Entre et , plusieurs manifestations ont lieu à différents endroits à Montréal dans le cadre du lancement d'un mouvement contre la discrimination à l'égard des chauffeurs de taxi haïtiens. Ce sont une soixantaine de chauffeurs de taxi, majoritairement haïtiens, qui se rassemblent pour dénoncer les pratiques juger racistes des différentes entreprises de taxi à Montréal. Cet épisode de l'histoire de Montréal est aussi appelé la crise du taxiIci Radio-Canada. 16 mai 2025. « La crise du taxi et le racisme dans l’industrie dans les années 1980 ». Page consultée le 2026-03-21.

Contexte socio-économique Les immigrants haïtiens représentent une des premières grosses vagues d’immigration au Québec. La première, entre et , est souvent décrite comme une fuite des cerveaux. Ce sont des membres de l’élite intellectuelle qui fuient le régime dictatorial de Duvalier et vont notamment occuper des emplois dans les domaines de la santé et de l’éducation. La deuxième vague d’immigration qui se produit entre et voit arriver une classe moins nantie qui va occuper des emplois de type ouvrier comme chauffeur de taxi. Ces immigrants vont connaître un accueil plutôt chaleureux au début, de nouvelles mesures d’intégration ayant été mises en place et les besoins étant criants dans plusieurs secteurs ouvriers, notamment dans le secteur du taxi. En effet, entre et le nombre de chauffeurs haïtiens à Montréal passe de 300 à 800. Cependant, le vent va changer lorsque l’économie connaît un sérieux ralentissement et que la compétition pour les emplois devient de plus en plus féroce. Cette crise économique va faire exploser les tensions raciales déjà présentes dans l’industrie du taxi montréalais..

Discrimination dans l’industrie du taxi montréalais Ces tensions raciales vont se manifester entre collègues mais aussi de la part des propriétaires de compagnies et des usagers de taxi. Tel que rapporté par le journal La Presse le , au pic de la crise, la compagnie de taxi COOP va même aller jusqu’à faire de la publicité indiquant qu’elle n’engage aucun chauffeur noir. Cela choquerait aujourd’hui mais à l’époque, cette publicité fonctionnait très bien, la compagnie COOP étant celle se portant le mieux en pleine crise économique. Cela montre aussi que pour les clients de l’industrie du taxi, avoir un chauffeur noir n’était pas encore tout à fait accepté. C’est d’ailleurs en utilisant ces réactions racistes de leurs clients que les propriétaires de compagnie de taxi vont justifier leurs pratiques discriminatoires.. Un des événements qui est souvent vu comme étant à l’origine de la lutte des chauffeurs de taxi haïtiens est l’interdiction pour un grand nombre d’entre eux de travailler à l’aéroport de Dorval au cours de l’année . Cette interdiction a été mise en place à la suite de plusieurs plaintes formulées par le public à Transport Canada. Ces mêmes chauffeurs se font congédiés par SOS-Taxi en qui se justifie en disant justement qu’un trop grand nombre de clients se disaient inconfortables d’être conduit par un homme noir, mais aussi parce que plusieurs chauffeurs de taxi blancs refusent carrément de travailler avec des chauffeurs de taxi noirs..

Néanmoins, dès , des articles de journaux répertorient des actes de discriminations à l’égard des chauffeurs de taxi haïtiens, montrant que les tensions raciales débutent avant même que la crise économique commence et que ce n’est pas un événement singulier qui est à l’origine de la grogne des chauffeurs haïtiens. En effet, un article du Journal de Montréal publié en rapporte que la compagnie de taxi Expo de Montréal a refusé d’engager une trentaine de chauffeurs d’origine haïtienne sous prétexte que ceux-ci étaient noirs. Il est donc vrai d’affirmer que lorsque la crise atteint un pic en environ, la situation dure déjà depuis plusieurs années pour les chauffeurs et devient tout simplement insoutenable. Commence alors l’organisation de la lutte.

Organisation de la lutte lors de l’année En réponse à la discrimination croissante à leur égard, les chauffeurs haïtiens décident de faire preuve de participation citoyenne, forment l’Association haïtienne des travailleurs du taxi et portent plainte à la Commission des droits de la personne du Québec (CDPQ) au mois de . En créant cette organisation, les chauffeurs montrent que malgré le fait que la plupart d’entre eux sont au Québec depuis peu, ils participent pleinement à la vie politique et citoyenne de la province. L’association nouvellement formée décide d’adresser une lettre ouverte à l’industrie du taxi le pour protester contre les mesures injustes dont ils avaient été l’objet et pour réclamer qu’un acte public et officiel de la compagnie les réengagent officiellement en tant qu’employés. En voici un extrait :

En plus de cette lettre, une conférence de presse est organisée le par le Collectif des chauffeurs de taxi haïtiens du centre-ville, qui eux, réclament qu’une enquête soit menée par le ministère des Transports pour documenter les situations de racisme que vivaient les chauffeurs de taxi noirs.. Lors de cette conférence, le Collectif a également demandé aux chauffeurs de ne pas rester silencieux lorsqu’ils étaient victimes de discrimination et à la population de boycotter certaines compagnies adoptant ouvertement des pratiques ségrégationnistes, comme la compagnie COOP mentionné précédemment.. Pour le premier volet de leur lutte, les chauffeurs lésés se sont tournés vers les actions protestataires, soit, .. Ces actions protestataires prennent ici la forme de conférence de presse, lettre ouverte dans des journées qui permettent au mouvement d’obtenir de la visibilité dans les médias pour faire entendre leur cause. C’est une stratégie qui portera partiellement ses fruits, car en , une enquête publique sera déclenchée par la Commission des droits de la personne du Québec, intitulée l’Enquête sur les allégations de discrimination raciale dans l’industrie du taxi à Montréal.

Enquête sur les allégations de discrimination raciale dans l’industrie du taxi à Montréal L’imposante enquête de la Commission des droits de la personne du Québec s’échelonnera sur deux ans lors desquelles plus d’une centaine de séances auront lieu et près de seront interrogés. Cette enquête vient confirmer ce que la plupart des chauffeurs d’origine haïtienne disent depuis des années : les compagnies de taxi ont des pratiques de ségrégation raciale systémiques. Les différents acteurs de l’industrie l’affirment sans gêne. En effet, sur les interrogées lors de l’enquête, 10 renvoient la plupart de leurs employés noirs ou refusent carrément d’embaucher un chauffeur si celui-ci est noir. Encore une fois, les compagnies vont justifier leurs pratiques en affirmant que ce sont plutôt les clients qui sont racistes et qu’il s’agit tout simplement d’une question économique, d’autant plus que l’industrie du taxi est durement affectée par la crise économique en cours.

Manifestations de Même si une enquête est en cours, cela n’empêche pas les différentes compagnies de taxi de continuer à avoir des pratiques discriminatoires à l’égard des chauffeurs de taxi noirs. Les renvois injustifiés et les attaques racistes continuent donc cette fois-ci, les différentes associations de défense de droits vont adopter une stratégie différente, celle de la manifestation. Cet autre mode d’action fait partie du répertoire d’action collective. utilisé par les différents groupes de défense de droits pour atteindre leur objectif. Ce répertoire contient des modes d’actions qui à l’époque et pour le groupe concerné ont le plus de sens pour mener la lutte. Le , c’est la Ligue des Noirs du Québec (LNQ) qui organise une manifestation pour soutenir les dizaines de chauffeurs qui sont rassemblés devant le Palais de justice de Montréal. En de la même année, ils manifestent cette fois-ci devant le siège social de la Coop de l’Est dans le quartier de Montréal-Nord. Cette compagnie refuse catégoriquement d’embaucher des chauffeurs noirs, et ce même si une enquête a lieu au même moment pour dénoncer ces mêmes pratiques. En , plusieurs chauffeurs vont participer à une grande manifestation pour dénoncer le racisme dans l’industrie du taxi mais aussi dans l’emploi en général et l’éducation, ainsi que la violence policière au Québec. Ces manifestations vont permettre d’amener le sujet du racisme et aussi du racisme systémique dans la sphère publique, chose qui n’avait pas été faite auparavant au Québec. Contents de voir que leur cause intéresse les médias, les chauffeurs attendent maintenant des changements concrets de la part de l’industrie et de la population générale.

Retombées de l’Enquête sur les allégations de discrimination raciale dans l’industrie du taxi à Montréal L’enquête prend fin en , deux ans après le début de celle-ci et le rapport d’enquête est publié le . Sans surprise, la Commission reconnaît la discrimination exercée par les compagnies de taxi envers les chauffeurs noirs et haïtiens. Même si l’enquête ne permettra pas d’enrayer le racisme, elle est tout de même à l’origine de réglementations qui profitent non seulement aux chauffeurs haïtiens, mais à l’ensemble des chauffeurs de taxi. C’est notamment grâce à l’enquête que le Bureau du taxi et du remorquage de Montréal (BTR) est créé en . Cet organisme a pour objectif d’éviter toute forme d’inégalité. Pour atteindre cet objectif, le Bureau se dote de plusieurs règles. Dorénavant, les nouvelles candidatures sont déposées aux répartiteurs à l’aide d’un formulaire numéroté et anonyme, rendant ainsi impossible le rejet d’un candidat. Il en va de même pour les chauffeurs qui doivent maintenant être le premier d’un poste d’attente pour accepter un client. Si ces règles sont bénéfiques pour tous, elles viennent tout particulièrement changer la donne pour les chauffeurs de taxis haïtiens..

Cependant, les retombées de ces avancées législatives sont restreintes, car elles tendent à voir le problème du racisme comme étant un phénomène quasi-anodin, du cas par cas, mais le racisme était plutôt un phénomène systémique, qu’il fallait attaquer à la source, soit les propriétaires de taxi eux-mêmes. En effet, si on prend la structure de représentation typique du Québec des années 1980, les groupes communautaires de défense de droits comme celui de l’Association haïtienne des travailleurs du taxi étaient des acteurs avec très peu d’influence sur le gouvernement québécois. Cependant, en tant qu’acteurs, les compagnies de taxi comme COOP ou SOS-Taxi ont, eux, beaucoup plus de d’influence de par le fait qu’ils ont beaucoup plus de capital. Comme le dit Dufour, .. Si la portée légale de la lutte des chauffeurs fut limitée, le changement social que celle-ci a engendré est non négligeable. Ils ont fait du racisme systémique le sujet de l’heure à une époque où l’on en parlait pas du tout.

Notes et références

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