L’usine sidérurgique de Thionville est un ancien complexe sidérurgique dans la vallée de la Moselle, à la confluence de cette rivière avec la Fensch, situé sur le ban de la commune de Thionville, au sud de l'agglomération. Fondée en 1897 par , l'usine exploite des hauts fourneaux de 1899 à 1977, date à laquelle elle devient une aciérie électrique compacte. L'activité métallurgique cesse définitivement en 2016.
À sa construction, l'usine est décidée comme un satellite de l’usine allemande de Völklingen et destinée dans la production de fonte en gueuses, élaborées à partir du minerai de fer local, la minette. Cependant, après la Première Guerre mondiale, les Français ajoutent aux hauts fourneaux un ensemble complet d'installations sidérurgique et l'usine devient un petit complexe intégré, dépendant de la Société des Aciéries de Longwy.
En 1977, malgré les records de compétitivité de son haut fourneau, l'usine est emportée par la crise qui frappe le secteur. Si la production de fonte cesse, la présence d'un four à arc électrique moderne permet la survie d'une petite activité métallurgie centrée sur des marchés spécifiques (billettes, grosses pièces moulées et forgées), qui se contracte lentement. En 2016, la dernière activité métallurgique encore existante, la production de cylindres de laminoirs, s'arrête et l'essentiel des bâtiments est démoli.
Les hauts fourneaux allemands (1897 - 1918) De la minette pour Röchling
L'usine nait du besoin de l'industriel sarrois qui, après racheté l'usine sidérurgique de Völklingen en 1881, se lance dans un vaste plan d'expansion (voir dans la bibliographie). Pour alimenter ses hauts fourneaux, il acquiert rapidement des concessions en Moselle occupée : , , , , , , et . Ces concessions forment deux blocs distincts, sous Angevillers et sous Tressange-Aumetz. Au total, ce domaine miner atteint .
Poussé par des perspectives commerciales prometteuses et la nécessité de diminuer ses coûts, il veut développer son approvisionnement en fonte en construisant des hauts fourneaux à proximité du gisement de minette lorraine, en Moselle occupée. Le choix du site du Gassion à Thionville correspond alors à ses contraintes : situé sur l'importante ligne ferroviaire de Metz à Luxembourg, son emplacement sur les bords de la Moselle lui assure une position privilégiée en cas de canalisation de la rivière jusqu'au Rhin. Ce choix est toutefois assez original, car la plupart des hauts-fourneaux lorrains sont construits au plus près des mines, c'est-à-dire plus à l'est (voir dans la bibliographie).
En 1900, un chemin de fer privé de à voie unique et écartement normal est mis en service entre la mine et l'usine. À partir de 1895, cette ligne est prolongée sous terre par la Galerie Charles (ou ) jusqu'au puits . Les travaux, qui se prolongent jusqu'au début de la Première Guerre mondiale, portent la longueur de cette galerie à .
centre|upright=3|vignette|Concessions et (bleu). La galerie Charles de plus de (bleu) débouche à Metzange, où elle est connectée à un chemin de fer électrifié privé d'environ (rouge) jusqu'à l'usine de Thionville.|alt=carte
Naissance de l'usine à fonte
Le premier coup de pioche est donné le . L'usine est nommée en l'honneur de Karl Röchling. La construction est confiée à son fils Hermann Röchling revenant d'un voyage d'études aux USA. Il va mettre en œuvre les techniques les plus modernes dans ce domaine de production de fonte. Les travaux avancent rapidement et le HF I est mis à feu le , tandis que le HF II est allumé le . La construction des hauts fourneaux III et IV est entreprise dans la foulée, mais seul le HF III est achevé et mis à feu (en 1902), le HF IV restant inachevé jusqu'en 1906, date à laquelle les quatre hauts fourneaux opèrent brièvement ensemble pour la première fois. Le chargement des hauts fourneaux les associent en deux paires. Le chargement des HF III et IV est un système assez novateur, testé pour la première fois en Allemagne : un monte-charge alimente un chariot qui se déplace sur un chemin de roulement desservant les deux gueulards. De même, un soin particuiler est apporté au captage du gaz : les quatre montées de gaz sont dimensionnées de manière à limiter l'envol des poussières. L'épuration finale du gaz de haut fourneau se fait par voie humide, un éjecteur à vapeur Körting assurant l'aspiration et le dépoussiérage jusqu'à pour le gaz destiné aux soufflantes. Un total de 19 fours cowpers (en deux groupes, de 9 et 10 cowpers) maçonnés en briques réfractaires siliceuses préchauffe le vent. Le laitier peut être granulé, mais la valorisation principale est la fabrication de granulats pour enrobé, ou de briques de laitier (8 millions par an avant guerre).
Dans l'usine, le minerai est transporté par des autodéchargeurs à quatre essieux de et déversé dans des accumulateurs à minerai d'une capacité d'environ . Le minerai extrait étant très basique, il est mélangé dans une proportion de 25 à 33 % avec du minerai siliceux de la mine de Pulventeux, près de Longwy. Quant au coke, il arrive par chemin de fer, pour 10 à 15 % de Sarre et le reste de Westphalie.
Les principales installations sont situées entre la voie ferrée et la route de Metz à Thionville. Au-delà de la route, à l'est, sont les installations annexes : la briquerie à laitier, les moulins à scories et la station d'épuration. Quoique assez compacte, l'usine intègre de chemin de fer privé.
Environ la moitié de la production de fonte brute est destinée à la fonderie. Le reste se réparti entre la fonte phosphoreuse avec et sans manganèse. De la fonte pour puddlage est aussi produite occasionnellement.
Dans les années 1910, les hauts fourneaux, d'une capacité initiale de , sont tous reconstruits avec un profil plus grand. Ils deviennent les plus grands fours de Lorraine, tant par leur capacité que par leur hauteur. L'usine fonctionne à son maximum de à , quand les quatre hauts fourneaux produisent de nouveau ensemble. Durant les premiers mois de la Première Guerre mondiale, l'exploitation est complètement suspendue, avant de reprendre progressivement. À l'été 1918, trois hauts fourneaux sont temporairement allumés, mais peu avant l'Armistice, tous sauf un, sont à nouveau arrêtés.
Durée de vie des outils de l'usine à fonte de ThionvilleSeuls les arrêts identifiés et de plus de 1 an ont été représentés. En couleur claire, les périodes de mise en sommeil.
L'usine intégrée française (1919 - 1948) Ambitions et effondrement de la Société Lorraine Minière et Métallurgique
+ Productions annuelles Fonte Acier Thomas Employés190003801902060019070800191201913019188501926192901932193319391941194319441949 1952195319551956196319641967197419761977
Le , l'usine est placée sous séquestre par le gouvernement français et, fin 1919, elle est vendue avec ses mines à la « Société Lorraine Minière et Métallurgique » (SLMM). Cette nouvelle société, d'un capital de , appartient pour un tiers à la Société des Aciéries de Longwy, qui reçoit ainsi une compensation des dommages de guerre, en particulier pour l'usine de Mont-Saint-Martin, presque totalement détruite.
L'ensemble thionvillois, fraichement modernisé, est en excellent état. Par contre, l'usine étant dépourvue d'aciérie, la fonte est intégralement coulée en grosses gueuses ( pour la fonte phosphoreuse) avant d'être expédiée. Bien entendu, la construction d'une aciérie Thomas était acquise dès la fondation de l'usine. Mais les Röchling n'approuvent sa construction qu'au printemps 1917. Les travaux, qui démarrent le subissent les manques de la guerre. Au moment de l'armistice, seule une partie des fondations a été réalisée.
La nouvelle société reprend ce plan d'investissement. En 1920, l'activité forge est lancée. Elle intègre notamment une presse hydraulique de , fabriquée en Angleterre à Sheffield (probablement par Davy) en 1916. Installée à Montbard pour fabriquer des obus, elle est rachetée par l'usine de Thionville pour produire des cylindres de laminoirs forgés, plus résistants que les cylindres moulés. En 1921, la nouvelle centrale électrique est construite.
En 1926, la cokerie est créée, avec une usine à benzol et à goudron. Vers 1930, la cokerie comprend 2 batteries : la batterie Still de et la batterie Koppers de , capables de produire de coke. Le gazomètre de la cokerie a une capacité de .
Les 4 hauts fourneaux sont reconstruits en . Les investissements se poursuivent avec l'aménagement du port de Beauregard sur le canal des mines de fer de la Moselle.
L'ensemble aciérie-laminoir-forge est décidé en 1928, et se construit entre 1930 et 1932. Il est exclusivement destiné à la fabrication d'aciers spéciaux. Sa construction est laborieuse, pendant que la situation économique se dégrade. Le , la jeune « Société Lorraine Minière et Métallurgique » dépose le bilan. En mars et en , l'usine s'arrête progressivement, commençant par les installations aval. Certains parlent même de vendre et ferrailler les installations ! Cette faillite marquera durablement les esprits :
Vinrent ensuite les heures tragiques. En moins de trois mois, nos effectifs de toutes catégories avaient été ramenés de près de à moins de de 700. Seule la cokerie et un turbo-alternateur de la centrale furent maintenus en service et encore en allure réduite.
Redressement par les Aciéries de Longwy
En 1933, la Société des Aciéries de Longwy rachète l'usine thionvilloise et ses mines. Elle va la redémarrer en 1934 en réorientant la production de l'usine : les aciers spéciaux sont abandonnés au profits des aciers courants.
En , alors que la défaite devient prévisible, on réussi l'exploit de démonter un ensemble de fours électriques, de laminoirs et une presse hydraulique ainsi que le bâtiment qui allait avec, de le charger sur 400 wagons et de l'expédier. avec ses opérateurs, à Vayres, en Gironde, pour y construire une usine éloignée du front. Mais les Allemands récupèrent rapidement ce matériel, et le renvoient en Lorraine.
En début , Hermann Röchling est nommé . Ses pouvoirs, importants mais mal définis, s'étendent sur toute l'industrie du fer et de l’acier des deux départements lorrains, à l'exception du bassin sidérurgique de Longwy. Il va s'approprier l'usine Thionvilloise et en faire le bastion d'où il va mettre au pas la sidérurgie lorraine. Mais il se heurte à l'appétit d'Hermann Göring, bien plus influent que lui, qui va rapidement le confiner à Thionville. Quant à la mine, elle passe sous le contrôle direct de l'État allemand. En , l'usine, rebaptisée revient à son activité initiale, les aciers spéciaux, particulièrement demandés par l’industrie de l’armement.
Nazi convaincu, Hermann Röchling s'est dépensé sans compter pour relancer l'usine et obtient rapidement des records de production. Mais il use abondamment du travail forcé, notamment les prisonniers de guerre soviétiques et les Ostarbeiter. Ceux-ci représentent 40 % de l'effectif et, complétés par la main d'œuvre féminine, produisent comme ils peuvent avec un outil rongé par l'usure et les bombardements. Quand les Américains arrivent, l'armée allemande se replie sur la rive est de la Moselle. Les efforts de quelques courageux employés, qui s'évertuent à maintenir la production électrique et les fours de la cokerie, sont anéantis par les bombes et le blocage des approvisionnements. À la Libération, les ingénieurs français chargés d'évaluer les dégâts estiment à la durée des travaux de remise en état de l'usine et de sa mine.
Modernisations dans l'ombre des grands (1948 - 1980) La routine prospère d'après-guerre