Damascios le Diadoque (né à Damas en 458, mort en 533, probablement en Syrie) est un philosophe néoplatonicien.
Disciple d'Isidore de Gaza et de Marinos de Néapolis, maître de Simplicios de Cilicie et d'Olympiodore le Jeune, il est l'un des derniers défenseurs du paganisme dans l'Antiquité tardive. Son nom indique son origine : Damas, sans qu'on sache s'il s'agit de son nom de naissance ou d'un surnom donné à l'âge adulteCe nom n'apparaît pas dans les inscriptions de la Syrie romaine, mais aucune tradition ne nous est parvenue sur une attribution postérieure de ce surnom au philosophe, comme c'est le cas pour Porphyre. Un habitant de Damas était en principe appelé « Damaskênos », non « Damaskios ».. Il fut le dernier diadoque (διάδοχος<ref>Sur le sens exact de ce terme, qui indique une filiation spirituelle et non purement institutionnelle, voir par exemple Marie-Odile Goulet-Cazé, "L'école de Plotin", dans Porphyre, La Vie de Plotin, t. I : Travaux préliminaires et index grec complet, par Luc Brisson et al., Paris, Vrin, "Histoire des doctrines de l'Antiquité classique" 6, 1982, .</ref>, successeur [de Platon]) ou scolarque (recteur) de l'Académie d'Athènes, fondée par Platon en 387 av. J.-C., ou de l'école néoplatonicienne d'Athènes, fondée par Plutarque d'Athènes vers 400, illustrée par Proclos à partir de 438. L'école philosophique d'Athènes fut fermée sur ordre de Justinien en 529. La forme latine de son nom est Damascius.
Biographie Sources Les deux sources principales que nous possédons sur Damascios sont la Bibliothèque du patriarche Photios () et l'encyclopédie byzantine appelée Souda (). Photios consacre deux codex à l'ouvrage de Damascios qu'il appelle lui-même Vie d'Isidore le philosophe : le codex 181, qui est un texte du patriarche lui-même sur Damascios et son ouvrage ; le codex 242, qui est en fait un recueil de plus de trois cents extraits du même ouvrage, allant du simple membre de phrase au paragraphe assez long. Le codex 130, très bref, est consacré à un autre ouvrage de Damascios. La Souda, quant à elle, est donc un dictionnaire de noms propres et communs (environ entrées) qui est en fait un tissu de citations d'ouvrages plus anciens ; elle possède une entrée « Damascios » (libellée ainsi : « Damascios, philosophe stoïcien, originaire de Syrie, très intimement lié, ὁμιλητής, avec Simplicios et Eulamios, originaires de Phrygie ; il florissait au temps de Justinien ; il a composé des commentaires sur Platon et des livres intitulés Sur les principes et Histoire philosophique »), mais surtout près de deux cents citations de la Vie d'Isidore (qu'elle appelle Histoire philosophique), un petit nombre seulement étant communes avec Photios, allant également du membre de phrase à la page entière (certaines entrées étant des passages recopiés de l'ouvrage de Damascios).
Ce texte fragmentaire est souvent obscur et d'interprétation difficile, sa restitution même pose de gros problèmes, et les autres sources dont nous pouvons disposer sur cette époque ne sont souvent pas beaucoup plus claires. Ainsi, beaucoup de personnages sont mal identifiés (avec des noms dont on ne sait s'ils renvoient à une seule personne ou à des homonymes), beaucoup de dates sont très floues ou impossibles à préciser, etc. La biographie de Damascios telle que restituée en partie ci-dessous se fonde donc parfois sur des conjectures.
Le séjour à Alexandrie Né sûrement dans une famille aisée, il avait un frère plus jeune appelé Julien. Au début des années 480, tous deux allèrent étudier la rhétorique à Alexandrie, dans la célèbre école du rhéteur Horapollon, un Égyptien spécialiste de l'ancienne culture du paysNous avons de cet Horapollon un traité sur les hiéroglyphes, et païen convaincu, qui en convertissant des étudiants à ses croyances avait acquis auprès des chrétiens le surnom de « destructeur d'âmes »« Ψυχαπόλλων », avec un jeu de mots entre le nom d'Apollon et le verbe « άπόλλυμι », « faire périr », cité dans la Vie de Sévère de Zacharie le Rhéteur.. Le père d'Horapollon, Asclépiade, et son oncle Héraïscos étaient également des païens très érudits et quelque peu mystiquesHéraïscos, particulièrement, était une sorte de « saint » païen, un « Bacchus », qui était pris de migraine en présence d'une femme ayant ses règles, et savait dire infailliblement si une statue de culte était ou non possédée par le dieu. Voir Vie d'Isidore, frgt 76 (référence : éd. Athanassiadi, de même que dans la suite)., qui jouissaient d'une grande renommée à Alexandrie. Héraïscos était l'auteur d'un grand ouvrage sur l'ancienne religion égyptienne, dédié à Proclos, et très apprécié dans les milieux intellectuels païens. L'un des disciples les plus proches et les plus brillants des deux frères était alors Isidore de Gaza, qui commençait dans l'école d'Horapollon, où se tenaient à la fois des cours de rhétorique et de philosophie, un enseignement très admiré des étudiants, parmi lesquels Damascios, dont il devint le « pédagogue » (tuteur philosophique).
Damascios suivit pendant trois ans les cours du rhéteur Théon, qui ne paraît pas lui avoir laissé un grand souvenirVie d'Isidore, frgt 49. De ce Théon, nous avons conservé des progymnasmata (Spengel Rhetores Græci, II, 59-130).. Mais vite repéré comme un élément brillant, il fut introduit dans la société d'Aidesia, veuve du philosophe Hermias et mère d'Ammonios. Elle était alors âgée, et lorsqu'elle mourut, Damascios, encore « un très jeune homme », se vit accorder l'honneur de prononcer son oraison funèbreVie d'Isidore, frgt 57.. Jouissait également d'un grand prestige dans ce milieu l'ascète païen Sarapion, qui vivait dans la solitude, méditant sur les poèmes d'Orphée, sa seule lecture, et n'acceptant de recevoir qu'Isidore de Gaza, qu'il avait choisi comme son unique disciple. Damascios, qui le présente comme le dernier survivant de l'âge d'or, vit en lui son « grand-père » spirituel, bien qu'il n'ait jamais été autorisé à le rencontrerVie d'Isidore, frgt 111..
À l'opposé du « cronien et jovien« Homme de Cronos et de Zeus ». » Sarapion, arrive alors à Alexandrie (fin 481 ou début 482) un autre lettré païen, Pamprépios, un homme très ambitieux que Damascios présente comme « une bête plus enragée que Typhon »Vie d'Isidore, frgt 112. et qui va contribuer à attirer la persécution sur le milieu intellectuel attaché au paganisme : en effet ce Pamprépios est un proche du magister officiorum Illus et tente de gagner ses coreligionnaires païens à un complot contre l'empereur Zénon, publiant par ailleurs des oracles et prophéties annonçant la prochaine défaite et disparition du christianisme. L'atmosphère très animée et très tendue qui règne alors dans les écoles d'Alexandrie, avec des controverses de plus en plus violentes entre chrétiens et païens, se reflète non seulement dans les fragments du récit de Damascios, mais aussi dans la Vie de Sévère d'Antioche de Zacharie le Rhéteur, les lettres d'Énée de Gaza, et le texte appelé Théosophie de Tübingen.
La crise éclata vers 485 autour de deux citoyens d'Aphrodise, l'étudiant Paralios (à l'origine païen et inscrit à l'école d'Horapollon, mais avec un frère moine chrétien) et le philosophe païen Asclépiodote (qui avait été le pédagogue d'Isidore de Gaza). Asclépiodote était parti tenir école dans la cité de Carie et s'était marié à une jeune fille issue de la plus riche famille de la villeEn fait, il y avait deux Asclépiodote : le beau-père, un riche aristocrate païen d'Aphrodise, soucieux de défendre l'ancienne religion, et le gendre, philosophe natif d'Alexandrie et d'origine assez modeste, que le premier emmena à Aphrodise pour l'associer à son action. Le frgt 122 parle des « deux philosophes de Carie ».. Mais comme le couple ne parvenait pas à avoir d'enfant, Asclépiodote vit en songe la déesse Isis qui l'incita à aller avec sa femme pratiquer le rite de l'incubation dans son temple (clandestin) de Ménouthis (actuellement Aboukir), près d'Alexandrie. Le couple bientôt produisit un enfant qu'il présentait comme une grâce d'Isis, mais les moines de l'Énaton (dont le frère de Paralios) l'accusèrent d'avoir acheté le bébé d'une prêtresse païenne. L'étudiant Paralios, excité par les moines, se rendit un vendredi (jour des cours de philosophie) devant l'école d'Horapollon, insultant les enseignants et blasphémant contre les dieux païens. Un groupe d'élèves de l'école se précipita sur lui et le passa à tabac. Il fut transporté en mauvais état dans un monastère de l'Énaton, et les moines crièrent vengeance. Ce fut l'occasion d'une alliance entre le patriarche chrétien Pierre Monge, le rhéteur Aphthonios, concurrent chrétien d'Horapollon, et les moines. Une foule d'étudiants chrétiens et de moines se rendit à Ménouthis, trouva le temple clandestin, appréhenda le prêtre desservant et saisit tous les objets sacrés, qui furent chargés sur vingt chameaux, puis manifesta avec son butin dans les rues d'Alexandrie, hurlant des imprécations contre Horapollon et ses disciplesCette histoire est racontée précisément dans la Vie de Sévère de Zacharie le Rhéteur..
Mais les sympathisants du paganisme tenaient encore de hautes positions dans l'État selon Zacharie le Rhéteur, le préfet d'Égypte, Entrechios, était un crypto-païen, et son adjoint un païen avoué - et les choses en restèrent provisoirement là, jusqu'à la défaite définitive d'Illos et de ses partisans en 488. Un délégué impérial du nom de Nicomède fut alors dépêché à Alexandrie avec la mission d'enquêter sur les milieux païens de la ville, avec particulièrement en ligne de mire l'école d'Horapollon. Quand ils furent convoqués pour interrogatoire, la plupart des enseignants et étudiants préférèrent entrer dans la clandestinité, sauf un : Ammonios fils d'Hermias - et d'Aidesia - que Damascios accuse d'avoir, , trahi et livré plusieurs de ses collègues et étudiants, « passant un accord avec le chef (Pierre Monge) de la doctrine qui prévalait (le christianisme) »Vie d'Isidore, frag. 118.. Horapollon et son oncle Héraïscos furent arrêtés et torturésVie d'Isidore, frag. 117., ainsi que Julien, le frère cadet de DamasciosVie d'Isidore, frag. 119., mais aucun de ceux-là ne dit un mot (, écrit le philosophe de son frère). Isidore de Gaza s'était d'abord réfugié chez DamasciosVie d'Isidore, frag. 122.. Les deux hommes quittèrent clandestinement Alexandrie, comptant rejoindre Athènes.
Le voyage avec Isidore Isidore et Damascius gagnèrent d'abord Gaza, où ils furent accueillis par un rhéteur d'Alexandrie nommé Antoine, pas très brillant professionnellement, mais païen très pieuxVie d'Isidore, frgt 133.. Ensuite ils se rendirent à Bostra, où leur hôte fut le philosophe aristotélicien Dorus. Ils y restèrent plus longuement, leur hôte les intéressant à l'archéologie de la région et les conduisant sur les sites du Hauran, hauts lieux de traditions religieuses et paysages impressionnants, où Damascios éprouva une véritable conversion spirituelle ; en même temps, Isidore convertissait aussi Dorus au platonismeVie d'Isidore, frgt 134, 135. Voir Michel Tardieu, Les paysages reliques. Routes et haltes syriennes d'Isidore à Simplicius, Peeters-CNRS, Louvain-Paris, 1990, ch. I « Pérégrinations en Syrie du sud », 19-69.. Les trois hommes se rendirent dans la ville sainte d'Héliopolis (Baalbek), où il semble que leur présence causa des troubles. Isidore fut même apparemment arrêté et subit des mauvais traitements en prison, tandis que Damascios se démenait pour le faire libérer, ce qu'il obtint au bout d'un temps assez longVie d'Isidore, frgt 140, 141..