L'insurrection de l'Armée de résistance du Seigneur ( - ) est un mouvement de guérilla ayant débuté en 1986 en Afrique de l'Est. Ce mouvement rebelle, créé dans le Nord de l'Ouganda en 1988, se distingue par la violence de ses attaques, les atrocités commises sur les civils et son recours extensif aux enlèvements d'enfants dans le but d'en faire des soldats ou des esclaves. Environ deux millions de personnes sont déplacées par ce conflit et, au plus fort du conflit, jusqu'à 1,7 million d'entre elles ont vécu dans des camps où elles dépendent de l'aide humanitaire. Selon un rapport d'ONG publié fin , 146 personnes en moyenne meurent chaque semaine de façon violente dans le nord de l'Ouganda. L'activité de la rébellion se poursuit pendant plus de vingt ans avant d'être éradiquée d'Ouganda, elle continue néanmoins à sévir en République démocratique du Congo et au Soudan du Sud.

L'objectif de la LRA est de renverser le président ougandais, Yoweri Museveni pour mettre en place un régime fondé sur les Dix Commandements de la Bible. Son chef est Joseph Kony. La LRA est placée aux États-Unis sur la liste des organisations terroristes, plusieurs de ses dirigeants sont recherchés par la Cour pénale internationale.

Contexte Prenant racine dans l'histoire coloniale du pays, l'opposition entre les groupes ethniques du nord du pays (luo et autres nilotiques), détenant durant les premières décennies post-indépendance, le pouvoir politique et militaire et les ethnies du sud (bantoues) auxquelles échut le pouvoir économique et administratif est une composante centrale de l'histoire du pays.

Lors de la chute d'Idi Amin Dada, ayant dirigé l'Ouganda d'une main de fer entre 1971 et 1979, plusieurs groupes politiques, auparavant unis par le désir de voir tomber Amin Dada, deviennent rivaux et se disputent dès lors le pouvoir laissé vacant. Il est néanmoins convenu d'organiser des élections et c'est l'ancien président Milton Obote qui est élu lors des élections de 1980, un exercice dont la légitimité est contestée par plusieurs. Mécontent, le Mouvement de résistance nationale et sa branche militaire, l'Armée de résistance nationale (NRA) — dirigés par Yoweri Museveni (originaire du sud du pays) et dont les troupes sont principalement composées de Baganda et d'autres groupes de langue bantoue — entreprennent ce qui sera appelé la guerre de brousse, qui les oppose à l'armée nationale, l'Armée de libération nationale de l'Ouganda (UNLA) menée par Obote et composée principalement de Langi (son groupe ethnique) et d'Acholi.

Le général Tito Okello, un Acholi mécontent du rôle réduit de son ethnie dans la direction de la guerre renverse Obote en 1985, avant d'être lui-même chassé en 1986, lorsque la NRA remporte la guerre et s'empare du pouvoir. Museveni est donc proclamé président du pays et les pouvoirs socio-économiques, militaires et politiques sont pour la première fois de l'histoire moderne du pays, concentrés dans les mains de « sudistes ».

Il est à noter que durant cette guerre, les exactions de l'armée nationale UNLA contre les populations civiles ont été nombreuses.

Les troupes de ce qui est devenu l'ex-armée nationale rentrent donc chez eux et, bien qu'une majorité ait rendu les armes, un climat de défiance règne, alourdi par la propagande anti-nord du gouvernement et des exactions menées par les soldats de la NRA (devenue l'armée nationale), parfois commises en représailles des massacres de l'UNLA dans le triangle de Luweero. C'est dans ce climat de tension et de méfiance que le gouvernement de Museveni ordonne aux ex-soldats de se présenter dans les bases militaires. Rappelant les massacres commis par Idi Amin Dada dans les années 1970 sur les soldats Acholi qui avaient obéi à des instructions similaires, l'ordre déclenche la panique : certains ex-soldats se cachèrent en brousse, d'autres s'enfuirent au Soudan, d'autres encore décident de prendre les armes. Ils sont rejoints par des jeunes fuyant les opérations militaires de la NRA.

Le , des combattants, regroupés sous le nom d'Armée démocratique du peuple ougandais (Uganda People's Democratic Army - UPDA) et dirigés par le brigadier Odong Latek, attaquent la NRA. Celle-ci ayant fait preuve jusqu'alors d'une relative modération dans son occupation du nord, riposte avec brutalité, poussant de plus en plus l'opinion acholi à soutenir les rébellions.

Une insurrection locale (de janvier 1987 à mars 1994) Origines de la LRA (de janvier 1987 à juin 1988)

C'est en que Joseph Kony fit sa première apparition en tant que médium spiritiste dans un relatif anonymat car à cette époque, un certain nombre de mystiques levaient l'étendard d'une guerre sainte, dans la foulée des premiers succès obtenus par le Mouvement du Saint-Esprit (Holy Spirit Movement) d'Alice Auma/Lakwena. Tout au long de l'année 1987, Kony développa son pouvoir militaire en absorbant des petites unités de l'armée rebelle de l'UPDA, dans le cadre d'une compétition violente avec d'autres groupes rebelles Acholi pour les ressources et les hommes. Bien qu'il se soit allié, fin 1987, à l'UPDA pour des attaques sur la ville de Gulu, il finit par attaquer leur base en riposte contre des tentatives de l'UPDA de lui dérober de la nourriture qui lui était fournie par ses soutiensBehrend, H. (M. Cohen, trans.) Alice Lakwena and the Holy Spirits: War in Northern Uganda, 1985-97, James Currey, 2000. . (Originally published as Behrend, H. 1993. Alice und die Geister: Krieg in Norden Uganda. Trickster, Munich.) , 182 et 184..

C'est autour de cette époque que, afin de refléter l'importance des aspects religieux de son insurrection, il change le nom de son groupe de rebelles en Armée du Seigneur (Lord's Army). Au début de l'année 1988, un éminent ex-militaire, Otunu Lukonyomoi, populaire pour la bonne tenue de ses troupes auprès des civils notamment, rejoint la LRA. En , alors qu'il devenait évident que l'UPDA s'apprêtait à signer un accord de paix avec la NRA, Kony écrivit une lettre à un officier de la NRA demandant un entretien mais, il fut attaqué avant de pouvoir le concrétiser, apparemment à cause de mauvaises communications entre différentes unités de la NRA. Le mysticisme de la LRA rendait également les commandants de la NRA perplexesLamwaka, Caroline. "The peace process in northern Uganda 1986-1990" in Okello Lucima, ed., Accord magazine: Protracted conflict, elusive peace: Initiatives to end the violence in northern Uganda, 2002.. En conséquence, les possibilités de négociations avec la LRA ne furent jamais entièrement explorées.

Premières évolutions (mi-1988 à début 1991) L'accord de paix de entre l'UPDA et la NRA, ainsi que la défaite du Mouvement du Saint Esprit l'année précédente, fit de la LRA la dernière armée rebelle notable opérant en pays Acholi.

Des soldats de l'UPDA et le commandant Odong Latek, insatisfaits de l'accord de paix signé, rejoignirent la LRA. Le commandant Latek gagna vite en influence au sein de l'armée rebelle et parvint à convaincre Kony d'adopter des tactiques de guérilla, remplaçant les techniques précédentes : des attaques en formation de croix avec des volontaires chargés de répandre de l'eau bénite, inspirées par le Mouvement du Saint-Esprit. Les nouvelles tactiques consistèrent principalement en des attaques surprise sur des cibles civiles, tels que des villages. Ces attaques étant menées par des groupes très mobiles de 15 combattants, se dispersant en unités de après l'attaque Z. Lomo & L. Hovil, Refugee Law Project de l'université Makerere, Ouganda, février 2004, .. La LRA mena également, de manière occasionnelle, des attaques de plus grande ampleur, afin de souligner l'incapacité du gouvernement à protéger la population. Ces changements tactiques furent accompagnés d'un nouveau changement de nom, les rebelles devinrent l'Armée démocratique chrétienne du peuple ougandais (Uganda Peoples' Democratic Christian Army - UPDCA).

En , le décès d'Otunu Lukonyomoi dans une embuscade de la NRA entraina la reddition d'un nombre important de rebelles et affaiblit fortement la capacité militaire de la LRA. Mi-1988, le président Museveni créa le poste de « ministre d'État pour la Pacification du Nord de l'Ouganda », résident à Gulu. Le poste fut attribué à Betty Oyella Bigombe, une Acholi, dont l'une des principales tâches fut de convaincre les insurgés d'abandonner leur combat. Les protestations portant sur la connotation du mot "pacification" conduisirent à la révision du titre en « ministre d'État pour le Bureau du Premier ministre, résident en Ouganda du Nord ».

Néanmoins, fin 1988, la LRA infligea quelques défaites à la NRA et put, jusqu'en 1991, continuer à mener des petites opérations de guérilla classique, menant des raids pour piller la population locale, le butin étant transporté par des villageois enlevés pour de courtes périodes. La conduite brutale de certaines unités de soldats de la NRA et l'hostilité de la population Acholi à leur encontre permit de garantir un certain soutien, au moins passif, à la LRA.

Opération Nord (1991 à 1992)

vit le début d'une importante tentative du gouvernement pour détruire la LRA, connue ultérieurement sous le nom d'« opération Nord ». La totalité du Nord du pays fut bouclée et toutes les organisations humanitaires furent forcées d'évacuer en préparations des opérations contre la rébellion. L'opération Nord combina des efforts de destruction des unités combattantes tout en coupant le soutien de la population locale par une poigne de fer, incluant des arrestations arbitraires, des tortures et des exécutions sommairesGersony, Robert. The Anguish of Northern Uganda: Results of a Field-based Assessment of the Civil Conflicts in Northern Uganda (PDF), US Embassy Kampala, mars 1997, et Amnesty International, Human rights violations by the National Resistance Army, décembre 1991.. Bien que cette opération ait été partiellement motivée par les nuisances de la LRA, l'approbation d'un prêt pour la reconstruction des infrastructures dans le Nord par la Banque mondiale en joua également un rôle car sa mise en œuvre nécessitait un contexte sécurisé..

En soutien à l'Opération Nord, la ministre Bigombe créa les « Arrow Groups », une force de défense des communautés locales, principalement armée d'arcs et de flèches. Ceux-ci furent rapidement vaincus par les troupes de la LRA, équipées d'armements modernes. Néanmoins, la création des « Arrow Groups » énerva Kony, qui craignit de voir son soutien local s'évanouir. En représailles, la LRA commença à mutiler les nombreux Acholi qu'ils considéraient comme soutiens du gouvernement, en coupant les mains, les nez et les oreilles, en cousant les lèvres ou simplement en les taillant en pièces avec des machettesDolan, Chris. What do you remember? A rough guide to the war in Northern Uganda 1986-2000 (PDF), COPE Working Paper No. 33, 2000, , et Gersony, .. Kony justifia ensuite ces actes : « Si vous nous lancez des flèches et que nous coupons la main que vous avez utilisée, qui est responsable ? Vous nous dénoncez avec votre bouche et nous vous coupons les lèvres ? Qui est responsable ? C'est vous ! La Bible dit que si ta main, ton œil ou ta bouche commet une faute, il faut le couper. ».

En conclusion, si les tentatives militaires du gouvernement furent un échec, face aux agissements de la LRA de nombreux Acholi commencèrent à se détourner de l'insurrection malgré leur profond ressentiment à l'égard des forces gouvernementales occupantes.

Pourparlers de Bigombe (1993 à 1994)

thumb|left|299px|« Migrants de la nuit »

C'est à cette époque que le mouvement des « migrants de la nuit » commença : afin d'éviter d'être enlevés par la LRA, jusqu'à fuyaient chaque nuit leurs villages pour se réfugier dans la relative sécurité des villes, dormant dans des hôpitaux, des églises, des stations de bus et d'autres abris de fortune avant de retourner chez eux au petit matin.