vignette|Tolkien avait prévu d'inclure de nombreux éléments issus de l'antiquarisme dans Le Seigneur des anneaux, notamment des dessins et des peintures. Malgré tous ses efforts, cette illustration des Portes de Durin est la seule que ses éditeurs ont retenu dans la première édition. Dans ses écrits sur la Terre du Milieu, en particulier dans Le Seigneur des anneaux, J. R. R. Tolkien introduit de nombreux éléments qui ne font pas directement partie de la narration comme des œuvres d'art, des calligraphies, des chronologies, des arbres généalogiques, de l'héraldique, des cartes, des poèmes, des proverbes, des systèmes d'écriture, des glossaires, des prologues ou des notes. Ces documents sont pour la plupart rassemblés dans les nombreuses annexes. D'après certains chercheurs, l'usage de tels éléments place Tolkien dans la tradition de l'antiquarianisme anglais.

D'autres chercheurs ont cherché à comprendre pourquoi Tolkien avait réalisé avec tant de soin ces documents de style antiquarianiste. Certaines de ces pièces suggèrent que Tolkien n'est que l'éditeur de matériaux qu'il a découvert. C'est le cas, par exemple, d'illustrations comme le faux Livre de Mazarbul et d'annales qui paraissent avoir été éditées et annotées par différentes personnes au fil des années. C'est également le cas du cadre narratif des écrits de Tolkien comme les mémoires de Bilbo et Frodo Bessac dans Le Seigneur des anneaux, qui est supposé être le Livre rouge de la Marche de l'Ouest. Pris ensembles, ces documents constituent un cadre éditorial qui place l'auteur dans le rôle de traducteur fictif d'ancien documents et qui renforce la crédibilité du monde fictif de la Terre du Milieu.

Contexte

J. R. R. Tolkien (1892-1973) est un écrivain, poète, philologue et universitaire catholique anglais, connu pour ses œuvres de high fantasy Le Hobbit et Le Seigneur des anneaux. Durant sa carrière, il a travaillé sur les langues germaniques anciennes, dont le gothique et le vieux Norse. Il s'est spécialisé en vieil anglais, la langue des Anglo-Saxons. Il a passé la majorité de sa carrière comme professeur de moyen anglais à l'université d'Oxford. Tolkien a dit qu'à chaque fois qu'il lisait un texte médiéval, il voulait écrire une œuvre moderne en puisant dans la même tradition.

Le Seigneur des anneaux a été publié entre 1954 et 1955. Il a remporté l'International Fantasy Award en 1957. Sa parution en livre de poche chez Ace Books et Ballantine a contribué à le rendre extrêmement populaire auprès de la jeune génération américaine des années 1960. Sa popularité n'a pas faiblit depuis et le livre s'est classé parmi les fictions les plus populaires du vingtième siècle, du point de vue des ventes comme des sondages auprès des lecteurs. En 2003, l'enquête "Big Read" menée par la BBC au Royaume-Uni a décerné au Seigneur des anneaux le titre de "Livre le plus aimé de la nation". Des sondages similaires en Allemagne et en Australie en 2004 l'ont aussi placés parmi les favoris. Dans un sondage réalisé auprès des clients du site Amazon.com en 1999, Le Seigneur des anneaux a été élu "livre du millénaire". La popularité du Seigneur des anneaux s'est encore accrue avec la sortie de la trilogie de films dirigés par Peter Jackson entre 2001 et 2003.

Tolkien dans la tradition de l'antiquarisme anglais vignette|Avant Tolkien, Jonathan Swift a été un des premiers à utiliser des cartes dans un roman. Il y montrait l'île de Liliput au large de Sumatra dans Les Voyages de Gulliver en 1726. D'après Christina Fawcett, la manière dont il a créé le monde de la Terre du Milieu, en lui donnant à la fois une histoire et un récit, le place dans une tradition qui mêle histoire et littérature. Elle indique que l'antiquarianisme s'est développé au XVIIIe siècle, et que la littérature néo médiévale du XIXe siècle est née du genre gothiqueFawcett, Christina (February 2014). J.R.R. Tolkien and the morality of monstrosity (PhD). University of Glasgow (PhD thesis). pp. 9, 11, 47..

Jamie Williamson identifie l'antiquarisme comme un ancêtre de la fantasy contemporaine. D'après lui, Tolkien marche dans les pas d'auteurs plus anciens comme William Morris, qui reprenait lui-même des auteurs antiquaristes comme James Macpherson. Leurs procédés comprenaient par exemple une prose qui associe archaïsme et style élégiaque ou des annexes historiques pour créer un sentiment de réalismeWise, Denis Wilson (2016). "Reviews: The Evolution of Modern Fantasy: From Antiquarianism to the Ballantine Adult Fantasy Series. Jamie Williamson. Palgrave Macmillan, 2015". Fafnir. 3 (3): 72–73.. Carl Phelpstead écrit que la "prolifique création de langues, de peuples, de généalogies, d'histoire, qui donne à la Terre du Milieu un sentiment de réalité inédit (et inégalé), a été calculée pour prévenir [...] la rupture de la vraisemblance, en créant une cohérence interne qui régit une seconde suspension de l'incrédulité". Phelpstead constate que Tolkien s'oppose à la définition de la fiction donnée par Samuel Taylor Coleridge dans sa Biographie Literaria (1817), pour qui elle suscite a willing suspension of disbelief (une suspension volontaire de l'incrédulité). Pour Tolkien, la suspension de l'incrédulité est volontaire dans une œuvre réussie, ce qui est "difficile et requière beaucoup de travail" en littérature. Phelpstead remarque que les "aspects non-narratifs de la construction d'univers de fiction" ont été largement ignorés par les chercheurs en littérature, mais qu'ils sont travaillés par la discipline plus large de sociologie des médias.

Nick Groom, dans A Compagnon to J. R. R. Tolkien, situe Tolkien dans la tradition de l'antiquarianisme anglais, auquel appartiennent des auteurs du XVIIIe siècle qui, à l'instar de Thomas Chatterton, écrivaient dans un style médiéval, en créant de nombreux documents extérieurs à la fiction, comme le fait aussi Tolkien. Constatant qu'il manquait de matériaux convenables, il "inventa ses propres langues et calligraphies archaïques ; produisit ses propres manuscrits, cartes, dessins et héraldiques médiévales ; [et] chargea ses écrits antiquisants de préfaces, de notes de bas de page, d'annexes et de glossaires". Björn Sundmark note que Tolkien prend la suite d'auteurs comme Jonathan Swift par son usage des cartes dans ses récits. Will Sherwood, dans le Journal of Tolkien Research, avance que tous ces éléments extérieurs à la narration "paraîtront tous familiers, dans la mesure où ce sont des techniques que Tolkien utilise pour immerger ses lecteurs en Arda [le monde dans lequel se trouve la Terre du Milieu]Sherwood, Will (2020). "Tolkien and the Age of Forgery: Improving Antiquarian Practices in Arda". Journal of Tolkien Research. 11 (1). Article 4.". Andrew Higgins, dans un compte-rendu de l'article de Nick Groom, remarque que Tolkien, comme les antiquarianistes, invente des légendes et des mythes, mais pas uniquement en tant que fantasy. Comme eux, il considérait qu'ils "étaient les archives préexistantes d'un passéHiggins, Andrew (2015). "[Review:] A Companion to J.R.R. Tolkien, ed. Stuart D. Lee". Journal of Tolkien Research. 2 (1). article 2.". +L'analyse de Nick Groom sur la relation de Tolkien avec l'antiquarianisme anglais Auteur Dates Illustration Calligraphie Héraldique Cartes Manuscrits Généalogies Langues Paratextes Chansons / Poèmes Jonathan Swift 1667–1745 Oui Oui William Stukeley 1687–1765 Oui Oui Oui Oui Thomas Percy 1729–1811 Oui Oui Thomas Chatterton 1752–1770 Oui Oui Oui Oui Oui Oui William Blake 1757–1827 Oui J.R.R. Tolkien 1892–1973 Oui Oui Oui Oui Oui Oui Oui Oui Oui vignette|La première page du Livre de Mazarbul, un fac-similé d'un manuscrit soigneusement créé par Tolkien comme un faux pour renforcer son récit et immerger ses lecteurs dans sa fiction. Il souhaitait l'inclure dans la première édition du Seigneur des anneaux. Catherine McIlwaine écrit que Tolkien a utilisé sa pipe pour brûler les marges des pages du Livre de Mazarbul, il "a percé des trous sur le côté où le parchemin aurait été cousu par la reliure et les a peints en rouge pour ressembler à des tâches de sang". Nick Broom remarque que Tolkien n'était pas un "faussaire" comme Chatterton, mais son fac-similé du Livre de Mazarbul "reprend l'esthétique de l'antiquarisme" et "adopte les techniques d'un faussaire littéraire". Sherwood ajoute que ces méthodes de faussaires ressemblent beaucoup à celles que Chatterton utilisait pour rendre ses documents crédibles. L'ensemble des faux et des éléments inventés accompagnent le cadre narratif selon lequel Bilbo et d'autres Hobbits ont édité, transcrit et annoté les textes anciens du Livre rouge de la Marche de l'Ouest, que Tolkien aurait lui-même trouvé et édité sous le titre du Seigneur des anneaux.

Parmi les auteurs antiquaristes, Nick Groom distingue l'évêque Thomas Percy, dont les Reliques d'anciens poèmes anglais de 1765 contiennent des chansons et du parapente tels que des "préfaces, des notes, des appendices [et] des glossaires" et William Stukeley, qui ajoute à ces procédés les généalogies. Le satiriste Jonathan Swift aimait "les langues fictives, les systèmes linguistiques, et les inventions orthographiques", et peuple les Voyages de Gulliver de "fausses cartes et de pseudonymes". Le poète et artiste William Blake remplit aussi ses écrits avec des "pages enluminées" de ses propres illustrations. Pour Sherwood, Tolkien a volontairement cherché à améliorer les faux des antiquaristes, ce qui le conduit à créer "les codes et les conventions de la littérature de fantasy contemporaine".

L'antiquarisme dans les écrits de Tolkien Suivant la tradition antiquariste, Tolkien a créé de nombreux éléments extérieurs à la narration. Il s'agit à la fois d'élément graphiques, comme des illustrations, des blasons et des cartes, et de textes, que ce soient des annexes, de notes de bas de page, des glossaires et des préfaces.

Composants graphiques

Illustrations Les illustrations de Tolkien ont été des éléments clés de sa créativité dès le moment où il a commencé à écrire des fictions. Il avait préparé des dessins pour ses livres sur la Terre du Milieu, des fac-similés comme le Livre de Mazarbul, des cartes plus ou moins pittoresques et des calligraphies comme l'iconique inscription de l'Anneau unique, en Noir parler. Une partie de ses illustrations combine plusieurs de ces éléments pour soutenir la fiction.

Systèmes d'écriture Tolkien a inventé plusieurs systèmes d'écriture pour accompagner ses langues, notamment pour le Cirth, le Sarati et le TengwarSmith, Arden R. "Writing Systems". The Tolkien Estate. Retrieved 03 October 2025.. Lorsque son éditeur lui demanda des idées pour les jaquettes des trois tomes du Seigneur des anneaux, il dessina une couverture à partir de l'inscription de l'Anneau unique pour le premier tome. Trop coûteuse, une version simplifiée de l'inscription lui fut préférée pour les trois volumes. Pour la page de titre, il écrivit une marge supérieure qui intégrait une écriture Cirth, qu'on peut traduire par "Le Seigneur des anneaux, traduit depuis le Livre rouge". La marge inférieure était en Tengwar et poursuivait la phrase "de la Marche de l'Ouest, par John Ronald Reuel Tolkien, ici est présentée l'histoire de la Guerre de l'Anneau et le retour du Roi tel que l'ont vu les Hobbits". centré|vignette|400x400px|Recours à différentes disciplines artistiques : Tolkien a employé ses compétences de calligraphe pour écrire l'iconique inscription de l'Anneau unique, un poème en Noir parler du Mordor, en utilisant l'écriture elfique Tengwar, qu'il a tous les deux inventé.

Héraldique