Les Reparties de Nina est un poème d'Arthur Rimbaud. Il fait partie des vingt-deux poèmes remis à l'automne 1870 par Rimbaud au poète Paul Demeny, et qui constituent ce qu'on appelle parfois le « Cahier de Douai ». Le texte est porté à la connaissance du public en 1891 dans le volume Reliquaire, poésies.
Rimbaud a remis une première version, intitulée Ce qui retient Nina, à son professeur Georges Izambard au mois d'. Celle-ci diffère de la version remise à Demeny par quelques variantes.
Dans ce poème, Rimbaud met en scène un dialogue entre un personnage masculin, désigné comme « LUI », et Nina. « LUI » se livre à des déclarations enflammées et invite Nina à le suivre à travers la campagne. Celle-ci n'a qu'une seule réplique, dans laquelle elle refuse l'invitation et qui conclut le poème. Le pluriel du titre suggèrerait toutefois que Nina a d'autres répliques implicites qui ponctueraient le texte.
Considéré parfois, notamment par Yves Bonnefoy, comme une œuvre mineure, Les Reparties de Nina continue néanmoins de susciter l'intérêt de la critique et fait l'objet d'interprétations contradictoires. Pour les uns, le personnage de Nina appartient au camp des « Assis », que Rimbaud moque dans un poème ultérieur, elle incarne un attachement au confort matériel, une incapacité à partager les aspirations à la fuite du poète. Pour d'autres, c'est surtout du personnage de « LUI » que le poème fait la satire, en moquant le lyrisme peu convaincant dont il fait preuve dans son invite.
Contexte
Le poète Arthur Rimbaud (1854-1891) est un jeune homme de quinze ans au moment où il écrit ce poème. Le manuscrit autographe le plus ancien est daté du , ce qui correspond vraisemblablement à la réalité.
À cette date-là, Rimbaud est en vacances depuis quelques jours, après avoir achevé son année de rhétorique (ancien nom de la classe de première) au collège de Charleville. Son dernier jour d'école, le , a coïncidé avec les défaites de Reichshoffen et de Forbach marquant le début de la guerre franco-prussienne. Georges Izambard, le professeur de rhétorique d'Arthur Rimbaud depuis janvier, s'étant lié d'amitié avec lui, lui a laissé les clefs de sa chambre à Charleville, avant de rentrer dans sa famille à Douai pour l'été. Rimbaud peut ainsi lui emprunter des livres et les lire à l'insu de sa mère, celle-ci ayant reproché au professeur d'avoir prêté au jeune homme Les Misérables de Victor Hugo, qu'elle jugeait subversif..
Pour le poète Yves Bonnefoy, Rimbaud écrit Les Reparties de Nina dans qui précède l'amenant à fuguer en direction de Paris le 29 août.
Texte et variantes
Rimbaud a envoyé la première version de son poème, sous le titre Ce qui retient Nina, à Georges Izambard le . Il a été remanié en octobre avant d'être confié à Paul Demeny parmi les autres poèmes du recueil de Douai.. Il existe donc deux autographes du texte, entre lesquels on relève de nombreuses variantes : la première version comporte deux strophes supplémentaires, situées après les huitième et vingt-quatrième strophes de la deuxième version, mais ne comporte pas la seizième strophe. La chute de la version Izambard est : au lieu de .. On observe également, dans la version remaniée, que Rimbaud substitue plusieurs fois le futur au conditionnel. La version finale corrige enfin le vers qui comptait sept syllabes au lieu des huit attendues.
Une variante subtile entre les deux versions concerne les lignes de points qui ponctuent le texte. Rimbaud utilise régulièrement ces successions de points couvrant toute une ligne, qui traditionnellement signalent une omission dans un texte. Dans « Ce qui retient Nina », une première ligne de points se situe juste après le mot Lui, comme si . Dans la version d'octobre, en revanche, . On retrouve également, dans la version Demeny, des lignes de points à l'endroit où ont disparu les strophes de la version Izambard. Bouillane de Lacoste suggère que ces lignes signalent un trou de mémoire d'Arthur Rimbaud, survenu au moment où il réécrit le poème.. Cette explication est généralement rejetée par la critique. Pour Jean-François Laurent, ces lignes figureraient en fait les différentes interventions de Nina qui justifient le pluriel du titre. Ce même critique ajoute que les éditions qui font un montage des deux versions du poème n'aident pas à sa compréhension, et qu'il vaudrait mieux reléguer la première version en notes, ou bien présenter telles quelles les deux versions côte à côte.
Version Izambard Version du recueil Demeny Ce qui retient Nina
15 août 1870 Arthur Rimbaud Les Reparties de Nina Arthur Rimbaud
Publication Le poème est publié pour la première fois dans le volume Reliquaire, poésies en 1891. Il en est le poème liminaire, l'ordre des premiers poèmes dans cette édition correspondant à celui du manuscrit tel que l'a relié le collectionneur Pierre Dauze et à celui indiqué par Paul Demeny...
Analyse
La critique reconnaît généralement dans ce poème un . Si le thème est convenu, le poème tire son originalité de la chute inattendue du poème, qui invite à relire l'ensemble du texte, et de la manière dont il dépeint la campagne.
Les Reparties de Nina est l'un des premiers poèmes de Rimbaud, parfois considéré comme une œuvre mineure. Le poème est cependant peut-être plus subtil qu'il n'en a l'air, selon le critique Jean-François Laurent, pour qui, même si c'est dans Illuminations que , ce texte de jeunesse s'intègre avec les autres poèmes de 1870 dans .
Influences Plusieurs poèmes parnassiens ont pu inspirer Arthur Rimbaud, comme Les Promenades sentimentales d'Albert Glatigny, « Chère voici le mois de mai… » de Théodore de Banville, extrait des Stalactites, « Le Printemps » d'André Lemoyne, ou encore « L'Annonciale » d'Antony Deschamps. Mais pour l'écrivain Antoine Adam, ces diverses pièces n'ont guère d'autre intérêt que de révéler que est une idée .
Le poète Jean-Pierre Bobillot invite quant à lui à voir dans Les Reparties de Nina une .
« Et mon bureau… ? » vignette|Le nom bureau peut désigner à la fois un emploi de bureau et un employé de bureau. (C. J. Traviès, Types divers, - Le Bureaucrate).
Le dernier vers, unique réplique explicite de Nina : , a suscité de nombreux commentaires, parfois contradictoires, chez les critiques. Ce vers joue le rôle d'une chute qui invite à relire le poème et modifie sa compréhensionPour Antoine Adam . Marcel Ruff affirme que . Yves Bonnefoy écrit ..
Le « bureau » dont il est question fait l'objet d'une polysémie qui entraîne plusieurs interprétations. Le bureau peut tout d'abord désigner un emploi de bureau, que Nina ne veut pas quitter. Dans cette première hypothèse, Nina symbolise . Mais le bureau peut également désigner par métonymie un employé de bureau. C'est dans ce sens que le mot est employé dans le poème À la musique, où Rimbaud fait la satire des . Pour Yves Bonnefoy, qui privilégie cette deuxième hypothèse, , elle . Cette interprétation est également celle de Louis Forestier, pour qui le bureau est un de ces « Assis » moqués avec virulence dans un poème ultérieur.
Pour Pierre Brunel, cette interprétation n'est pas nécessaire, bien qu'elle soit rendue possible par la réécriture du vers. Dans le manuscrit confié à Izambard, en revanche, la version initiale du vers, , . Selon Brunel, . Pour Jean-François Laurent, il n'est pas nécessaire de trancher entre et , pour rejeter les lectures traditionnelles du poème qui font de Nina .
Pour Pierre Brunel, le poème prolonge que Credo in unam mais ce rêve . De même, pour le critique Claude Jeancolas, , et Rimbaud tire d'. :
Les autres reparties de Nina
Jean-François Laurent suggère quant à lui que Les Reparties de Nina, au moins dans sa version définitive, de même que l'ensemble des poèmes du recueil Demeny, ne propose pas . Pour lui, le pluriel du titre selon lequel , comme on l'imagine souvent, mais suggère plutôt . Ces reparties, laissées à l'imagination du lecteur ou de la lectrice, seraient situées à chaque ligne de point insérée dans la seconde version du poème. Le lecteur peut même aisément imaginer d'autres reparties à chacun des nombreux points de suspension employés par le poète. Nina s'amuserait, par exemple, à encourager « LUI » à poursuivre son invite, ce qui explique les passages où le prudent conditionnel est remplacé par le futur. En somme, Nina devient , mais au contraire .
André Guyaux partage l'idée que ce sont les lignes de pointillés qui justifient le titre du poème. Cependant, au lieu de répliques non retranscrites laissées à l'imagination du lecteur, il y voit des , en sorte que le titre serait .
L'invite de LUI : déclaration convaincante, médiocrité simulée, ou lyrisme facile ?
Le lyrisme du jeune amoureux, déployé sur cent-quinze des cent-seize vers, est également évalué diversement par la critique. Pour Claude Jeancolas, ils constituent , et se heurtent à . Le critique vante une à laquelle contribuent , et des images telles que qui unissent l'ouïe, le toucher et la vue.
Pour Yves Bonnefoy, la réplique finale invite à relire la naïveté du jeune homme amoureux, facilement décelable dans son lyrisme facile. On pourrait être alors tenté de penser que son , les et les faiblesses des premiers vers, sont une , . Les de Nina auraient alors pour fonction de révéler . C'est à une scène de comédie qu'on assisterait, dans laquelle le personnage de LUI joue un rôle comme un autre, et ne serait pas une émanation de la subjectivité de l'auteur. Pourtant, Yves Bonnefoy ne formule cette hypothèse que pour la refuser vigoureusement : pour lui, , et la médiocrité de son lyrisme n'est pas factice mais réelle.
« Campagne vraie » ou « idéalisation mensongère » ?
Les Réparties de Nina ont pu être inspirées par les tableaux d'Adriaen van Ostade et David Teniers le Jeune. En 1870, Rimbaud achète chez un brocanteur de Charleville deux eaux-fortes reproduisant des tableaux de Van Ostade, pour les offrir à Georges Izambard. Il s'agit de scènes d'intérieur montrant .. Suzanne Bernard, dans son édition critique des Œuvres de Rimbaud, commente Les Reparties de Nina, en déclarant que ..
Pour Marcel Ruff les Reparties de Nina tient son originalité et se distingue des poèmes qui ont pu inspirer son auteur par son réalisme :
Yves Bonnefoy affirme au contraire que la manière dont le poète dépeint la campagne relève d'une forme d'« idéalisation mensongère » que Rimbaud dénoncera lui-même plus tard dans Ce qu'on dit au poète à propos de fleurs. Bonnefoy rapproche le poème des « scènes pseudo-paysannes de Greuze », « bourrées de détails » qui « déréalisent l'ensemble faute de s'intégrer de façon plausible à un seul moment du regard ».
Le critique littéraire Jean-Pierre Bobillot conteste explicitement la lecture de Bonnefoy. Pour lui, Rimbaud n'a pas attendu Ce qu'on dit au poète à propos de fleurs pour prendre conscience de l'idéalisation mensongère du topos qui associe l'amour au printemps et . Le poème . Le poète s'amuse à transposer le tableau bucolique , multipliant les évocations scatologiques, mettant l'accent sur l'odorat, le charnel bas, l'animalité. L'étable qu'il décrit, par exemple, .
Notes et références
Notes
Références
Bibliographie
Source primaire
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Notes et notices dans les éditions critiques
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Bibliographie critique
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Liens externes
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Catégorie:Poème du recueil Demeny