vignette|Le trompettiste sud-africain Hugh Masekela (1939-2018).L'afro-jazz est un genre musical né de la fusion entre le jazz américain et les mélodies et rythmes africains. Il comprend, d'un côté de l'Atlantique, le retour aux sources africaines chez les jazzmen des États-Unis à partir des années 1950, et de l'autre, l'incorporation d'éléments du jazz américain dans la musique du continent africain, avec différentes formes selon les régions : highlife, éthio-jazz, Cape jazz, afrobeat...
Histoire
Retour aux origines pour le jazz américain Si le jazz est né au début du de la rencontre entre la musique des descendants d'esclaves africains et celle des colons européens, il s'est éloigné progressivement de ses bases africaines. À partir des années 1950, en plein contexte du mouvement pour les droits civiques aux États-Unis, beaucoup de jazzmen, notamment afro-américains, vont incorporer des éléments de musique africaine dans leurs œuvres. Ce mouvement de « retour aux sources » pour les Afro-Américains commence avec le hard bop, en réaction au style West Coast popularisé par des jazzmen blancs. Cette présence de la musique africaine peut aller de simples incursions à une fusion totale.
L'un des pionniers de l'afro-jazz est le batteur ghanéen Guy Warren. Installé à Chicago, celui-ci souhaite « ressusciter la composante africaine du jazz » en combinant des rythmes africains et des harmonies occidentales. En 1956, il enregistre chez Decca l'album Africa Speaks, America Answers, avec le pianiste Gene Esposito et le batteur .
La même année, le compositeur et pianiste Duke Ellington place des rythmes africains dans le morceau Rhythm Pum Te Dum de son album , suite orchestrale dédiée à l’histoire du jazz depuis sa naissance en Afrique jusqu’au bebop.
En 1959, sort chez Columbia l'album du percussionniste nigérian Babatunde Olatunji. Ce dernier intervient ensuite sur l'album du batteur Max Roach sorti en 1960 et dont l'africanité est clairement revendiquée, notamment à travers les déferlantes de percussions et le chant incantatoire d’Abbey Lincoln sur des titres comme All Africa ou Tears for Johannesburg. Babatunde devient un habitué du Birdland, célèbre club de jazz de New York, où il joue en première partie de grands noms du jazz tels que Count Basie, Duke Ellington et Quincy Jones. Il dira plus tard : « Nous jouions de l’afro-jazz bien avant que quiconque utilise ce terme ». Parmi les principaux albums de Babatunde Olatunji aux accents afrojazz on peut citer Flamming Drums (1962) et Soul Makossa (1973). gauche|vignette|Art Blakey en 1963. Le batteur Art Blakey, qui était parti étudier les percussions africaines en Afrique en 1948, sort l'album en 1962. Il reprend des compositions du Nigeria et du Ghana en compagnie du percussionniste nigérian . L'année suivante, ce dernier édite l'album .
Le saxophoniste John Coltrane évoque lui aussi l'Afrique dans ses compositions. Ainsi son morceau Dakar, composée en 1957, ou encore l'album Africa/brass (1961) dont le titre Africa rappelle la transe. En 1962, sur l’album , il compose le titre Tunji en hommage à son ami Babatunde Olatunji et confie la batterie à Elvin Jones. Dans Kulu sé mama (1966), Coltrane compose pour le percussionniste et poète Juno Lewis.vignette|Randy Weston (au piano), en compagnie de (aux congas) et (au saxophone), New York, 1965. Le pianiste et compositeur Randy Weston s'implique pleinement dans ce métissage musical. En 1960, il enregistre l’album manifeste , accompagné des textes de l’écrivain afro-américain Langston Hughes. Il étudie aussi la tradition musicale africaine avec la tromboniste Melba Liston et fait plusieurs voyages au Nigéria entre 1961 et 1963, avant de sortir son album . Après la rencontre avec le musicien marocain Abdellah Boulkhair El Gourd, Randy Weston s’installe en 1967 à Tanger où il découvre la culture gnaoua. Paraissent ensuite de nombreux albums dédiés directement à l'Afrique : (1969), African Nite (1975), African Rhythms (1983), (1991), (1998).
D'autres artistes participent aussi à ce mouvement de fusion musicale : Mor Thiam, avec Dini Safarrar (1973) ; , avec notamment African Rhythms (1975) ; David Murray, dans (1997), et (2004) avec The Gwo-Ka Masters ; Hank Jones dans Sarala (1995), avec le multi-instrumentiste malien Cheick Tidiane Seck ; Dee Dee Bridgewater, avec l'album (2007) ; Jack DeJohnette, dans (2002) avec le joueur de kora gambien Foday Musa Suso.
Le jazz en Afrique Présence précoce gauche|vignette|Arrivée de Louis Armstrong à l'aéroport d'Accra, dans la colonie britannique de la Côte-de-l'Or (aujourd'hui Ghana), 1956. Du fait de la présence des radios coloniales, le jazz est entré en Afrique dès le début de son histoire. On rencontre ainsi des orchestres de dixieland ou de ragtime dans les années 1920 en Afrique du Sud et au Ghana (). De nombreux groupes locaux adoptent alors, dans leur nom, le mot « jazz », renvoyant ainsi à une modernité noire-américaine et à l'emploi de cuivres. Également, la visite sur le continent africain de plusieurs jazzmen américains, soit en quête de « racines », soit pour conquérir un nouveau public, contribue à diffuser cette musique auprès des artistes locaux.
Beaucoup de danses et de rythmes issus des folklores africains évoluent aussi au contact des instruments modernes, que ce soit les saxophones, les trompettes ou les contrebasses. À la fois, les musiciens africains intègrent des éléments de jazz dans leur propre musique. Et en même temps, à la faveur de la décolonisation du continent, certains orchestres décident de « réafricaniser » les musiques noires américaines ou afro-cubaines écoutées dans les ports ou diffusées à la radio.
Jazz sud-africain
vignette|Le pianiste Abdullah Ibrahim, alias Dollar Brand, en 2011. En Afrique du Sud, le jazz s’immisce à la fois dans la musique locale, mais est aussi pratiqué et développé par des « puristes », dont certains sont obligés de s'exiler en raison des règles raciales de l'apartheid.
Localement, dès les années 1930, le marabi sud-africain s’enrichit de cuivres et se rapproche du swing. En 1959 est créé l'opéra jazz King Kong, fruit d'une collaboration entre Noirs et Blancs malgré le régime d'apartheid. Le pianiste compose la musique, largement influencée par le jazz. Les deux rôle principaux, féminin et masculin, sont interprétés par Miriam Makeba et Nathan Mdledle, tous les deux membres du groupe vocal . Parmi les autres musiciens notables ayant participé on trouve les chanteuses Letta Mbulu et Thandi Klaasen.
Également présent dans la comédie musicale King Kong : le trompettiste Hugh Masekela. Pionnier et architecte de l'afro-jazz, il intègre très vite dans ses compostions ses racines sud-africaines. En exil aux États-Unis, il enregistre en 1962 son premier album, , puis en 1965, , teinté de mbaqanga. Dans ses autres albums notables, on trouve (1965), Home Is Where The Music Is (1972), le recueil de morceaux rares (1965-1975), (1975), (2012), et (2016).
D'autres artistes commencent quant à eux par produire un jazz classiquement américain. Ainsi le pianiste Abdullah Ibrahim (Dollar Brand), qui à la fin des années 1950 joue dans le septet de bebop , au sein duquel joue aussi le trompettiste Hugh Masekela, puis expérimente le free jazz. Ce n'est que progressivement qu'il intègre dans ses compositions des éléments de musique africaine. Ses albums d'afro-jazz les plus notables sont (1978), African Marketplace (1979), African Suite (1997) et Ekapa lodumo (2001).
Le pianiste et compositeur blanc Chris McGregor a un parcours similaire. En exil en Europe, il fonde le groupe Brotherhood of Breath (« Confrérie du souffle »), avec qui il réalise en 1989 une belle performance d'afro-jazz, En concert à Banlieues Bleues, en compagnie d'Archie Shepp. vignette|Le saxophoniste en 2006. On peut citer aussi comme musiciens notables : le pianiste Pat Matshikiza et les saxophonistes et Basil Coetzee, notamment sur leur album Tshona (1975) ; Batsumi, avec leur album éponyme Batsumi (1974) ; le saxophoniste , avec Zimphonic Suites (2001) ; le pianiste Bheki Mseleku, dans Home At Last (2003) ; le contrebassiste , avec Afrika (1984) ; le trompettiste , avec le concert Inkumbulo (2024) ; ou encore le saxophoniste , avec Icamagu Livumile (2004).
Highlife
vignette|Gyedu-Blay Ambolley au saxophone, en 2016.|gauche Le highlife, né au Ghana avant d'influencer toutes les musiques du golfe de Guinée, est notamment le résultat de la rencontre dans les années 1920 entre la palm-wine music (Sierra Leone), la musique de fanfare militaire, le calypso et le jazz. Il est l'une des formes musicales les plus importantes du continent africain et a notamment largement influencé le voisin nigérian.
Pionnier du highlife, le musicien est influencé par le swing des grands orchestres de jazz américains formés par Duke Ellington, Cab Calloway ou Lionel Hampton. Il commence sa carrière à la fin des années 1930 comme flûtiste au sein de l'Accra Orchestra, qui rassemble les meilleurs musiciens du pays autour d'influences jazz. Au cours de la Seconde Guerre mondiale, la présence des soldats américains et britanniques stationnés dans le pays renforce les influences jazz originelles. Certains forment des groupes avec des artistes locaux. En 1940, E.T. Mensah rejoint en qualité de saxophoniste le Black & White Spots du Sergeant Leopard, un musicien de jazz écossais. Il intègre ensuite les Tempos, autre formation mixte devenue progressivement entièrement africaine, et en prend la tête en 1948. Parmi ses membres se trouve, jusqu'en 1951, le percussionniste Guy Warren, autre pionnier de l'afro-jazz. Leur morceau All for You devient le premier succès international du highlife, dont l'influence s'étend alors sur toute la région du golfe de Guinée. Il est notamment adopté par des orchestres nigérians comme celui de ou de . En 1956, E.T. Mensah & The Tempos jouent avec Louis Armstrong lors de son passage à Accra dans le cadre de sa tournée ouest-africaine. vignette|Le chanteur et guitariste ghanéen Ebo Taylor. À partir des années 1960, à part quelques groupes comme les Ramblers International Band de qui restent traditionnels, le highlife prend une tournure plus rhythm and blues, soul et funk. Geraldo Pino en devient la nouvelle figure principale. Son morceau Africans Must Unite (1974) est un des sommets du funk africain. De même, le guitariste Ebo Taylor contribue à la modernisation du highlife, avec notamment son album Twer Nyame (1977).. D'autres artistes participent au mouvement comme , avec son album Cry Laughter (1975) ; le groupe Marijata, avec leur tube We Live In Peace (1976) ; le chanteur , avec The Blue album (1976) ; ou encore Gyedu-Blay Ambolley avec l'enregistrement live Jaazz Meets High-Life (2004).
Afrobeat vignette|redresse|Fela Kuti en 1986.
Au Nigeria, dans les années 1970, naît l'afrobeat, mélange de musique highlife, de jazz, de funk et de rituels incantatoires et hypnotiques. C'est ainsi qu'en 1969, Fela Kuti forme l’ensemble Africa 70, avec le batteur Tony Allen. À la mort de Fela en 1997, ses deux fils Femi et Seun perpétuent l’héritage paternel. De même, une multitude de groupes se réclament de l’afrobeat, en Afrique comme dans le reste du monde, parfois en le métissant (Tribeqa, The Budos Band, Antibalas Agrobeat Orchestra, ).
Parmi les artistes nigérians notables, on trouve le pianiste , avec notamment son morceau Gbomojo.
Guinée
Le saxophoniste et chanteur guinéen Momo Wandel Soumah (1926-2003), qui s'est auto proclamé « doyen du jazz africain », est aussi l'un des initiateurs de la rencontre entre le jazz et des musiques traditionnelles d'Afrique de l'Ouest (soussous, peules et malinkées). Cette fusion est particulièrement audible dans ses albums Matchowé (1992) et Afro Swing (1999), ainsi que dans la bande originale du film documentaire Momo le doyen (2007) que Laurent Chevallier lui a consacré en 2007.