Le prince Adam Jerzy Czartoryski (armoiries Pogoń Litewska), né le à Varsovie et mort le à Montfermeil (actuelle Seine-Saint-Denis), est un aristocrate et homme d'État polonais, un des plus importants au cours du , dans une période difficile de l'histoire de la Pologne.

Après la disparition de l'État polonais en 1795, il est envoyé à la cour impériale de Russie où il devient l'ami du tsarévitch puis tsar Alexandre, et son ministre des Affaires étrangères de 1804 à 1806. Il reste loyal envers le tsar lorsque, en 1807, un État polonais est rétabli par Napoléon, le duché de Varsovie. Après la chute de l'empereur, il joue un rôle important pendant le congrès de Vienne qui, en particulier, fait du duché de Varsovie un nouveau royaume de Pologne attribué à Alexandre.

Durant cette période, il est également curateur de l'université de Wilno (de 1803 à 1824), dirigeant le système éducatif polonais dans les territoires annexés par la Russie lors des partages de la Pologne.

Mis cependant à l'écart des postes importants du royaume de Pologne, il se retire de la vie publique de 1823 à 1830, mais revient aux affaires dès le début de l'insurrection de Novembre : président du Gouvernement provisoire en , il est mis à la tête du Gouvernement national en . La défaite de l'insurrection en septembre le contraint à un exil qu'il passera pour l'essentiel en France.

Pendant 30 ans, sa résidence à Paris (l'hôtel Lambert à partir de 1843) sera le principal foyer culturel des réfugiés politiques polonais et le centre d'une intense activité diplomatique pour soutenir la cause de l'indépendance polonaise.

Biographie Origines familiales et formation Adam Jerzy Czartoryski est le fils ainé du prince Adam Kazimierz Czartoryski et d'Izabela Czartoryska, fille d'un autre aristocrate de Lituanie, le général Georg von Flemming. Il a un frère, Constantin, et deux sœurs, Maria et Zofia.

Le bruit courait qu'Adam était le fruit des amours de sa mère avec l'ambassadeur de Catherine II, le prince Nicolas Repnine. Cette rumeur poursuivra le prince tout au long de sa vie. Malgré tout, ses relations avec son père sont très bonnes et Repnine est un ami de la famille.

Le jeune prince reçoit une éducation très soignée, dispensée par d'éminents pédagogues, .

Il effectue plusieurs voyages en Europe. En 1786, il visite Cracovie, puis la Bohême et l'Allemagne. À Gotha, le prince entend Goethe lui-même faire la lecture de sa pièce Iphigénie en Tauride. Il fait la connaissance du philosophe Johann Gottfried von Herder et du poète Christoph Martin Wieland.

En 1789, lors d'un voyage en Angleterre avec sa mère, il assiste au procès du gouverneur-général des Indes britanniques, lord Hastings. Lors de sa seconde visite en 1793, il se lie avec un grand nombre d'aristocrates britanniques.

La guerre russo-polonaise de 1792 et l'insurrection de Kosciuszko (1794) Le prince Czartoryski combat dans l'armée polonaise pendant la guerre russo-polonaise de 1792, menée pour la défense de la constitution du 3 mai 1791. La défaite polonaise entraîne le deuxième partage de la Pologne en 1793. Une nouvelle tentative en 1794, l'insurrection de Kościuszko, est un échec qui amène le troisième partage et la fin de l'État polonais. Adam Czartoryski est rentré de Grande-Bretagne à ce moment pour prendre part à l'insurrection.

En représailles à la participation des Czartoryski à l'insurrection, Catherine II confisque les domaines des Czartoryski situées dans les territoires annexés par la Russie, soit les 3/4 de leur fortune.

Repnine conseille alors aux Czartoryski d'envoyer leurs deux fils à Saint-Pétersbourg afin d'obtenir la levée de la séquestration.

Parcours en Russie À la cour impériale Suivant le conseil de Repnine, Adam et son frère cadet sont envoyés à la cour de Saint-Pétersbourg.

Une grande communauté polonaise vit alors dans la capitale de la Russie : des nobles qui, comme la famille Czartoryski, essayent de récupérer leurs biens, et d'autres qui espèrent faire carrière. Le jeune prince évite cependant tout contact avec ses compatriotes. Fort de la protection du ministre Repnine, il fréquente les salons russes.

Il prend même du service dans l'armée comme officier de cavalerie alors que son frère intègre la Garde impériale. C'est alors qu'il se lie d'amitié avec le grand duc Alexandre, petit-fils de l'impératrice Catherine II, et futur tsar. Sans aucun doute, les jeunes princes ne se considèrent pas comme des otages, bien qu'ils sachent que de nombreux patriotes polonais, dont Tadeusz Kościuszko, sont incarcérés dans les prisons de Saint-Pétersbourg.

Pour la tsarine, leur présence à sa cour est un symbole précieux et un atout politique dans ses relations avec la Prusse et l'Autriche. L'importance et l'autorité de la famille Czartoryski lui permettent d'espérer le renforcement du parti russophile parmi les Polonais. Favorablement impressionnée, elle restitue une partie des biens de leur famille en 1796.

Après l'accession au trône de Paul en 1796, Adam Czartoryski est nommé aide de camp d'Alexandre et est autorisé à se rendre dans ses domaines pour une durée de trois mois.

À partir de l'automne 1797, la position du prince s'améliore encore. Il devient particulièrement proche des comtes Pavel Stroganov et Nikolaï Novosiltsev. Ensemble, ils forment un « triumvirat » d'amis d'Alexandre.

En , il subit cependant un revers. Le tsar lui refuse un congé et exprime des doutes sur ses opinions politiques. On l'accuse d'avoir créé un cercle de « libre-pensée » et d'exercer une mauvaise influence sur l'héritier du trône.

Le motif de sa mise à l'écart définitive est la naissance de la princesse Élisabeth Alexandrovna, fille d'Alexandre dont Czartoryski est soupçonné d'être le père biologique.

Ambassadeur près le roi de Sardaigne (1798-1801) Le tsar lui ordonne de quitter immédiatement Saint-Pétersbourg.

En décembre 1798, il est nommé ambassadeur à la cour de Charles-Emmanuel IV de Sardaigne, dont les possessions continentales (Savoie, Piémont, comté de Nice) viennent d'être occupées par l'armée française. La cour de Savoie réside alors à Parme, puis à Florence, puis est contrainte de partir en Sardaigne, à Cagliari.

Le prince Czartoryski a beaucoup de temps devant lui, qu'il consacre notamment à des visites chez les antiquaires. Il fait expédier en Pologne La Dame à l'hermine de Léonard de Vinci, un Portrait d'homme dû à Raphaël et nombre d'antiquités romaines qui enrichissent les collections du Musée Czartoryski, créé en 1796 à Cracovie.

Au printemps 1801, Alexandre, devenu tsar après l'assassinat de Paul Ier, rappelle son ami à Saint-Pétersbourg. Il lui confie des responsabilités au ministère des Affaires étrangères, ainsi que la charge de curateur de l'université de Wilno (actuelle Vilnius ; en russe : Vilna).

Curateur de l'université de Wilno (1803-1823) En 1803, Alexandre fait de l'ancien collège jésuite de Wilno, fondé en 1578 et laïcisé en 1773, une université impériale dont il nomme Adam Czartoryski curateur.

Cette université a le même statut que les cinq autres de l’Empire russe (Saint-Pétersbourg, Moscou, Kharkov, Dorpat, Kazan). Sous la tutelle de son curateur, l’université de Wilno assume la mission de la Commission de l’éducation nationale et dirige à ce titre tous les établissements d'enseignement des gouvernements lituaniens et ruthéniensRuthénien : adjectif relatif aux Slaves de la région qui ne sont ni russes, ni polonais. de Wilno, Grodno, Minsk, Moguilev, Vitebsk, Kiev, de Volhynie et de Podolie, c'est-à-dire l'ensemble de l'ancien grand-duché de Lituanie, un territoire peuplé de près de neuf millions d’habitants. L’influence de l’université est alors considérable. Elle devient le centre directeur de l'enseignement, des éditions et de la presse.

Sous la direction éclairée du prince, l'université de Wilno connait un développement considérable. Elle est alors la plus fréquentée de et de l’Empire russe, avec 950 étudiants en 1824 et 1300 en 1830. L'université sera fermée en 1832, à la suite de l'insurrection polonaise de 1830-1831.. Bien que le corps enseignant y soit cosmopolite, c'est la langue polonaise et l'esprit des Lumières qui y dominent. . Les cours, parfois donnés en français, allemand, anglais, italien ou latin, ne laissent rien ignorer des courants les plus neufs de l'époque. Le souci de la formation scientifique est tel que les mathématiques, la physique et la chimie deviennent obligatoires pour tous les étudiants.

En 1823, Czartoryski sera remplacé par Nikolaï Novossiltsev, vite surnommé l'« Hérode de Lituanie » en raison de la brutalité de ses interrogatoires des étudiants lors de l'affaire des Philomathes.

Ministre des Affaires étrangères (1804-1806) Le , il est nommé vice-ministre des Affaires étrangères de Russie et devient ministre en .

Sa politique consiste à consolider la position de la Russie dans les Balkans et en Géorgie et à organiser une troisième coalition contre Napoléon. Il proteste énergiquement contre l'exécution du duc d'Enghien et est partisan d'une rupture immédiate avec le gouvernement français « révolutionnaire » du Premier consul Bonaparte. L'ambassadeur français, le comte Gabriel de Hédouville, quitte donc Saint-Pétersbourg le .

Le , une note avec instructions est envoyée à l'ambassadeur de Russie à Londres. Par la convention du , la Russie accepte de fournir et l'Autriche afin de combattre Napoléon. En , le prince signe une alliance offensive et défensive avec le Royaume-Uni.

Il accompagne alors Alexandre à Berlin puis à Olomouc. Le prince considère cette visite visant à un rapprochement avec Berlin comme une erreur fondamentale, car il se méfie de la Prusse (qui est en paix avec la France depuis 1795 et ne participera pas à la troisième coalition). Rêvant de restaurer la Pologne sous le sceptre du tsar, il lui propose d’imposer à la Prusse un droit de passage pour les troupes russes se rendant en Bohême pour y affronter Napoléon et, en cas de refus, de s’emparer des territoires polonais annexés par la Prusse. La poignée de main entre le tsar Alexandre et le roi de Prusse Frédéric-Guillaume III sur la tombe du Grand Frédéric à Potsdam montre combien il se fait des illusions. Et la victoire de Napoléon sur l'Autriche et la Russie à Austerlitz () met fin à toute perspective d'évolution dans l'immédiat.

Czartoryski démissionne le .

Une quatrième coalition est formée le entre la Grande-Bretagne, la Russie et la Prusse (l'Autriche restant neutre).

La Grande Armée l'emporte à Iéna et Auerstadt et peut défiler à Berlin, puis s'installer à Varsovie (), où les Polonais sont appelés à s'engager dans la Grande Armée, aux côtés de leurs compatriotes des Légions polonaises. En 1807, l'armée russe est vaincue à Eylau, puis à Friedland. En juillet, les traités de Tilsit permettent le rétablissement d'un Etat polonais au détriment de la Prusse, le duché de Varsovie.

La période du duché de Varsovie (1807-1815) En 1809, après la guerre de la cinquième coalition, l'Autriche vaincue à Wagram cède à son tour des territoires au duché).

Vers cette époque, le tsar resserre à nouveau ses liens avec Czartoryski, en faisant valoir l'importance de la cause polonaise pour lui. Il veut encourager le prince à la construction d'un parti pro-russe parmi les Polonais et rallier le duché à la Russie.

Mais à partir de 1810, les relations se tendent entre Napoléon et le tsar ; en 1811, Napoléon envisage la perspective de la guerre contre la Russie. Au début de 1812, le duché devient la base de départ d'une grande offensive.