Poèmes wallons, souvent désigné sous le titre Poèmes wallons 1948, est un recueil collectif de poèmes en wallon, publié en 1948 à Liège.
Ses cinq jeunes auteurs sont originaires de régions différentes et pratiquent des dialectes distincts. L'unité du recueil se situe donc plutôt dans la conception moderne de la poésie qu'ils défendent.
Malgré son tirage modeste de exemplaires et l'absence de toute réédition, cet ouvrage marque un tournant dans la littérature wallonne, dont le processus d'autonomisation est encore en cours au moment de sa parution. Il est considéré comme l'acte fondateur de la poésie wallonne moderne.
Utilisé comme repère dans l'histoire des lettres régionales de Belgique romane, Poèmes wallons est étroitement associé à un courant dialectologique et littéraire de la deuxième moitié du , parfois désigné sous le nom de « génération 48 ».
Contexte La poésie wallonne dans les années 1930 et 1940
Dès les années 1930, un mouvement se fait jour dans les lettres en langue wallonne, en faveur du développement d'une . Cette perspective est notamment défendue par Émile Lempereur dans un rapport intitulé Du renouvellement des sources d'inspiration dans la poésie wallonne, qu'il présente le lors du Congrès de Littérature et d'Art dramatique wallon organisé au Conservatoire de Charleroi par l'Union nationale des Fédérations wallonnes. Lors de cette communication, il se dit simultanément favorable au renouvellement des thèmes et à la fidélité à la langue, tout en reprochant à ses homologues plus âgés leur complaisance pour les sujets folklorisants ou passéistes :
Cette revendication est ensuite défendue par l'Action littéraire interprovinciale wallonne (ALIW), fondée à Liège en 1934, qui milite notamment en faveur du développement d'une littérature wallonne plus universelle. Deux auteurs de Poèmes wallons font partie de cette association, qui voit ses activités interrompues par la Seconde Guerre mondiale ; Dewandelaer est même l'un de ses membres .
Comme l'indique le nom de cette structure, l'époque se caractérise par une volonté de briser la cloison entre les différentes aires de diffusion de la littérature wallonne. C'est aussi le projet de la première mouture des Cahiers wallons et celui des éditions Casterman lorsqu'elles confient au jeune critique Maurice Piron la tâche d'écrire un essai pour la collection « Clartés sur… » dirigée par Fernand Desonay. Son livre, paru en 1944, s'intitule Lettres wallonnes contemporaines et traite de cette matière tous dialectes confondus. La littérature en langue régionale de Wallonie est alors jugée pour la première fois à l'aune de la création internationale, avec une certaine sévérité.
Via ces différentes initiatives, une génération précédente de bons poètes est donc mise en valeur, au travers de représentants majeurs comme Henri Simon, Georges Willame, Henri Bragard, Jules Claskin ou Marcel Launay. Elle constitue le substrat littéraire sur lequel vont émerger les auteurs de Poèmes wallons. Parmi ses membres, Claskin et Bragard sont notamment des précurseurs qui ouvrent la voie aux modernes :
Rapports préalables des coauteurs Franz Dewandelaer exerce une grande influence sur Willy Bal et Jean Guillaume par suite de la parution de son premier recueil, (« Bouquet tout fait »), en 1933.. Bal, quant à lui, commence à correspondre avec Dewandelaer et Guillaume vers le milieu des années 1930, après la distinction de son premier recueil personnel, (), couronné lors du concours « Moins de vingt ans 33 » de la Jeunesse estudiantine catholique. Dewandelaer adapte alors des œuvres de Bal dans son dialecte.
À l'époque de la parution de Poèmes wallons, Jean Guillaume poursuit une licence en philologie romane à l'Université de Liège, ce qui l'amène à suivre le cours de dialectologie wallonne dispensé par Louis Remacle, qui est de 8 ans son ainé. En 1948, pour conclure cette licence, il consacre son mémoire aux œuvres poétiques de Franz Dewandelaer. Déjà membre, depuis 1945, des Rèlîs Namurwès, il réalise vers la même époque plusieurs éditions poétiques pour le périodique de ce cercle littéraire, Les Cahiers wallons : il prend en charge, entre autres, le recueil (« Au soleil des loups ») de Bal et le recueil (« Le tas qui croit ») de Dewandelaer — qui parait en juin et , simultanément à Poèmes wallons.
Le recueil Selon Albert Maquet, l'objectif de Poèmes wallons est de démontrer qu'une langue soi-disant minoritaire peut dépasser l'anecdote et le folklore pour devenir l'expression d'une mentalité réellement contemporaine.
Le livre parait en chez l'imprimeur L. Gothier & fils, installé rue Bonne Fortune 3-5 à Liège. Le travail d'édition est réalisé par Jean Guillaume.
En 2002, Albert Maquet indique que le philologue Maurice Piron a joué, sans le revendiquer, un rôle de coordinateur dans l'édition de Poèmes wallons :.
Titre Dès sa parution, le recueil est désigné dans la presse sous le titre Poèmes wallons 1948, calqué sur les inscriptions de sa première de couverture. En dépit de cela, son titre véritable est bien Poèmes wallons, comme l'atteste la Bibliographie de Belgique.
Auteurs Les cinq auteurs de Poèmes wallons sont Willy Bal, Franz Dewandelaer, Jean Guillaume, Albert Maquet et Louis Remacle. Ils ont alors moins de ans. et sont des tenants de la . Tous ont déjà obtenu ou obtiendront le prestigieux Prix biennal de la Ville de Liège. Originaires de régions différentes et pratiquant des dialectes distincts, ils ne poursuivent pas leur association dans un second livre.
500px|alt=Carte de la Wallonie localisant les lieux de naissance des auteurs.
Des critiques ont observé que Franz Dewandelaer se distingue par plusieurs aspects de ses coauteurs. En effet, parmi les cinq, il est le seul à ne pas être professeur ou lié au milieu académique. Il est aussi le seul qui se soit mêlé aux luttes sociales.
Émile Lempereur fait observer qu (« Le Mendiant »), son chapitre de Poèmes wallons, relève davantage de l'ancienne conception de la poésie wallonne, même si Dewandelaer appartient aux modernes par d'autres aspects de son œuvre. Ce poème, de fait, a été composé en mars 1931 et est resté inédit jusqu'en 1948.. En effet, après 1936, Dewandelaer n'écrit presque plus de poésie, notamment en raison de sa santé dégradée consécutivement à sa détention en Allemagne, de 1939 à 1941.
Selon l'écrivain , Dewandelaer , ce qui le rapproche plutôt de Gabrielle Bernard ou de .
Forme Poèmes wallons est un in-octavo de 79 pages, tiré sur papier vélin La Hulpe.
Son tirage initial est de exemplaires numérotés de 1 à 300.
Contenu L'ouvrage ne comporte pas de mention d'éditeur en couverture, uniquement la date. Il parait sans préface, introduction ou note, mais avec des traductions françaises sur la page de gauche.
Les cinq auteurs sont classés par ordre alphabétique. Les textes qu'ils fournissent sont inédits. {| class="wikitable" |- ! Portrait !! Auteur !! Dialecte !! Titre du chapitre !! Poèmes |- | 100px|alt=Photographie sur le vif d'un homme âgé, en costume-cravate, qui regarde vers sa droite. || Willy Bal || de Jamioulx || (« Nous ne perdrons pas ») || style="text-align:center;" | — |- | 100px|alt=Photographie en noir et blanc d'un homme jeune portant veston et cravate. Il a les cheveux ondulés et une courte barbe. || Franz Dewandelaer || de Nivelles || (« Le Mendiant ») || style="text-align:center;" | — |- | 100px|alt=Cadre vide utilisé en l'absence d'un portrait libre de droits de Jean Guillaume. || Jean Guillaume || de Fosses-la-Ville || (« Entre le soir et la nuit ») || (« J'ai laissé choir… ») (« Été ») (« Près de l'âtre ») (« À table ») (« Paniers vides ») (« Arc-en-ciel ») (« Rien que ma chambre… ») |- | 100px|alt=Cadre vide utilisé en l'absence d'un portrait libre de droits d'Albert Maquet. || Albert Maquet || d'Ougrée || (« À la tombée des jours ») || (« Égarés ») (« Étranger ») (« Vivre ici ») (« Le pays intérieur ») (« Si… ») (« La veillée ») |- | 100px|alt=Photographie en noir et blanc d'un homme âgé porteur de lunettes, qui regarde l'objectif sans sourire. || Louis Remacle || de La Gleize || (« D'un an à l'autre ») || (« Crépuscule ») (« Le rêve ») (« Un dimanche ») (« Les heures ») (« Près du château ») (« Le soldat »)
Réception et impact Première réception Dès sa sortie, Poèmes wallons est activement promu par des personnalités des lettres wallonnes qui partagent la même vision de la poésie que ses auteurs.
Se basant sur les épreuves typographiques, Jules Hennuy publie une recension positive du livre à paraitre dans Les Cahiers wallons, l'organe du cercle littéraire Lès Rèlîs Namurwès, dont il est un chroniqueur. Il parle alors d'un ouvrage . Dans ce texte, il souligne le caractère universel des textes qui composent Poèmes wallons :
Georges Quint, un critique de La Wallonie, estime que . Maurice Piron signe quant à lui une chronique élogieuse dans La Vie wallonne ; le recueil collectif y est présenté comme . Émile Lempereur, le théoricien de la « poésie intellectuelle » en langue wallonne, recommande de même le recueil dans une chronique, tout en notant qu'.
Spontanément, des critiques vont rapprocher les auteurs de Poèmes wallons de littérateurs extérieurs aux lettres wallonnes. Émile Lempereur compare ainsi le (« Nous ne perdrons pas ») de Willy Bal à la poésie de Charles Péguy, Georges Quint estime que les œuvres de Louis Remacle …
Les sections de Dewandelaer, Guillaume et Maquet sont incluses dans leurs candidatures au Prix de poésie wallonne du Gouvernement, examinées en 1952. Le jury réserve son jugement définitif vis-à-vis de Maquet, jugeant nécessaire d'attendre ses productions suivantes. Il envisage de couronner Dewandelaer pour l'ensemble de ses œuvres présentées et pour sa place dans l'évolution des lettres wallonnes, mais propose finalement l'attribution du prix à Guillaume. Celui-ci lui est octroyé pour son dernier recueil paru en volume, mais le jury reproduit dans son avis une appréciation positive d (« Entre le soir et la nuit »), son chapitre de Poèmes wallons, dont il loue notamment l'.
En 1953, Poèmes wallons est encore largement cité dans la communication État des Lettres wallonnes que Joseph Calozet fait à l'Académie royale de langue et de littérature françaises de Belgique. Il y qualifie cette entreprise éditoriale de .
Jugements postérieurs Les cinq auteurs de Poèmes wallons sont vus aujourd'hui comme les .
Évolution par rapport à la poésie wallonne antérieure La parution de Poèmes wallons est perçue comme un tournant important dans la littérature wallonne. Selon le linguiste Jean Germain , il ouvre même un chapitre nouveau de cette histoire littéraire :
Le responsable du Fonds Dialectal wallon du Musée de la Vie wallonne, Baptiste Frankinet, parle quant à lui d'une , qui se traduit par une approche plus subjective de l'écriture poétique :.
Le livre a cet impact dès les années qui suivent sa parution. L'écrivain Émile Gilliard affirme que l'exemple de ce a provoqué en 1950 une au sein des Rèlîs Namurwès. Au cours des années qui suivent, de nombreux jeunes membres du cercle vont s'engager dans la voie moderne, à la suite des auteurs de Poèmes wallons.
Impact sur le processus d'autonomisation de la littérature wallonne Selon Jean Lechanteur, cette nouvelle approche rend la manière de ces poètes comparable, peut-être pour la première fois, à celle des poètes français de la même génération.
Le linguiste Michel Francard juge également que les choix qui sous-tendent Poèmes wallons élèvent la poésie wallonne au rang de littérature à part entière :.
La « génération 48 »