Pendant l’Occupation allemande en France (1940-1944), des artistes — comédiens, plasticiens, écrivains, poètes, etc. — s’engagent dans la Résistance, intérieure ou extérieure, armée ou civile, ou expriment leur opposition à travers leurs œuvres. Cet engagement se manifeste de manière individuelle ou collective via des mouvements clandestins, des publications interdites et des actions culturelles de résistance. La diversité des trajectoires témoigne de la complexité des choix artistiques, politiques et moraux auxquels les artistes sont confrontés sous l’Occupation, alors que la vie artistique française demeure active malgré les spoliations, la censure et les persécutions nazies et celles du régime de Vichy.

Art et occupation allemande en France Une activité culturelle intense Durant l'occupation allemande (1940-1944), la capitale française reste un lieu culturel important. Contrairement au premier conflit mondial, où la plupart des artistes étaient au front, la vie culturelle est riche à Paris.Raymond Chirat et Olivier Barot, La vie culturelle dans la France occupée, Gallimard, Paris, 2009.. Le cinéma, la lecture et les divertissements deviennent un besoin d'évasion recherché par les Français ; par ailleurs, Paris est un lieu de détente pour les soldats allemands en permission. Les cabarets, music-hall, cinémas et théâtres accueillent l’occupant. On y croise les vedettes qui tiennent le haut de l’affiche depuis l’avant-guerre. : Maurice Chevalier, Edith Piaf, Arletty, Joséphine Baker, Sacha Guitry, etc...

Le marché de l'art à Paris sous l'Occupation est florissant, de hauts responsables nazis voyant là une occasion d'enrichir leurs collections privées. Des « ventes forcées », spoliations de « biens israélites » sont organisées. et de nombreuses œuvres sont par ailleurs pillées dans les musées sous la direction d'Alfred Rosenberg., le Musée du Jeu de Paume étant investi par les nazis comme "centre de tri" des œuvres spoliéesSous la surveillance de la conservatrice et résistante Rose Valland, grâce à qui le repérage et la restitution de nombreuses œuvres seront possibles après-guerre.. L’hôtel de ventes Drouot reste pendant la guerre la plus grande place d’enchères au monde, la salle des ventes y étant interdite aux « Israélites » à l’été 1941. Les prix des toiles de Braque, Maurice Denis, Seurat, Renoir, Ingres, Bonnard, etc. s’envolent, les nantis de la collaboration et les dirigeants nazis, via leurs agents, faisant grimper les enchères jusqu’à des sommets.

Jean Moulin a d'ailleurs comme couverture la gestion d'une galerie artistique à Nice, de début 1943 jusqu'à son arrestationMartine Giboureau, Communiquer pour résister, autour de l’exposition « L’art en guerre » au musée d’art moderne de la ville de Paris, 2012, à lire en ligne..

Contraintes et dynamismes de l'art en guerre gauche|vignette|Affiche apposée à l'entrée de l'hôtel Drouot à Paris sous l'occupation allemande. La création artistique est influencée par la guerre : l'art moderne, considéré comme "dégénéré" et juif, est condamné par les Nazis dès 1937. Le réalisme séduit Hitler ; à l’inverse, tous les artistes d’avant-garde sont destinés officiellement au pilori.. La propagande du Reich séduit certains, et Paul Landowski par exemple, directeur de l'École nationale supérieure des beaux-arts, fait en , le « voyage d'études » en Allemagne de peintres et de sculpteurs français organisé par Goebbels..

Si les directives du gouvernement de Vichy et lois raciales influencent les thèmes artistiques et la production de l’art, face à la violence des combats dans le monde et à celle de la répression en France occupée, des artistes, tels Picasso, vont se rebeller contre les directives officielles en proposant des esthétiques nouvelles., sans participer cependant à une résistance concrète contre l'occupant. Des artistes juifs exilés en France (Marc Chagall, Chaim Soutine, etc.) vont contribuer à l'évolution de l'art moderneRaina Fox, Memory and Experience: Exiled Jewish Artists in Vichy France During World War II, Spring 2009, www.academia.edu.. À l'hôpital psychiatrique dirigé par Lucien Bonnafé (proche des surréalistes) et François Tosquelles à Saint-Alban sur Limagnole, qui abrite des réfugiés (dont Tristan Zara et Paul Éluard) et soigne des maquisards blessés, la rencontre entre des poètes et la psychiatrie institutionnelle, qui y voit le jour en France pendant la guerre, va être déterminante dans la reconnaissance après-guerre de l'art brutTrait-d'union, catalogue d'exposition, 4 juin- septembre 2007, château de Saint-Alban, Les Chemins de l'art Brut ; Villeneuve-d'Ascq, Musée d'art moderne Lille Métropole, 2007..

Des trajectoires individuelles variées et complexes Les artistes qui profitent du mécénat du gouvernement continuent à produire leur art dans le style adoubé par l'occupant et les collaborateurs, même si la réaction à la politique nazie se manifeste parfois dans les œuvres d’une façon nuancée. Les artistes engagés dans la Résistance à l'occupant et son idéologie agissent eux dans la clandestinité. Ils produisent de l’art qui exalte l'idéal et l'action de la Résistance et dénonce les dérives, crimes et bassesses de l'action collaboratrice de Vichy, dans les organes d’information clandestinsJackie Sirc, L’expression visuelle durant la Seconde Guerre Mondiale : La Résistance, la Collaboration, et le « juste milieu », Thèse, University of Richmond, VA, 2017.. Certains artistes se réfugient dans une "zone grise" pour ne pas prendre parti entre le camp de la Collaboration et celui de la Résistance. Le poète Desnos utilise comme couverture une revue collaborationniste, tout en ayant des activités de Résistance. Certains artistes sont bloqués en France occupée et continuent à travailler, malgré des conditions difficiles ; d'autres s'exilent.. Certains artistes figurent sur la liste de Varian Fry grâce à qui ils pourront fuir les nazis à partir de Marseille; ainsi Marc Chagall, qui a déjà produit des œuvres dénonçant les violences naziesLéa Lefebvre, L'art comme arme de résistance, analyse de 8 œuvres de 1884 à aujourd'hui, La Crucifixion blanche, Marc Chagall, 1938, p. 93, L'Éléphant, hors-série juillet 2026. et continuera à le faire aux USA. Les artistes sont également parfois confrontés à des choix difficiles concernant l'avenir de leur art : certains choisissent de cacher ou de détruire leur œuvre, d'autres la laissent derrière eux en quittant la France.. La part parmi les artistes de ceux qui se sont accommodés de l'occupation allemande et ont surtout cherché à poursuivre leur activité, de ceux qui ont basculé dans la collaboration, et de ceux qui ont combattu l'occupation allemande ne semble pas différente de celle des autres activités professionnelles..

Des collectifs fédèrent certains artistes résistants vignette|Paul Eluard, Poésie et Vérité, 1942, La main à plume, Paris. De nombreux surréalistes restés en France, contrairement à leur fondateur André Breton, convergent avec la résistance intérieure.. Ils se regroupent par exemple autour du mouvement des Réverbères qui tente des actions d'éclat, raillées par l'occupant et la presse collaboratrice comme illustrant la « décadence » de l'avant-garde. La revue La Main à plume (autour de Jean-François de Chabrun, Gérard de Sède, Robert Rius, Benjamin Péret) fut plus efficace, parce que clandestine, à maintenir vivant le souffle de la révolte surréaliste... Des lieux clandestins de l'avant-garde persistent : la galerie Jeanne Bucher à Paris expose confidentiellement, puis clandestinement, des artistes interdits (Laurens, Léger, Max Ernst, Marcoussis, Reichel, Klee, Miró, De Staël, Domela, Kandinsky, etc.)Par ailleurs Jeanne Bucher aide des enfants d’artistes exilés ou internés, cache des artistes en péril, et sa galerie sert de "boîte aux lettres". ; la galerie L'Esquisse, dont les propriétaires sont résistants, expose Domela, Magnelli, De Staël, Kandinsky, etc. ; la galerie de Berri accueille Vantongerloo, Olivier Debré, etc. ; l'Abbaye Henri Michaux et Drouin Dubuffet et Fautrier.

Le Parti communiste français, mieux structuré, chapeaute le Front national des arts (branche du Front national), imprime le journal clandestin L'Art français, et réalise l'album militant antivichyste et antinazi Vaincre, sous la direction de Fougeron, qui réunit des gravures de Pignon, Taslitzky, Goerg, Desnoyer, Montagnac et Walch. De nombreux artistes résistants sont proches du Parti.

Certains artistes rejoignent les Forces françaises libres du général de Gaulle à Londres, d'autres s'exilent aux USA où les sentiments anti-gaullistes sont souvent plus prégnants.

Les trajectoires de ces artistes résistants sont donc multiples, et leurs motivations sans doute encore plus complexes que pour les autres catégories de population. Les artistes s'engageant dans la Résistance participent soit à des actions de terrain ou militaires, en France ou en dehors du territoire national, tout en ayant parfois conjointement une production artistique, soit mènent un combat moral et symbolique contre le nazisme ou en faveur de l'engagement dans la Résistance par leurs productions artistiques. Ces activités se chevauchent ou se succèdent parfois, et les modes de résistance de ces artistes sont ainsi très divers ; parfois un double jeu peut aussi être mené avec l'occupant et les autorités de Vichy, l'activité artistique servant de couverture.

Artistes s'engageant dans les actions de la Résistance intérieure Raymond Aimos, acteur, rejoint le mouvement de résistance Libération-Nord. Caporal FFI, il est tué à l'ennemi le à 53 ans, lors de la libération de Paris.. Jean Amblard, peintre, expose en 1943 au Salon d'Automne un tableau engagé qui lui vaut la visite de soldats allemands à son domicile à Paris. Il part alors pour le Limousin où il aidera les réseaux de maquisards de Georges Guingouin. Engagé dans l’armée Rhin et Danube, il est nommé peintre aux armées et il est grièvement blessé lors de la libération de Colmar. Après sa convalescence, le ministère lui commanda, en 1946, une décoration monumentale, Les Maquis de France, exposée dans la salle de la Résistance à l’Hôtel de ville de Saint-Denis.. Marie-Thérèse Auffray, artiste-peintre, rejoint en 1940 le réseau Ceux de la Libération. En 1944, depuis l'Orne, elle ravitaille les résistants parisiens. Elle exfiltre des parachutistes alliés et Dwight D. Eisenhower lui rend hommageMarie-Thérèse Auffray, héroïne de la Résistance, sur Ouest-France.. Marie Bell, actrice, renseigne sur les activités des occupants qui fréquentent la Comédie française. Elle héberge chez elle des personnes menacés. vignette|Un des très nombreux tracts diffusés à Jersey occupée par Claude Cahun et Michel Moore. "Je crois que les vagues engloutissent / À la fin le marin et la barque, / Et c’est avec son rugissement / Qu’Adolf Hitler l’a fait. / Heine (colonel ?)", satyre du célèbre poème La Lorelei d'Heinrich Heine, destinée à démoraliser les troupes allemandes. Claude Cahun, plasticienne et photographe avant-gardiste, entre en résistance à Jersey occupée en 1940, où elle réside, cherchant à démoraliser l'ennemi par des tracts. Elle est arrêtée le ... vignette|Carte de résistant de René Char, alias Alexandre. René Char, poète, s’engage dès le début de l’occupation dans la Résistance sous le nom de Capitaine Alexandre ou Hypnos, nom qu’il réutilisera pour son recueil de poèmes écrit pendant la guerre, « Les feuillets d’Hypnos ». En , il dirige le secteur atterrissage parachutage de l’Armée secrète pour la zone Durance. Il mène de nombreuses opérations jusqu’à la fin de la guerre, où il sera décoré de la Médaille de la Résistance. Ses poèmes, écrits à la façon d'un journal intime, livrent un regard important sur la Résistance et l'occupation ; mais, sceptique sur les motivations politiques et personnelles des "poètes de la Résistance", il refuse de les publier tant que la guerre n'est pas terminée...