Le terme « Gergoviotes » désigne les membres d'une communauté d'étudiants et d'enseignants de l'université de Strasbourg repliée à Clermont-Ferrand pendant la Seconde Guerre mondiale. Formé à l'été 1940 autour d'un chantier de fouilles archéologiques sur le plateau de Gergovie, ce groupe a été initialement conçu pour retenir les étudiants alsaciens et mosellans en zone libre et les soustraire aux pressions nazies visant à les faire rentrer en Alsace et en Moselle annexée par le Troisième Reich.
Sous l'impulsion du professeur Gaston Zeller et de l'archéologue Jean Lassus, avec le soutien du général Jean de Lattre de Tassigny, les Gergoviotes construisent et occupent une « maison des étudiants » directement sur le site des fouilles. Cette communauté rassemble entre 1940 et 1943 des étudiants et enseignants d'horizons et de convictions diverses, unis par un sentiment patriotique commun.
Si le groupe ne constitue pas formellement un mouvement de résistance organisé, il devient un terreau fertile pour l'engagement résistant en Auvergne. Plusieurs de ses membres rejoignent les mouvements Libération-Sud puis Combat, et participent à diverses actions de résistance. La répression allemande s'intensifie à partir de 1942, culminant avec les rafles de juin et novembre 1943 à Clermont-Ferrand. Quatorze Gergoviotes sont arrêtés et douze déportés, dont trois ne reviendront pas des camps de concentration nazis.
Histoire
Contexte L'édification de la ligne Maginot s'accompagne d'une réflexion stratégique visant à protéger les civils et à garantir la liberté de mouvement des forces armées. Le dispositif établi prévoit le transfert des populations loin de la zone des combats, vers des départements faiblement peuplés afin d'en faciliter l'accueil. L'évacuation de Strasbourg est ordonnée dès l'annonce de la mobilisation générale, le . Dès le lendemain, , les habitants sont acheminés vers des centres de rassemblement dans les Vosges, autorisés à emporter au maximum de bagages et quatre jours de vivres par personne. Les premiers convois en direction du Sud-Ouest sont mis en route ce même jour. Au total, , dont , sont évacués, principalement vers la Dordogne. Les services municipaux et la préfecture sont délocalisés à Périgueux. L'université de Strasbourg est transférée à Clermont-Ferrand, dans les bâtiments de l'université locale, tandis qu'une partie de la faculté de médecine s'installe à la cité-sanitaire de Clairvivre. Dès le , , et une cinquantaine de membres du personnel administratif, accompagnés de leurs familles, prennent leurs quartiers à Clermont-Ferrand, en dépit des nombreuses contraintes logistiques. En , la première rentrée universitaire strasbourgeoise est organisée dans ce nouveau lieu d'accueil.
Dès , les autorités nazies incitent les Alsaciens à regagner l'Alsace, où commence la germanisation et la nazification de la région. Dans cette perspective, elles souhaitent rapidement rétablir une université allemande à Strasbourg et exigent le retour des étudiants et enseignants alsaciens. Le recteur Louis Adolphe Terracher et les doyens de l'université de Strasbourg refusent catégoriquement ces injonctions allemandes. Ils s'opposent au rapatriement de l'institution et œuvrent pour son maintien en zone libre.
Les autorités nazies recourent à tous les moyens de pression : mise à disposition de cars pour le retour, interruption des communications avec l'Alsace en ne laissant transiter que les courriers parentaux incitant au retour, entre autres. Des rumeurs circulent déjà sur une annexion de fait de l'Alsace. Les professeurs conseillent aux indécis de différer leur départ, et nombreux sont ceux qui choisissent d'attendre la fin des vacances d'été avant de prendre leur décision.
Pour retenir les étudiants alsaciens à Clermont-Ferrand durant les vacances d'été et leur éviter de tomber sous juridiction allemande, Gaston Zeller, professeur d'histoire moderne, propose d'organiser un chantier de fouilles archéologiques sur le plateau de Gergovie. Pour assurer l'encadrement scientifique du projet, il sollicite son ami, l'archéologue Jean Lassus.
La communauté qui se forme autour du chantier adopte le nom de « Gergoviote ». L'origine de cette appellation demeure incertaine, bien que certains y voient la contraction des mots « Gergovie » et « patriote ».
La maison des étudiants À la recherche d'une solution d'hébergement pour l'équipe de fouilles, Gaston Zeller et Jean Lassus, tous deux officiers de réserve, font appel au général de Lattre de Tassigny, commandant de la 13e division militaire de Clermont-Ferrand. Ayant exercé en 1938 les fonctions de chef d'état-major du gouverneur militaire de Strasbourg, le général se montre particulièrement attentif au sort des jeunes Alsaciens. Il approuve leur projet et s'y engage personnellement. Il leur propose de faire construire directement sur le site des fouilles un bâtiment qui deviendra la « maison des étudiants ».
En contrepartie de son aide, Jean de Lattre de Tassigny exige que les étudiants participent à la construction de la maison. Selon lui : « Ils aimeront d'autant plus la maison qu'ils l'auront bâtie de leurs propres mains ».
Avant le début des fouilles, la priorité est donnée à la construction du bâtiment. Les jeunes gens sont hébergés sous des tentes au camp d'Opme, où le général vient de créer l'école des cadres militaires d'Opme pour l'armée d'armistice. Le , deux roulottes sont installées sur le plateau : l'une, appartenant au général, est mise à disposition des jeunes filles, tandis que l'autre abrite les deux étudiants chargés de surveiller le chantier.
Le général supervise quotidiennement l'avancement des travaux avec une rigueur toute militaire, ce qui lui vaut d'être surnommé le « tyran » par les Gergoviotes. Sa méthode pour imposer une discipline collective et son ingérence constante dans le déroulement de la construction poussent Gaston Zeller à se retirer définitivement du projet.
Le général s'est fixé pour objectif d'impulser le redressement moral et physique de la France, ébranlée par la rapidité de la défaite et la signature de l'armistice du 22 juin 1940. Il aspire à former une jeunesse « moralement saine et physiquement épanouie ». Dans cette optique, l'expérience de Gergovie doit servir de modèle, qu'il fait découvrir à de nombreuses personnalités, parmi lesquelles Paul Valéry et Charles Huntziger, ministre de la Guerre du gouvernement de Vichy.
La construction de la maison des étudiants débute fin et s'achève en novembre. Le général confie cette mission au lieutenant Jacques Cazalières, architecte parisien, qui sélectionne l'emplacement et conçoit les plans du bâtiment. Les travaux sont réalisés par les étudiants masculins, assistés de soldats issus des corps de métiers du bâtiment, sous la supervision d'un adjudant du génie. Le bâtiment adopte une forme en « L » pour une superficie de et une terrasse de . Il respecte les dimensions standard des hébergements préfabriqués destinés aux réfugiés afin de pouvoir en utiliser les matériaux (panneaux préfabriqués, etc.). Les coûts de construction sont assumés par la préfecture du Puy-de-Dôme, tandis que l'aménagement intérieur et le mobilier sont financés par l'université de Strasbourg.
Le bâtiment de plain-pied comprend une dizaine de pièces : un dortoir pouvant accueillir une vingtaine de garçons, un autre pour une dizaine de filles, une cuisine, un réfectoire faisant également office de salle commune, deux espaces sanitaires, un laboratoire photographique et des espaces de travail dédiés aux recherches archéologiques. Le confort demeure rudimentaire : la maison ne dispose pas d'eau courante et les toilettes se limitent à de simples feuillées. L'eau potable, prélevée dans une source voisine, est fournie par l'université de Strasbourg au moyen de grands fûts et stockée dans une citerne. Le chauffage est assuré par des poêles à bois dont le combustible alimente également les fourneaux. Trop isolée, la maison n'est pas raccordée à l'électricité.
L'utilisation de matériaux préfabriqués a permis aux étudiants de construire eux-mêmes leur hébergement et de se l'approprier. Ils s'y installent le . Le caractère rustique de la maison n'a nullement empêché sa fréquentation assidue, y compris par de jeunes citadins.
La maison est ornée aux couleurs de l'Alsace. Le peintre alsacien René Kuder, dont les filles font partie des Gergoviotes, réalise dans la salle commune une fresque représentant des scènes champêtres d'inspiration alsacienne. Douze blasons alsaciens et lorrains sont fixés sur les poutres. Le général de Lattre, quant à lui, fait don d'une gravure figurant un soldat révolutionnaire près d'un écriteau portant l'inscription , accompagnée de la devise .
La communauté des Gergoviotes Les Gergoviotes sont recrutés sur la base du volontariat. Le groupe est mixte, les femmes assurant l'intendance du chantier et la préparation des repas. Au mois de , les effectifs varient considérablement selon la pénibilité des tâches, les réprimandes du général de Lattre ou de ses subalternes. À partir du mois d'août, un noyau stable se constitue, composé de 6 à filles et de 25 à , auxquels s'ajoutent des étudiants qui fréquentent le chantier de manière plus ponctuelle.
Comme le souligne Jean Lassus, l'équipe est très « hétéroclite ». Si quelques-uns sont étudiants en histoire, la majorité poursuit des études sans lien avec l'archéologie (philosophie, médecine, mathématiques, théologie…). Certains sont lycéens au lycée clermontois Blaise-Pascal. D'autres sont enseignants dans cet établissement, aux universités de Strasbourg ou de Clermont-Ferrand, ainsi qu'au lycée de jeunes filles Jeanne d'Arc. À partir de 1941, des professeurs visés par les lois antijuives de 1940, comme Jacques Schwartz, rejoignent le chantier.
Les Gergoviotes sont majoritairement Alsaciens ou Mosellans, mais le groupe compte également, entre autres, deux Auvergnats, une Normande, un Réunionnais, un Parisien et un Japonais, Saïto Ei Ichi, photographe officiel du chantier.
La communauté rassemble des personnes aux convictions diverses (républicains, royalistes, communistes, catholiques, protestants, juifs…) unies par un sentiment patriotique commun.
Les Gergoviotes ne constituent ni une association ni un mouvement para-universitaire. Ils ne disposent d'aucun registre ni liste de membres. Selon Julien Freund, il suffisait pour être Gergoviote. Si Jean Lassus dirige les équipes lors des fouilles, aucun chef ne s'impose en dehors du chantier. Pour les questions stratégiques, la trésorerie est gérée par Stéphanie Kuder, qui assure également les relations avec l'université, tandis que sa sœur Marie-France se charge de l'intendance.
En dehors des périodes de fouilles estivales, et malgré la rusticité des lieux et la rigueur du climat, les étudiants se rendent chaque samedi soir sur le plateau situé à deux heures de marche du centre-ville de Clermont-Ferrand. Les professeurs ne participent à ces rendez-vous que sur invitation.
À l'extérieur se dresse un mât des couleurs, et chaque matin le drapeau tricolore est hissé tandis que les Gergoviotes entonnent Alsace et Lorraine.
En , une commission allemande accompagnée de pères alsaciens et mosellans se rend à Royat, siège de la commission d'armistice, pour inciter les étudiants des départements annexés de fait à regagner leur région. Cette visite offre à certains pères l'occasion de se rendre sur le plateau de Gergovie pour voir leurs enfants. Les Allemands misent sur l'autorité parentale pour convaincre les étudiants. C'est un échec total : aucun Gergoviote ne rentre, souvent avec l'assentiment des pères eux-mêmes.
Les fouilles archéologiques