La crise irano-soviétique appelée aussi crise iranienne ou crise d'Azerbaïdjan désigne les tentatives sécessionnistes des provinces kurde et azéri iraniennes, avec l'aide de l'URSS en 1945 et 1946, pour établir des États pro-soviétiques. Le nord de l'Iran avait été occupé par les troupes soviétiques pendant la Seconde Guerre mondiale ; la crise commença quand Staline refusa de retirer les troupes soviétiques d'Iran après la fin de la guerre. Cette crise fut la toute première épreuve de force de ce qui allait devenir la guerre froide.

L'invasion anglo-soviétique

À l’été 1941, l’Union soviétique et le Royaume-Uni cherchent à sécuriser une route de ravitaillement, alors que l'URSS est en pleine lutte contre l'Allemagne nazie sur le Front de l'Est. Les deux pays s'entendent pour occuper chacun une moitié de l'Iran au prétexte que le shah (roi ou empereur) Reza Chah Pahlavi, qui a déclaré la neutralité de son pays, refuse d'expulser les ressortissants de l’Axe. Les deux pays envahissent l'Iran avec des pertes légères : sans le soutien d'alliés militaires, les forces iraniennes sont rapidement submergées et neutralisées par les chars et l'infanterie des Forces armées britanniques et de l'Armée rouge soviétique. Les forces britanniques et soviétiques se rencontrent à Senna, à 300 km au nord-est de Hamadan, le . Faute de moyens de transport, les britanniques décident de ne pas déployer de troupes derrière la ligne Hamadan-Ahvaz. Pendant ce temps, le nouveau Premier ministre iranien Mohammad Ali Foroughi demanda à l'ambassadeur allemand à Téhéran de quitter l'Iran avec son personnel. Les ambassades allemande, hongroise, italienne et roumaine furent fermées et presque tous les citoyens allemands furent livrés à l'administration militaire britannique ou soviétique. Mais sous l'assertion selon laquelle il y avait encore des agents allemands en Iran, les troupes britanniques et russes décident d'occuper quand même Téhéran le . Un jour plus tard, Reza Shah est contraint d'abdiquer en faveur de son fils Mohammad Reza Pahlavi et est envoyé en exil par les Britanniques. Le , les troupes britanniques se replient vers le sud et les troupes soviétiques se replient vers le nord de l'Iran. Ainsi, l'Iran reste divisé en une zone d'occupation britannique et soviétique jusqu'à la fin de la guerre. L'armée iranienne se voit également interdire de déployer ses propres forces dans les territoires occupés par les troupes soviétiques dans le nord de l'Iran. En conséquence, le gouvernement central de Téhéran perd vite le contrôle du nord du pays. gauche|vignette|228x228px|Armée britannique occupant les exploitations pétrolières pendant l'invasion, septembre 1941. Déjà le , le Parti communiste Tudeh, inféodé à l'URSS, est fondé. Parmi les membres fondateurs se trouvaient l'écrivain Bozorg Alavi. Soleiman Mohsen Eskandari fut élu premier président. Le parti prit vite de l'ampleur. Dans de nombreux endroits, des organisations régionales du parti se formèrent, principalement dans les zones industrielles en Azerbaïdjan, à Ispahan, dans le Gilan, le Mazandaran et le Khorassan. Lors de la première réunion du parti à Téhéran en 1942, on dénombra 120 délégués. En 1946, le parti Toudeh comptait déjà membres et était devenu une force importante dans le paysage politique iranien. En 1944, le parti Tudeh accède à la quatorzième assemblée du Majlis avec 8 de ses candidats, où il soutint inconditionnellement la politique de l'URSS.

Mohammad Reza Chah, qui succède à son père, conclut avec les puissances occupantes en un traité prévoyant le retrait de leurs troupes six mois après la fin de la guerre. À la fin de la guerre, en , les cinq ministres des Affaires étrangères alliés conviennent, lors de leur rencontre à Londres, que ce retrait interviendra au plus tard le .

Très vite cependant, il devient évident que l'URSS est à l'affût d'un prétexte pour ne pas tenir compte de cet engagement. Trois raisons l'y poussent : l'absence, sur sa frontière sud, d’un glacis comparable à celui qu'elle a réussi à imposer en Europe ; la vulnérabilité des gisements du Caucase, d'où l'URSS tire alors l'essentiel de son approvisionnement en pétrole ; l'effort séculaire pour l'accès aux mers chaudes, l'ancienne Russie impériale a toujours convoité l'accès à ces mers dont les ports ne sont jamais prisonniers des glaces. En , face aux appétits soviétiques latents, le député Mohammad Mossadegh dépose devant le Parlement un projet de loi visant à interdire la ratification d'accord d'exploitation pétrolière à un ministre ou un autre notable (qui pourrait être un agent de l'étranger) sans accord préalable du Majlis. Le projet de loi est validé par le Parlement le .

Révoltes en Iran et revendications soviético-sécessionnistes vignette|gauche|Localisation de la république de Mahabad. Le prétexte est fourni par une révolte survenue à Tabriz, capitale de l'Azerbaïdjan iranien (partie de l'Azerbaïdjan restée iranienne après l'annexion par l'empire russe, en 1828, du nord de cette province turcophone). En , Staline publie plusieurs décrets incitant à la sécession de la province iranienne d'Āzarbāydjān occupée par les soviétiques et la création d'une république autonome d'Azerbaïdjan. L'objectif de Staline était de placer les réserves et les exploitations pétrolières dans le nord de l'Iran sous le contrôle soviétique.

Fin , la gendarmerie de Tabriz signala que des camions transportant des armes étaient arrivés dans la ville et que le contenu avait été distribué à des sections de la population. Un peu plus tard, les postes de police de Tabriz et des environs ont été attaqués par des hommes armés. En , les soviétiques soutiennent ouvertement les insurgés, envoyant des troupes de l'Armée rouge supplémentaires pour empêcher les renforts de police et de gendarmerie envoyés au Kurdistan et à entrer dans les provinces. Le ministre iranien des Affaires étrangères Najm envoya une note de protestation à l'ambassade soviétique demandant à l'Union soviétique de ne pas s'immiscer dans les affaires intérieures de l'Iran au Kurdistan (ainsi qu'en Azerbaïdjan, toujours sous occupation soviétique et où le gouvernement iranien craint une expérience similaire). Les insurgés proclament, en , une république autonome azérie dont les postes clés sont tenus par des communistes, certains d’entre eux ayant déjà participé à une tentative analogue au lendemain de la Première Guerre mondiale.

Dans la province voisine, les craintes du gouvernement iranien se concrétisent : les Kurdes cherchent également à établir un État indépendant à Mahabad. Dans la foulée des événements d'Azerbaïdjan, une autre république autonome nommée république de Mahabad est proclamée au Kurdistan iranien, qui s’empresse de conclure une alliance avec les insurgés de Tabriz. L’Armée rouge y empêche également la gendarmerie de rétablir l’ordre. vignette|245x245px|Le Premier ministre iranien Ghavam os-Saltaneh et la délégation iranienne se rendant à Moscou. Le Tabriz est occupée par des membres armés du Fiqeh démocrate, qui constituent une Assemblée nationale de l'Azerbaïdjan et un gouvernement du peuple azerbaïdjanais avec Ja'far Pichevari désigné comme premier ministre à la vie. Les troupes du général iranien Karim Varahram capitulent après la proclamation du gouvernement populaire d'Azerbaïdjan à Tabriz. Les soviétiques semblent avoir triomphé et se voient déjà avoir une plus grande influence en Iran ; une carte imprimée en 1943 à Bakou divisait l'Iran en plusieurs républiques indépendantes. La carte montre la république démocratique d'Azerbaïdjan, composée des Azerbaïdjan soviétique et iranien, la république du Kurdistan, sur le territoire de l'Ouest iranien jusqu'à Bushehr inclus, la république d'Arabistan, composée de la province de Khouzistan, de la république du Baloutchistan, incluant Kerman et Makran, la république de Khorassan, incluant la province du même nom, mais aussi l'Ouzbékistan et le Tadjikistan, la république de Tabaristan qui comprenait les provinces limitrophes de la mer Caspienne et la république du Fars, qui couvrait le centre du territoire iranien.

La question du retrait des troupes alliées de l'Iran avait été discutée en détail à la conférence de Potsdam le . Il fut décidé que les troupes se retireraient de la capitale, Téhéran, mais resteraient stationnées en Iran jusqu'à six mois après la fin de la guerre avec le Japon. Après la chute des bombes atomiques sur Hiroshima et Nagasaki et la reddition japonaise le , la date par déduction du gouvernement iranien du retrait des troupes alliées fut fixée au . Les gouvernements britannique et soviétique avaient accepté cette date de déduction.

Négociations avec Staline À la mi-, le Premier ministre iranien Ebrahim Hakimi décide de saisir le Conseil de sécurité des Nations unies le , qui incita le gouvernement iranien à négocier directement avec l'Union soviétique, afin de trouver une solution concernant les mouvements séparatistes. Le , le Premier ministre Hakimi démissionne en raison d'une menace de vote de défiance du parlement iranien. Sur la suggestion du Parlement iranien (Majlis), Ahmad Ghavam est nommé Premier ministre par le shah Mohammad Reza Pahlavi. Dans les derniers jours de , après des semaines de ce qu’il est convenu d’appeler une « intense activité diplomatique », Staline consent à recevoir le nouveau Premier ministre Ghavam os-Saltaneh, qui passe pour russophile et a pris des communistes dans son cabinet. Le chef du gouvernement iranien se rend à Moscou le pour des négociations.

Le , la résolution 2 du Conseil de sécurité invite les parties concernées à régler leurs différends et à faire rapport régulièrement. Les négociations entre le Premier ministre d'Iran Ghavam os-Saltaneh et le secrétaire général du PCUS Joseph Staline prennent deux semaines. Les exigences de Staline étaient que :« 1. Les troupes soviétiques restent stationnées indéfiniment dans le nord de l'Iran. 2. Le gouvernement iranien reconnaisse l'autonomie de l'Azerbaïdjan. 3. L'Iran et l'Union soviétique établissent une compagnie pétrolière irano-russe qui prenne en charge l'exploitation, la production et la commercialisation de pétrole iranien ; l'Union soviétique devait recevoir 49 % des gains totaux de la société et l'Iran 51 % »Ghavam signe un communiqué selon lequel les négociations entre le gouvernement iranien et l'ambassadeur soviétique se poursuivraient. Londres annonce le retrait de ses propres forces d'Iran, comme convenu, pour le . Le 6, les États-Unis invitent fermement Moscou à en faire autant. 24 heures plus tôt, la guerre froide est entrée dans le domaine public avec le retentissant discours par Churchill à l’université de Fulton dénonçant les efforts soviétiques pour étendre leur empire, où l’expression du rideau de fer est utilisée pour la première fois.

Staline reste inflexible vis-à-vis de Ghavam et l'informe que l’Armée rouge continuera à stationner dans les provinces septentrionales de l’empire iranien et n’évacuera le reste de sa zone d’occupation que s’il reconnaît l’autonomie de l'Azerbaïdjan et accorde à l’URSS une concession sur le pétrole de la province ; les négociations n'avancent pas. C’est trop pour Ghavam qui rentre à Téhéran sans avoir donné son accord à Staline le .

Les plans soviétiques