des besoins les plus essentiels de la population. Le chercheur Alex de Waal décrit ainsi le Soudan du Sud comme un « marché politique » où la loyauté des chefs militaires « s'achète », et où la rente pétrolière sert à entretenir un « clientélisme armé » plutôt qu'à bâtir des institutions.
En , un rapport de l'ONU dénonce au Soudan du Sud un système mêlant corruption et impunité qui s'auto-alimente. Les institutions chargées de faire respecter l'État de droit et de garantir la transparence démocratique sont délibérément privées des ressources financières, humaines et techniques indispensables à leur bon fonctionnement. Il en résulte un système de gouvernance vidé de sa substance, où les institutions publiques sont incapables ou refusent délibérément de servir l'intérêt général.
Historique
Un État né dans la violence L'indépendance du Soudan du Sud résulte d'une guerre civile de deux décennies (de 1983 à 2005), qui fait des centaines de milliers de victimes. Cette guerre s'inscrit dans une succession de conflits depuis l'indépendance du Soudan en 1956. Leurs causes sont ethniques, religieuses (le nord étant dominé par un gouvernement arabe et alors que la population du sud est majoritairement noire et chrétienne) et économiques (le contrôle des ressources naturelles comme le pétrole, l'or, et les terres fertiles). vignette|John Garang, leader de la rébellion sud-soudanaise dont la lutte mène à l'indépendance du Soudan du Sud en 2011.|alt=Photographie de face en couleurs d'un homme noir en costume et chemise noire. Seul le haut de son corps est visible. Mais la rébellion sud-soudanaise dominée par l'Armée populaire de libération du Soudan (SPLA) de John Garang est elle-même divisée, en proie à des rivalités personnelles et ethniques, notamment entre Dinka et Nuer... Ces tensions provoquent son éclatement au début des années 1990, suivi de guerres intestines meurtrières entre factions rebelles sudistes. En , un accord de paix est finalement signé entre le gouvernement soudanais et la SPLA, ouvrant la voie à l'indépendance du Soudan du Sud.. Mais son leader John Garang meurt quelques mois plus tard dans un accident d'hélicoptère.
Transition de l'autonomie vers l'indépendance Entre l'année 2005 marquée par les accords de paix et la mort de John Garang, et l'année 2011 pour laquelle est prévu par ces accords de paix un référendum sur l'indépendance, le Soudan du Sud traverse une phase de transition et d'autonomie. Salva Kiir, proche de John Garang, lui succède à la vice-présidence du Soudan et à la présidence de la région autonome du Soudan du Sud qui existe entre 2005 et 2011.. vignette|Salva Kiir, président du Soudan du Sud depuis 2011.|alt=Photographie de face en couleurs d'un homme noir en costume et cravate portant un chapeau de cowboy. Seul le haut de son corps est visible. Mais d'ores et déjà, cette succession aggrave les divisions dans le proto-État sud-soudanais. Car Salva Kiir, mal préparé à occuper de telles fonctions, est contesté par une large part de la population. Et tandis que les accords de paix prévoient, pendant cette phase de transition, un partage des revenus pétroliers entre les gouvernements soudanais et sud-soudanais, des détournements massifs sont déjà constatés. Les membres du gouvernement sudiste s'octroient des salaires très élevés avec la rente pétrolière, et se constituent des patrimoines de biens mal acquis qui démontrent une rémunération cachée bien plus importante.. Parallèlement, les violences inter-ethniques s'accroissent fortement et font des milliers de victimes..
Guerre civile sud-soudanaise Le , le « plus jeune pays du monde » proclame son indépendance et Salva Kiir en prend la présidence. Né dans la violence, ce pays hérite d'une situation économique chaotique, ainsi que d'une société militarisée, divisée, et profondément inégalitaire.. Sa classe politique regroupe d'anciens généraux de la SPLA, parfois rivaux, entre lesquels de fortes tensions persistent. Suivant un schéma classique lorsque la décolonisation est obtenue par la force, la population, qui n'a jamais connu la démocratie, se voit imposer une gouvernance autocratique par les vétérans de sa « guerre d'indépendance ».
vignette|Riek Machar en 2012.|alt=Photographie en couleurs d'un homme noir en costume assis à un bureau. Seul le haut de son corps est visible.|gauche En , Salva Kiir limoge son vice-président Riek Machar, ancien belligérant sécessionniste de la SPLA, après que celui-ci ait fait état de son ambition de briguer la présidence lors des élections prévues en 2015. Leur rivalité à la fois personnelle et ethnique (dinka et nuer) dégénère six mois plus tard lorsqu'une fusillade éclate dans la capitale Djouba entre des partisans de ces derniers.. Salva Kiir dénonce une tentative de coup d'État de son ancien vice-président, qui de son côté dénonce une tentative du président de le faire assassiner pour éliminer son principal opposant politique. Des sources américaines confirment sa version, considérant qu'il s'agit d'un auto-coup d'État de Salva Kiir pour verrouiller son pouvoir. vignette|Un char d'assaut T-72 de l'armée sud-soudanaise pendant la guerre civile.|alt=Photo d'un char d'assaut avec quatre tankistes assis sur le véhicule.Pendant six ans, le Soudan du Sud est dévasté par une guerre civile qui fait au moins . Il est rapidement avéré que le contrôle des ressources pétrolières en est l'un de ses enjeux centraux, et que plusieurs chefs des différentes factions continuent de s'enrichir pendant que les massacres se multiplient. En 2018, un accord de paix est finalement signé entre Salva Kiir et Riek Machar, prévoyant le retour de ce dernier à son poste de vice-président.
Un accord de paix fragile et menacé La persistance de combats dans les jours qui suivent cet accord., et la formation en 2020 d'un nouveau groupe rebelle démontrent la persistance de fractures dans la classe politique et la société sud-soudanaise., malgré la réintégration de Riek Machar au gouvernement. En 2021, l'ONU affirme que neuf des dix États du Soudan du Sud gardent .. Surtout, des observateurs internationaux accusent les autorités de ces accords sur certains points clés comme l'organisation d'élections libres, et une meilleure transparence dans la gestion des finances publiques. Le refus de ces dernières de démocratiser la gouvernance et la répartition des revenus du pétrole montre à quel point autoritarisme, corruption, et guerre sont liés dans un cercle vicieux.. L'unification des forces armées n'ayant pas eu lieu, chaque camp conserve ses hommes, ses armes et sa chaîne de loyauté, ce qui entretient un risque de reprise du conflit.vignette|Le pape François célébrant la messe à Djouba en 2023.|alt=Photographie en couleurs d'un homme portant des habits de pape et célébrant la messe entouré de deux autres hommes d'église En , le pape François se rend à Djouba, où il fait part de sa déception au gouvernement sud-soudanais face à l'enlisement du processus de paix.. Il y énumère les causes des dysfonctionnements du pays : .
Reprise des affrontements en 2025 En , dans l'État du Nil Supérieur, des combats reprennent entre l'armée et des groupes armés identifiés comme l'« armée blanche Nuer », considérés comme loyaux à Riek Machar.. Comme en 2013, chaque camp accuse l'autre d'avoir entamé les hostilités. Riek Machar, désigné par Salva Kiir responsable de ces affrontements qui font , est de nouveau démis de ses fonctions, arrêté et incarcéré.. Plusieurs analystes internationaux considèrent néanmoins que ces troubles sont liés à la volonté du président d'imposer un successeur de son choix, et en amont d'écarter une nouvelle fois son principal opposant. Cette dérive autoritaire menace le pays d'un nouvel embrasement.
Analyse
Un État inachevé malgré son indépendance
Une indépendance précipitée et controversée Dès l'indépendance du Soudan de l'Empire britannique en 1956, une partie de la classe politique sud-soudanaise réclame une sécession de ce territoire.. Cette volonté sécessionniste n'est pas unanime au sud, mais elle déclenche une série d'insurrections et deux guerres civiles, de 1955 à 1972, puis de 1983 à 2005. Le processus de paix dans la seconde guerre civile soudanaise s'enclenche au début des années 2000, à la suite de fortes pressions des États-Unis sur la junte militaire au pouvoir. Le président soudanais Omar el-Bechir, qui avait accueilli le terroriste islamiste Oussama ben Laden à Khartoum entre 1992 et 1996, se retrouve sous la menace d'une intervention militaire américaine après les attentats du 11 septembre 2001. vignette|Omar el-Béchir, à la tête du Soudan de 1989 à 2019.|alt=Photographie en couleurs d'un homme noir en uniforme militaire vert paré de décorations, portant un béret rouge. Seul le haut de son corps est visible|gauche Craignant pour sa survie, il accepte une paix très favorable à la rébellion sudiste, lui accordant une autonomie, notamment législative (non-application de la Charia), un partage équitable des revenus du pétrole et une participation aux décisions politiques du Soudan. 28 % des sièges au Parlement de Khartoum et 28 % des portefeuilles au gouvernement soudanais, ainsi que la vice-présidence, sont réservés à des Sud-Soudanais. Un référendum pour l'indépendance du Soudan du Sud est également promis par ce traité, mais celle-ci n'est alors souhaitée par aucun des signataires. Ni par Omar el-Béchir qui y perdrait la quasi-totalité des ressources pétrolières du Soudan, ni par John Garang, satisfait de cet accord, et conscient des difficultés d'établir des institutions étatiques robustes, fiables, et acceptées par une population divisée.. Le , il affirme sa loyauté au Soudan en déclarant :