vignette|Figurines en porcelaine Meissen de l’ancienne propriété d’Emma Budge - vendu aux enchères comme art volé en 1937. Emma Ranette Budge, née le à Hambourg et morte le dans la même ville, est une collectionneuse d'art germano-américaine, philanthrope et mécène. Après sa mort, sa vaste fortune et sa villa, le Palais Budge à Hambourg, sont saisis en grande partie par la ville, en vertu des législations anti-juives de l'époque, et sa célèbre collection d'art est dispersée lors de ventes aux enchères.
Biographie Emma Lazarus est la fille du marchand hambourgeois Ludwig Lazarus et de son épouse, Emilie Hofmann, originaire de Karlsruhe. La famille fait partie de la communauté germano-israélite de Hambourg. En 1879, Elle épouse le banquier Henry Budge, né à Francfort-sur-le-Main le . Ce dernier vit aux États-Unis depuis 1866 et est, depuis 1875, propriétaire de la banque L. Hallgarten & Co. Elle s'installe avec lui aux États-Unis et obtint la citoyenneté américaine en 1882. Henry Budge accumule une fortune considérable au cours des années suivantes, s'élevant à plusieurs millions de dollars, grâce à la restructuration des compagnies de chemin de fer américaines.
En 1903, le couple sans enfant quitte les États-Unis pour retourner s'établir à Hambourg. Henry Budge y a acheté une villa sur l'Alster dès 1900. Celle-ci a été construite en 1884 par l'architecte hambourgeois Martin Haller, qui l'agrandit par étapes à la demande d'Henry Budge. Le corps de logis central sur deux étages et les deux ailes extérieures ornées de bow-windows subsistent de la construction d'origine. A partir de 1900, le bâtiment est prolongé vers le lac Alster par une avancée centrale semi-circulaire et des toits à forte pente. Une salle est ensuite aménagée à l'arrière du bâtiment et décorée de miroirs. Le Palais Budge ainsi créé, situé sur la Harvestehuder Weg, devient un centre de la vie sociale et culturelle de Hambourg du vivant des Budge. La salle des miroirs en particulier est utilisée pour des représentations théâtrales et musicales privées. Au fil des ans, Emma Budge y constitue une collection d'art et d'objets d'artisanat de haute qualité, comprenant des meubles, des textiles, des sculptures, de l'orfèvrerie, des peintures, de la porcelaine, des faïences. Au milieu des années 1930, la valeur de cette collection est estimée à un million de Reichsmarks.
Dans les années 1920, Emma et Henry Budge créént de nombreuses fondations sociales à Hambourg, Wetzlar et Francfort-sur-le-Main. Ces fondations visent explicitement à soutenir les personnes dans le besoin, sans distinction de religion, et à promouvoir la coexistence entre Juifs et non-Juifs. Avant même la Première Guerre mondiale, Henry Budge contribue à hauteur d'un demi-million de Reichsmarks à la fondation de l’Université de Francfort. Il souhaite également soutenir la construction d’une nouvelle synagogue à Hambourg, mais exige que les hommes et les femmes y soient assis ensemble comme dans une congrégation réformée de New York. Cette proposition est par la suite rejetée par le rabbin Jacob Sonderling.
Henry Budge meurt à Hambourg le . Conformément à son testament, Emma Budge hérite de sa succession. Par une déclaration conjointe avant la mort d'Henry, le couple stipule que la collection d'art sera léguée au musée des Arts et Métiers de Hambourg après le décès du dernier conjoint survivant. Au printemps 1932, Emma Budge négocie également avec Leo Lippmann, conseiller d’État de l'époque, la création d'une nouvelle fondation Emma Budge. Cette déclaration veut que l'ensemble des biens immobiliers situés sur la Harvestehuder Weg ainsi que les collections qu'ils renferment doivent devenir propriété de la ville de Hambourg et être ouverts au public en tant que musée.
Après la prise de pouvoir des nationaux-socialistes, Emma Budge et ses proches subissent une pression antisémite croissante de la part du régime nazi. En 1935, elle révoque son testament et renonce à tout legs à la ville de Hambourg.« Je me sens contrainte de procéder à cette annulation et à cette réorganisation en raison de changements survenus dans ma situation financière en Allemagne, qui rendent absurde à mes yeux de laisser en vigueur une disposition que j'ai précédemment prise en faveur de la ville de Hambourg. » - Emma Budge, Testament de 1935. Emma Budge meurt le à Hambourg. Elle est incinérée et ses cendres sont enterrées avec son mari dans l'ancien cimetière juif de la Rat-Beil-Straße à Francfort-sur-le-Main.
Le testament Dans la version finale de son testament, datée de , Emma Budge tient compte du contexte politique tendu en Allemagne. Elle désigne quatre exécuteurs testamentaires chargés de gérer la succession, la collection d'art et tous les biens contenus dans ses différentes propriétés. Toute la gestion des biens est laissée à l'entière discrétion des exécuteurs testamentaires. Elle a par ailleurs expressément stipulé que ni le Palais Budge ni les collections qu'il renferme ne peuvent être placés sous le contrôle de la ville de Hambourg. Les quatre exécuteurs sont le banquier Max Warburg, l'avocat Hermann Samson, ainsi que ses neveux Max Kronheimer et Ludwig Bernstein. Dans l'éventualité où ces quatre hommes aient été dans l'incapacité d'agir et qu'une autre personne ait dû être désignée, le testament évoque également le fait que cette personne doit être de confession juive. Treize membres de la famille Budge, de confession juive, sont bénéficiaires du testament. Au moment du décès d'Emma Budge, plusieurs de ses treize héritiers ont déjà émigré d'Allemagne ou s'apprêtent à le faire. Les quatre exécuteurs testamentaires décident donc de vendre le Palais Budge ainsi que sa collection d'art. Les possessions du couple Budge comprennent également d'autres actifs, en particulier des titres étrangers et des avoirs en dollars. La valeur totale de l'héritage est aujourd'hui estimée à six millions de Reichsmarks. À l'époque, la majeure partie de cette somme est confisquée par l’État nazi. Celui-ci destitue les exécuteurs testamentaires, empêche les héritiers résidant toujours en Allemagne d'émigrer voire les emprisonne. Enfin, toutes les sommes ayant échappé à la confiscation sont bloquées grâce à des ordonnances de confiscation, des taxes et des prélèvements relevant de lois anti-Juifs. Les autorités nazies de Hambourg nomment finalement l'ancien conseiller fiscal d'Emma Budge et le commissaire aux comptes Gottfried Francke nouvel administrateur de la succession.
La vente de la collection Alors que les deux époux étaient vivants, leur testament léguait tous leurs biens au Musée d’Arts et Métiers de Hambourg, eux qui s'étaient tellement investis dans la vie de la cité, de par leurs œuvres caritatives et mondaines. vignette|Objets en vente de la collection d'Emma Budge À la mort d’Henry, le , à l’âge de 88 ans, Emma Budge décide de créer une Fondation Emma Budge chargée du palais et des collections, et qui après sa mort doit être gérée par la ville. Cinq ans plus tard, Hitler arrive à la chancellerie, et les persécutions envers les juifs commencèrent. Plus question alors pour Emma de léguer ses biens au Reich, aussi désigne-t-elle ses neveux comme héritiers, ainsi que certains musées internationaux pour ses œuvres d’art. Elle permet également la vente de certaines œuvres, mais pas en Allemagne. La banque Warburg et Co est nommé exécuteur testamentaire après son décès.
Dans ce document, Emma Budge recommande quelques professionnels et experts de confiance vers lesquels se tourner :
Rosenbaum sera un des acquéreurs principaux lors des ventes aux enchères.
Emma Budge meurt le , alors que les persécutions du régime contre les juifs s’accentuent depuis 1933. Parmi ses héritiers et exécuteurs testamentaires, certains avaient déjà quitté l’Allemagne, et d'autres s’apprêtent à le faire. Mais les lois antisémites les empêchent de partir, et surtout interdisent de faire sortir les propriétés juives du sol allemand.
En 1937, Karl Kaufmann, gouverneur du Reich à Hambourg, acquiert pour un prix dérisoire la villa Budge, et en fait le nouveau siège de l'administration d'État à Hambourg. L’argent est transféré sur un compte destiné aux héritiers, mais en raison de leur judéité, ce compte resta bloqué. De plus, les titres et les soldes en dollars légués par Emma sont gardés dans une banque à Zurich, et les héritiers sont forcés d’y donner accès. Certains d’entre eux sont déportés au camp de Buchenwald.
Un des exécuteurs testamentaires, nommé Francke, trahira les héritiers et favorisera les autorités allemandes, puis continuera à s’enrichir sur le dos des ayants droit, même après guerre.
La vente à Berlin Les héritiers n'eurent pas d’autres choix que de vendre, ayant désespérément besoin de fonds pour fuir, aussi les œuvres d’art sont vendues à Berlin (la ville étant le centre névralgique de tout le marché de l’art dans le pays), par la maison Graupe. Deux ventes sont organisées ; une en septembre, et une en décembre. Paul Graupe était un célèbre marchand, juif, ce qui dut compter pour les héritiers, Emma ayant clairement stipulé que les exécuteurs testamentaires, ainsi toute personne affiliée aux démarches devaient être juives. De plus, la vente dans une telle maison prestigieuse assurait une plus grande publicité, et donc plus d’acquéreurs potentiels.
La première vente a lieu du 4 au , avec un catalogue réalisé par le SchlossMuseum de Berlin (car il s’agissait d’une collection d’objets d’art décoratif).
Officiellement, c’était Paul Graupe qui dirigea la vente, alors que ce dernier avait déjà immigré en France, chassé de son poste dans le cadre de ” l’aryanisation ” de l’entreprise, dès lors dirigée par Hans. W. Lange.
Cette première vente, contenant 1 020 lots, n’a pas de prix de réserve (prix minimum à atteindre pour la tombée du marteau), et les œuvres sont écoulées à vil prix : dans une “ vente aux enchères juive “, les prix ne pouvaient guère être équitables.
Les prix sont publiés dans le journal Weltkunst le , ce qu’a étudié Angelika Enderlein dans son ouvrage sur le marché de l’art à Berlin Der Berliner Kunsthandel in der Weimarer Republik und im NS-Staat, en 2006 : les rachats des héritiers Kronheimer et Ludwig Bernstein représentent 10 % du produit total de la vente. La société Rosenbaum, recommandée par Emma dans son testament, et qui les soutient, acquiert aussi des œuvres d’art qu’elle envoie directement dans un entrepôt à Londres.
La deuxième vente de la collection Emma Budge est organisée les 6 et , avec cette fois 338 lots. Cette vente est la première à se dérouler officiellement sous le nom du nouveau propriétaire de la maison de vente, Hans Wolfgang.
Lors de cette vente, le SchlossMuseum de Berlin est un acquéreur important. Ces achats feront l’objet de restitutions au début des années 2000.
Au total, les deux ventes rapportent environ un million de Reichsmarks, soit le prix le plus élevé atteint lors d’une vente aux enchères durant le régime nazi.
Le Palais Budge vignette|Palais de la couple Budge à Hambourg
Le Palais Budge est également mis en vente la même année. Karl Kaufmann, gouverneur du Reich et Gauleiter du NSDAP, fait valoir les droits de la ville de Hambourg sur le bâtiment à l'automne 1937. Le , la demeure, avec son parc et ses dépendances, devient ainsi propriété de la ville contrairement au testament d'Emma Budge. La somme récoltée pour cette vente est de 305 000 Reichsmarks, également crédités sur le compte bloqué de la banque MM. Warburg. En 1938, Karl Kaufmann y fait installer son bureau et fait construire un bunker pour lui et son personnel à l'arrière de la propriété. vignette|Les noms d'Emma et Henry Budge sur leur palais