Charles Théveneau, (dit) de Morande ou chevalier de Morande, né le à Arnay-le-Duc où il est mort le , est un libelliste, espion et polémiste français. Son parcours est représentatif de celui d'un « aventurier des LumièresAlexandre Stroev, Les aventuriers des Lumières, Presses universitaires de France, 1997, 41, 57. » ou d'un « Rousseau des ruisseauxRoger Chartier, Les origines culturelles de la Révolution française, Seuil, 1990, 102. » : de l'armée il passe à la littérature clandestine, puis à l'espionnage et enfin au journalisme. « Mandrin littéraire », folliculaire, il se fait connaître par son activité de maître chanteur et par le succès considérable de son libelle clandestin, Le Gazetier Cuirassé. Il est par la suite, après avoir mis à contribution la cour de Louis XV, retourné par le gouvernement français, dont il devient l'un des informateurs en AngleterreSuzanne Roth, Les aventuriers au , Éditions Galilée, 1980, 211.. Il joue un rôle dans la prérévolution française comme rédacteur puis directeur du Courier de l'EuropeGunnar von Proschwitz, Introduction à l'étude du vocabulaire de Beaumarchais, Almquist & Wiksell, 1956, 182 et suivantes. avant de regagner Paris lors de la Révolution, où il poursuit son activité de gazetier.

Jeunesse turbulente et fuite en Angleterre thumb|left|Façade de la « Maison-Bourgogne » d'Arnay-le-Duc ornée de grotesques.

Charles est fils d'un procureur d'Arnay-le-Duc, notaire royal, Louis Théveneau et de Philiberte Belin. On lui connaît deux frères : Lazare-Jean, dit Théveneau de Francy, et Louis-Claude-Henry-Alexandre.

Brouillé avec un père autoritaire, après des études de droit à l'université de Dijon, il repousse la profession paternelle avec l'ambition de vivre de sa plume. Il est conduit dans le régiment des dragons de Bauffremont en 1759 Charles Théveneau de Morande, Réplique de Charles Théveneau de Morande à J.-P. Brissot : sur les erreurs et les calomnies de sa réponse…supplément de l’Argus patriote, Paris, Froullé, 1791, 7 ; Anne Gédéon de La Fite, Le Diable dans un Bénitier…, Londres, 1783, 35.. Il y demeure jusqu'à la paix de 1763. Repoussant toujours la carrière du barreau, il compose des épigrammes, courtise et se bat en duel. Sa famille obtient contre lui une première lettre de cachet pour y remédierRéplique, op cit., 8..

Libéré, il gagne alors Paris où il mène une vie de libertinage entre larcins, jeu et proxénétisme, côtoyant des femmes entretenues et soudoyant de jeunes étrangersDiable dans un bénitier, op cit. 11 ; en 1763, il est arrêté par l'inspecteur de la Janière dans le bordel de Madame Longpré. Il souffre alors de la syphilis est accusé de complicité de vol.. Il vit au-dessus de ses moyens et se dit . On imagine qu'il adopte la particule à l'occasion.

Le , il est signalé au lieutenant général de police Sartine et , , et , il est écroué au For-l'ÉvêqueIdem, Ibid...

Il est remis en liberté un mois plus tard. Mais sa conduite reste suspecte : il fréquente les maisons closes, y vole des montres. En mai 1768, après un nouveau scandale , il regagne For-l'Évêque sous la pression de sa famille. Il tente de s'évader, est mis au cachot pour tapage et, le , il est transféré à la Maison des Bon-Fils d'Armentières, où il demeure dix-huit mois dans une apparente tranquillitéIdem, Ibid...

À sa sortie, guère assagi, il distribue des écrits irrévérencieux à des grands seigneurs. L'un d'entre ceux-ci, adressé au duc de la Vrillière, lui vaut une nouvelle lettre de cachetCe document est retranscrit par Émile Boutaric, Correspondance secrète inédite de Louis XV, op.cit. t. II, 356-358. La dernière strophe en donne le ton : « Avancez, tristes victimes Qui gémissez dans les fers ; Sortez du séjour des crimes ; Tous vos tombeaux sont ouverts Armés de votre innocence Ne craignez plus vos bourreaux. Pour le bonheur de la France Il n’est plus de Phélipeaux ».. Accablé de dettes, poursuivi par la police, il gagne Liège par la Champagne, de là Bruxelles puis Ostende afin d'y embarquer pour l'AngleterreThéveneau de Morande, Replique, op cit. 17-18..

Premières années londoniennes left|thumb|Frontispice du Gazetier cuirassé thumb|Page de titre du Gazetier cuirassé Arrivé à Londres dans le plus grand dénuement en 1770, il fait la connaissance d'un couple de Français, le sieur et la dame de Courcelle, qui lui fournissent des anecdotes scandaleuses et l'encouragent à écrireÉon à Broglie, 13 juillet 1773 ; voir aussi pour les mêmes faits Le Diable, op cit. 37 et Paul Robiquet, op. cit. 25.. Ainsi naît le Gazetier cuirassé vers les mois d'avril-. Dès le mois d', l'ouvrage est à Paris. Le censeur royal François-Louis Claude Marin le décrit au duc d'Aiguillon, alors à la tête du secrétariat d'État des affaires étrangères, comme un livre dangereux. S'il est un temps attribué au duc de Lauraguais, qui s'en irriteMémoire pour moi ; par moi Louis-Léon de Brancas, comte de Lauraguais ; à Londres, 1773, in-8 cité in Correspondance littéraire, avril 1773, 178., la police de Paris comme les rédacteurs des Mémoires secrets savent que la

Ce pamphlet est l'un des grands succès de la littérature clandestine de la fin du . Dénonciation du « despotisme ministériel », favorable à la cause choiseuliste, il fourmille d'anecdotes sur les prétendues débauches mondaines et les scandales nobiliaires. Il offre ainsi l'image d'un royaume décadent en crise. Catalogue de personnes insultées, jusqu'au roi et à madame du Barry, ses cibles privilégiées restent le chancelier Maupeou et le duc de la Vrillière dont des caricatures ornent le frontispice.

Morande, après la parution du Gazetier Cuirassé, épouse une jeune Anglaise, Elisabeth (née) Saint-Clair.

Il entame une carrière de « brigandage littéraire », distribuant les libelles diffamatoires et se lançant dans des opérations de chantage. Il met ainsi à comme Collet de HautevilleÉon à Broglie, 13 juillet 1773, cité in Émile Boutaric, Correspondance secrète, op. cit. 357. ou encore François-Abel Poisson, comte de Marigny, frère de la marquise de PompadourSelon l'agent de renseignements français La Fite de Pellepore (parfois écrit "La Fitte de Pelleport"), Morande le (Diable, 78). On sait par une lettre du duc de Broglie à Louis XV datée du 18 novembre 1773, que le chevalier cherchait dans ces années à s'emparer du manuscrit d'un libelle qui répond au titre du Pétangueule, contre feu la marquise et que Marigny cherchait à racheter ; D. Ozanam et M. Antoine, Correspondance secrète du duc de Broglie, op. cit., t. , 465).. Il aurait ainsi menacé Voltaire en personne. Parmi les victimes du libelliste on trouve aussi Louis-Léon-Félicité duc de Brancas, comte de Lauraguais, résidant à Londres, qui réduit au silence le libelliste et en reçoit amende honorable dans le London Evening Post du Henri Doniol, Histoire de la participation…, , t., 379-448 et t. , 169 ; Éon à Broglie, 12 septembre 1776, Londres ; Éon à Broglie, 12 septembre 1776, Londres..

Affaire du libelle contre Madame du Barry thumb|Madame du Barry, par François-Hubert Drouais Au mois de , Théveneau de Morande qui était devenu une des « créatures » du clan Choiseul disgracié, au même titre que Pidansat de Mairobert, le successeur de Bachaumont, s'attaqua alors à la favorite royale, madame du Barry, menaçant Versailles de la parution d'un nouveau libelle qui lui est dédié. Le comte de Broglie, responsable du Secret du roi, enjoignit au chevalier d'Éon, confident du libelliste, de suivre ses démarches et d'en arrêter le coursÉmile Boutaric, Correspondance secrète, op. cit., 356.. Le titre seul de l'ouvrage nous est connu , car l'ouvrage, qui fit pourtant grand bruit, ne vit jamais le jour.

Annoncé dès le mois de à Versailles par le maître d'hôtel du roiLouis-François Marie marquis Des Cars. Voir sur ce point, Correspondance secrète du duc de Broglie, t. , 2, 5, 65, 75, 420., il devait mobiliser l'attention de bien des acteurs : le ministère, le clan du Barry, le duc de Broglie et les agents de Londres, et cela pendant près de dix mois. Après l'échec de plusieurs opérations de police, celle de Roche de Champreux et de Bellanger des Boulets, colonel des gardes de la maison du roi, envoyé par le comte de MaurepasOlivier Blanc, L'amour à Paris, 2003, . pour enlever le libelliste, le gouvernement se résolut à l'achat du libelle. Plusieurs négociateurs se présentèrent à commencer par le chevalier d'Éon, jusqu'au mois d', puis Marie-Félix Guerrier de Lormoy, vraisemblablement dans le courant du mois de , porteurs de lettres du prince des Deux-PontsSimon Burrows, Blackmail, Scandal, and Revolution , op. cit., 116 ; Éon à Broglie, 12 décembre 1773.. Durant cinq mois, d' à , la négociation des Mémoires secrets connut un flottement certain. Se sentant menacé, Morande imposa à ses interlocuteurs le versement d'une pension à vie. Au début du mois de janvier, l'édition du libelle fut achevée, prêt à être répandu. L'heure était à la négociation. La mission échut par décision royale à deux hommes : le comte de Lauraguais et BeaumarchaisPierre Pinseau, L'étrange destinée du chevalier d'Éon, Clavreuil, 1945, 141 ; Lauraguais à Vergennes, 9 mars 1775..

L'auteur réclamait plus de mille louis pour le règlement de ses dettes qui s'élèvaient à trente-deux mille livres. Pour le remboursement de l'édition, on négocia une pension à vie de quatre mille livres, réversible de moitié sur la tête de sa femme, du tiers sur celle de ses enfants, suivant les exigences du libelliste« Factum historique » d’Éon à Vergennes, 22 mai 1776, Londres, intitulé « Campagnes du sieur Caron de Beaumarchais en Angleterre, pendant les années 1774-1775-1776 » ; F. Gaillardet, Mémoires du chevalier d’Éon, op cit., t. , 182.. Le , après avoir dressé un procès-verbal, une obligation par contrainte devant témoins, après avoir établi un contrat de vente des Mémoires, on détruisit par la flamme l'édition complèteAiguillon à Beaujon, 18 avril 1774, Versailles ; le banquier Van Neck à Morande, 29 avril 1774, Londres, Contrat de négociations..

Comme le souligna le comte de Moustier, ambassadeur français à Londres quelques années plus tard :

« Braconnier devenu garde-chasse » thumb|left|190px|Frontispice du Diable dans un bénitier. Le comte de Moustier, Charles Théveneau de Morande, à genoux, Receveur, inspecteur de la police de Paris qui lui donne la croix de Saint-André et Ange Goudar. À partir de 1774, Théveneau de Morande devint l'agent de Beaumarchais à Londres. Il l'assista dans la recherche des libelles comme dans son entreprise de soutien aux insurgents américains. L'auteur du Mariage de Figaro prit d'ailleurs son jeune frère, Théveneau de Francy, à son service comme secrétaire. Morande, qui avait des liens avec l'opposition britannique, devint un interlocuteur du gouvernement français. Il informait l'ambassade des mouvements de la flotte et des séances du parlementSur ce point voir Gunnar et Mavis von Proschwitz, Beaumarchais et le Courier de l’Europe, op cit.. En particulier pour les questions d'espionnage pour le gouvernement, t. , 1009 - 1022 ; Simon Burrows, « A Literary Low-Life Reassessed : Charles Théveneau de Morande in London, 1769-1791 », Eighteenth-Century Life, , 90. On trouve tous ces rapports dans les volumes suivants des Archives des Affaires Étrangères. Il favorise aussi des projets commerciaux pour le compte de la France comme l'établissement de Compagnies maritimes..