Salama ou Salamah () est une ville arabe palestinienne située à cinq kilomètres à l’est de Jaffa, qui a subi le nettoyage ethnique israélien lors de la guerre israélo-arabe de 1948, comme des centaines de villages palestiniens. Elle abritait le tombeau réputé de Salama Abu Hashim, compagnon de MahometKhalidi, 1992, 254–255.Ilan Pappé, Le Nettoyage ethnique de la Palestine, Paris : La Fabrique éditions, 2024 ( édition en français). ..
Toponymie
La tradition locale tradition relie le nom du village avec celui de Salama Abou Hashim. Selon une analyse toponymique moderne, Salamah dérive de la racine sémitique Š-L-M “obtenir, payer” et du suffixe araméen -ā. Salama Abou Hashim a été enterré à Salama en 634.
L’ancienne route de Jaffa à Salama conserve le nom de Route de Salameh et trace la limite entre Tel Aviv et Jaffa.
Géographie
Salama relevait du sous-district de Jaffa et se trouvait à 5 kilomètres à l’est du chef-lieu Jaffa, dans la plaine côtière, à 25 mètres au-dessus du niveau de la mer« Salama — سَلَمَة », Interactive Encyclopedia of the Palestine Question, consulté le 31 octobre 2025.. Construit sur un terrain plat, il se trouvait à proximité de la route principale menant à Jaffa. Le Yarkon coulait à Salama.
La superficie totale des terres de la ville était de (6,8 km carrés), dont 3248 dounams (325 hectares) étaient des plantations d'agrumes et de bananiers, 684 dounamas (68 hectares) étaient classés comme plantations ou terres irrigables, et 2406 dounams (240 hectares) étaient consacrés aux céréales. 444 dounams étaient non-cultivables (44 hectares)Hadawi, 1970, 53, 96 et 146.. Un total de 85 puits artésiens permettaient l’irrigation. Environ 885 dounams ont été vendus à des Juifs avant 1948Abu ʿAsba, 2025, 73. ; le reste était réparti entre 5633 dounams appartenant à des Arabes et 264 dounams de terres publiques.
Histoire
Empire byzantin
vignette|gauche|Vestiges du pressoir à vin byzantin. Un pressoir à vin d’époque byzantine a été retrouvé à Salama.
Empire ottoman
La Palestine est conquise par les armées de Sélim Ier en 1517, grâce à leur victoire sur les armées mameloukes à la bataille de Marj Dabiq, et annexée à l'Empire ottoman.
En 1596, sous l’Empire ottoman et d’après un defter (registre fiscal), Salamah relevait de la nahié de Ramla (liwa de Gaza, devenue le sandjak de Gaza). Le defter recensait 17 foyers musulmans, soit un peu moins d’une centaine d’habitants. Ils payaient un impôt à taux fixe de 25% sur leurs productions, dont le blé, l’orge, le bétail et les ruches, pour un total de 1000 AkçeHütteroth and Abdulfattah, 1977, p. 154. Cité par Khalidi, 1992, 254..
Une liste de villages ottomane d’environ 1870 recense 73 maisons à Salama et 216 hommes, les femmes n’étant pas recensées par ce documentSocin, 1879, 160.Hartmann, 1883, 137.. En 1882, l’enquête du Palestine Exploration Fund décrit le village, construit en adobes, ses jardins et ses puitsConder, Kitchener, 1882, SWP II, 254..
Sites religieux et culturels
La mosquée centrale de Salama et le maqam (sanctuaire) surmonté d’un dôme de Salama Abou Hashim sont reconstruits en 1810 par Muhammad Abou Nabbut, gouverneur de JaffaAbu ʿAsba, 2025, 31.. Une seconde mosquée, la mosquée afghane, est construite en 1927 par des membres de la communauté afghane vivant au villageAbu ʿAsba, 2025, 34.. La tradition orale mentionne d’autres mosquées et plusieurs maqams, dont ceux consacrés à cheikh Ḥasan, cheikh Muwannis et Naʿīm ibn ʿAbdallāh al-NaḥḥāmAbu ʿAsba, 2025, 35–36..
Période du mandat britannique vignette|Carte au 1: de Salama et sa région. De 1915 à 1918, les combats de la campagne du Sinaï et de la Palestine permettent au Royaume-Uni de faire la conquête de la Palestine. La région de Salamah est conquise début et la Palestine est administrée comme territoire conquis jusqu'en 1923 puis sous l'autorité d'un mandat de la Société des Nations.
Au recensement de la Palestine mandataire de 1922 conduit par les autorités britanniques, Salamah a une population de 1187 habitants, tous musulmansBarron, 1923, Table VII, Sub-district of Jaffa, 20., population qui augmente à 3691 habitants au recensement de 1931, dans 800 maisonsMills, 1932, 15..
La ville est alors divisée en quartiers, chacun étant habité par une hamula (clan) différente. Les maisons de ces clans étaient construites serrées les unes contre les autres autour d’une vaste cour intérieure (hosh), avec un seul accès vers l’extérieur. Cette cour servait aux femmes pour vaquer à leurs tâches ménagères dans un espace privé ; les enfants y jouaient ; et le soir, les familles s'y rassemblaient. Quelques familles construisirent ensuite des maisons dans les vergers, maisons qui n’appartenaient pas aux hamulas. La plupart des maisons étaient construites en adobes, d’autres en pierres. Certaines familles ont construit des maisons à la Bagdadi en bois (également avec hosh), isolées avec du gravier et des murs enduits de chaux à l’intérieur. Une école primaire publique pour garçons ouvre en 1920, avec 880 élèves en 1941 ; l’école primaire pour filles ouvre en 1936 et compte 250 élèvesAbu ʿAsba, 2025, 112–117.. D’autres écoles, dont celle de cheikh Murshid Saʿadeh et cheikh Ahmad al-Ṭībī, sont fondées grâce à des financements locauxAbu ʿAsba, 2025, 113.. De nombreux élèves continuent des études secondaires à Jaffa, particulièrement à la prestigieuse école ʿUmariyyaAbu ʿAsba, 2025, 114.. Le village avait aussi son équipe de football.
Dans les années 1940, l’économie de Salama est placée dans une zone semi-urbaine. Les terres fertiles sont plantées en agrumes, bananiers, légumes et céréales ; des entreprises textiles ou de meuneries, laiteries et une entreprise de jus de fruits et de sodas prospèrentAbu ʿAsba, 2025, 69–89.. Des entreprises coopératives comme la Salama Supply and Trade Co. et la Salama Land Investment Co. reflètent son intégration dans les marchés régionauxAbu ʿAsba, 2025, 80.. Une compagnie de bus et de transports par voitures était installée à Salama, avec des propriétaires à Salama et Al-'Abbasiyya, appelée la compagnie automobile Salama-Al-Abbasiyya. La ville disposait de nombreux commerces ; cinq cafés et des clubs fonctionnent comme centres de vie sociale et politique, accueillant des réunions de groupe comme les Frères musulmans et le mouvement de jeunesse NajjadaAbu ʿAsba, 2025, 63.. La ville tirait sa richesse de l’agriculture et de la transformation des produits agricoles ; le commerce et l’administration occupaient de plus en plus de personnes. Les produits agricoles étaient vendus à Jaffa et dans les colonies juives des environs ; du lait était transporté chaque jour à Jaffa dans une laiterie appartenant à des Salamaouis.
Dans les statistiques de Village de 1945, la population est estimée à 6730, dont 6670 musulmans et 60 chrétiensDepartment of Statistics, 1945, 28..
Salama joue un rôle de premier plan dans la Grande révolte arabe de 1936–1939 contre la colonisation britannique. Les combattants du village rejoignent des réseaux rebelles étendus ; plusieurs habitants sont exécutés à la pour leur engagementAbu ʿAsba, 2025, 215–226..
Guerre de 1948 et nettoyage ethnique
Dans le plan de partage de la Palestine voté par l’assemblée générale des Nations unies le 29 novembre 1947, Salama est attribué à l’État juifSami Hadawi, « Palestine - Index to villages & settlements », Palestine Arab Refugee Office, 1949..
Salama était encerclé par des colonies juives : Tel Aviv à l’ouest, Ramat Gan, Sarona, Petah Tikva au nord : pendant cinq mois, à partir de la semaine qui suivit le vote du plan de partage de la Palestine à l’assemblée générale des Nations unies, la ville fut soumise à des attaques incessantes. Dès début décembre, une milice locale d’une trentaine d’hommes est organisée. Le , un groupe de 120 à 150 hommes armés de Salamah attaque la colonie voisine de , mais il est repousséMorris, 2008, 102.. Le , le village est mitraillé par la milice sioniste Haganah, conduisant des familles à évacuer le village vers Lydda et Ramla. Selon Filastin, l’attaque, qui a lieu sur deux fronts, cesse quand la police britannique arrive, pour reprendre après son départ. Le , les miliciens de Salama prennent part à l’attaque contre le quartier , à Tel Aviv. Le , les forces sionistes mènent un assaut à l’aube, qui est repoussé ; le , un autre assaut a lieu, avec une attaque de diversion des colons de Petah Tikva. La force principale venait de Ramat Gan et était composée de miliciens de l’Irgoun et de la Jewish Settlement Police, la police supplétive juive du colon britannique. Cette attaque est repoussée et suivie d’une contre-attaque sur Petah Tikva avec l’aide des milices locales d’Al-'Abbasiyya et de Lydda.
En , les habitants construisent diverses défenses de fortune pour protéger le village, qui sont détruites par l’armée britannique au canon, à l’exception d’un large fossé. En janvier, le village subit une dizaine d’attaques de nuit. Un assaut majeur a lieu le , mené par un bataillon de la brigade Alexandroni. Les troupes du Palmach détruisent des maisons à Yazur et Salama en janvier et févrierMorris, 2004, 343–344.. À partir de février, il y a des combats presque chaque jour, escarmouches ou attaques plus sérieuses, comme le et les 15-. Cette dernière attaque rassemble 250 hommes. Elle est préparée par des tirs de mortier de 6 pouces (152 mm) ; l’avant-garde sioniste est encerclée par les villageois qui leur font six morts. Trois habitants sont tués, dont une femme. À la mi-avril, des volontaires de la milice locale de Lydda viennent renforcer la défense de Salama. Un réseau de téléphonie militaire est installé en lien avec Tel AvivSpiro Munayyer, Walid Khalidi (introduction et notes), (2008). « La chute de Lydda », Revue d'études palestiniennes, 108(3), 45. https://doi.org/10.3917/repa.108.0039.. Les attaques continuent fin avril, mais les défenseurs commencent à être à court de munitions. La dernière semaine d’, la Haganah lance l’opération Hametz pour s’emparer des villages à l’est de Jaffa. Salama est occupé entre le 28 et le , sans résistance, par la brigade Alexandroni ; la plupart des habitants avaient fui après des débats entre les dirigeants sur l’opportunité de rester combattre ou de fuirAbu ʿAsba, 2025, 647.. Des rapports contemporains notent qu’environ partent par un corridor laissé ouvert par les forces juives.
Le peuplement des villages avec des réfugiés de guerre juifs et des immigrés sionistes commence deux semaines plus tardArnon Golan (1995), « The demarcation of Tel Aviv-Jaffa's municipal boundaries », Planning Perspectives, volume 10, 383–398.. Le , Salama et une partie de ses terres sont annexés à Tel Aviv. Le site du village forme aujourd’hui le quartier de Kfar Shalem.
Période israélienne
Les terres de Salama ont été absorbées par la croissance de Tel Aviv. Il reste plusieurs bâtiments : les écoles, de nombreuses maisons, quatre cafés. La plupart des maisons se dégradent rapidement, sauf celles qui sont habitées par des Juifs. Le maqam se dégrade, à l’abandon. Un des deux cimetières du village est abandonné et envahi par la végétation ; l’autre sert de parc aux Israéliens. Des figuiers, des cyprès, des palmiers et des épines du Christ poussent sur le site.
Culture locale
Familles et généalogie
La population de Salama se répartissait entre plusieurs vastes clans, les hamūlāt, dont les Abu ʿAsba, Abu Farda, Abu Libdeh, Abu Ghazaleh, Abu Kishk, al-Masri et les al-TabariAbu ʿAsba, 2025, 141–156.. La tradition orale collectée auprès des anciens du village par l’historien Nizar Abu 'Asba donne les Abu ʿAsba comme le lignage le plus important, descendant des tribus arabes ayant migré dans le district de Jaffa à la période ottomaneAbu ʿAsba, 2025, 142.. D’autres familles ont maintenu les liens de mariage et de commerce avec les villages voisins comme Yazur, Kafr ʿAna et al-ʿAbbasiya, reflétant l’intégration de Salama dans le vaste arrière-pays de JaffaAbu ʿAsba, 2025, 151..