Le tembe, (rarement orthographié tembé, et dérivé du verbe tembrée, "sculpter" en nenge tongo) est une pratique artistique centrale des communautés Bushinenge (ou Bushikonde Sama, "gens de la forêt"), population afro-amazonienne issue du grand marronnage des en Guyane française et au Suriname..

Inscrit à l’Inventaire du patrimoine culturel immatériel français depuis 2020, il est particulièrement présent le long des fleuves Maroni et Tapanahoni.

Définition et étendue de la pratique Le terme désigne au moins trois réalités intriquées : la technique de sculpture sur bois (koti tembe) et de peinture (ferfi tembe) combinant des motifs géométriques incisés ou peints, des objets et décors ainsi produits, et l'ensemble des savoirs, gestes et relations sociales qui accompagnent cette création. Dans son acception la plus large, le tembe englobe également la peinture sur toile, la gravure sur calebasse, la musique, la danse, les contes, les charades, la coiffure, les dessins sur vêtements et le travail de couture et broderie sur tissu. Le couple d'anthropologues américains Richard et Sally Price indique que l'une des spécificités des arts des Marrons est qu'ils sont , contrairement aux sociétés africaines où certains individus qualifiés produisent des objets pour les vendre aux autres. C'est, selon les membres de l'association Mama Bobi, un art total que seule l'expérience donne à connaître.

Origines historiques Les origines exactes du tembe et ses fonctions durant la période du marronnage font l’objet de débats parmi les chercheurs. Selon certaines sources, notamment les membres de l'association Libi Na Wan et de l'association Mama Bobi et son fondateur Antoine Lamoraille, cette pratique artistique serait née dans le contexte du marronnage des , dans les forêts amazoniennes.Ces mêmes sources suggèrent que les entrelacs et motifs géométriques de cet art auraient pu servir de supports à une communication codée, compréhensible seulement des initiés. Ces interprétations, souvent mises en avant dans les discours de valorisation contemporains, restent discutées. Richard et Sally Price, notamment, insistent davantage sur le fait que la sculpture élaborée sur bois ne s’est réellement développée qu’après l’abolition de l’esclavage et les migrations des années 1870-1880, lors de la ruée vers l'or en Guyane, quand les outils sont devenus plus accessibles.

C'est surtout après les traités de paix conclus entre les puissances coloniales et les communautés marronnes que le tembe trouve sa pleine expression artistique. Pour les Boni-Aluku par exemple, le traité d’Albina de 1860, signé entre les gouvernements français et hollandais, marque un tournant décisif, permettant la sédentarisation, ce qui a permis le développement d’une esthétique plus élaborée. Le tembe devient alors au sein des communautés un outil d’éducation des enfants, transmettant patience, prudence et connaissance de l’environnement. Selon l'historien guyanais Jean Moomou, le tembe participe à l’épanouissement des sociétés issues du marronnage : il constitue la manifestation et l’explication des concepts, des croyances et de la tradition, fruit d’une résistance intérieure chargé de valeurs esthétiques, artistiques et philosophiques.

Evolution stylistique vignette|250x250px|Esquisse d'un tabouret saramaka de style "Yeux de hibou". vignette|250x250px|Esquisse d'un tabouret saramaka de style "Queue de singe". Pour la sculpture saramaka, Richard et Sally Price ont proposé une périodisation en quatre styles décoratifs aux contours chronologiques indicatifs, s'appliquant à tous les types d'objets sculptés. Cette classification comporte, comme Hurault le reconnaît lui-même pour sa propre périodisation, une part d'arbitraire : les styles coexistent durant les périodes de transition.

- Style I (avant 1870 à 1900) aussi appelé "yeux de hibou" : pratiqué durant la seconde moitié du . Les sculpteurs pratiquent sommairement des trous, souvent de grands cercles ("yeux de hibou") ou des demi-cercles ("yeux de jaguar"). Les dessins sont simples : croissants incisés, cercles, volutes sur les surfaces réduites, et quelques formes libres en bas-relief sur les portes, tambours et plateaux.

- Style II (vers 1870 à 1930) aussi appelé "queue de singe" : caractérisé par un raffinement technique considérable. Les sculpteurs commencent par réaliser des ajours, des dentelures délicates et à multiplier les motifs en bas-relief. Durant cette période, les volutes en spirale ("queues de singe") deviennent courantes, et l'emploi de pointes décoratives achetées sur la côte atteint son apogée. vignette|250x250px|Esquisse d'un banc saramaka de style "Bois dans bois". - Style III (vers 1900 à 1980) aussi appelé "bois dans le bois" : technique nouvelle fondée sur des rubans entrelacés en bas-relief, rendue possible par l'usage nouveau du compas pour les dessins de surface. Ces rubans sinueux et curvilignes couvrent totalement la surface. vignette|250x250px|Esquisse d'un manche saramaka en style 4. - Style IV (vers 1945 à nos jours) : les rubans entrelacés demeurent mais dominent moins le décor. On observe une tendance à des formes angulaires plutôt que curvilignes, les motifs sont presque toujours soulignés par une ligne incisée au centre de chaque ruban, et les bas-reliefs diminuent au profit de lignes incisées s'appuyant pour former des motifs concentriques ou emboîtés.

Cette périodisation de la sculpture saramaka converge avec celle que l'ethnologue de la Guyane Jean Hurault propose pour les pratiques de sculpture des groupes Aluku, qu'il divise en trois périodes : un style archaïque (dès les années 1830, déclinant vers 1870), un style classique (jusqu'en 1920, centré sur la composition en rubans entrelacés avec des représentations semi-figuratives) et un style moderne (à partir des années 1920, caractérisé par une prolifération ornementale et ce qu'il appelle "l'horreur du vide").

Diversification selon les groupes À l'origine uniquement sculpté, les pratiques artistiques de tembe se sont diversifiées selon les groupes, tant dans les techniques de fabrication que dans les motifs. On distingue principalement deux grands ensembles.

Le tembe saramaka, uniquement sculpté, privilégie la maîtrise du bois en taillant au maximum dans la masse. Les sculptures consistent à l'origine en bas-reliefs sur peignes et tabourets, pour évoluer vers des façades et frontons de maisons. Le cloutage (sesi peegoe) et les incrustations de bois précieux comme l'amarante y sont fréquents. Richard et Sally Price précisent que les sculptures des Marrons de l'Est se distinguent nettement de celles des Saramaka, par exemple les peintures aux couleurs vives sont rarement utilisées par les Saramaka et tiennent en revanche une large place dans les arts décoratifs des Marrons de l'Est, en particulier pour les pagaies, les façades des maisons et les extrémités des canots.

Le tembe N'Djuka/Boni/Paramaka combine sculpture et peinture. Chez les Ndyuka et Paramakas, les peintures à l'huile puis acryliques conservent une place importante. L'artiste du Suriname Franky Amete a introduit vers l'an 2000 le remplacement de la couleur par du sable et de la terre sur toile, une innovation artistique qui présente également l'avantage de réduire les coûts de production et de faciliter la commercialisation des œuvres, initialement réalisées sur des supports en matériaux forestiers, plus difficiles à extraire et à transporter.

Répertoire des objets sculptés Richard et Sally Price dressent un inventaire détaillé des types objets sculptés par les hommes marrons, organisé en plusieurs grandes catégories :

- Les tabourets et les bancs (Den Bangi) forment, avec les hamacs, l'essentiel du mobilier. Ce sont des objets très personnels, apportés lors des réunions du conseil ou des séances d'oracles. Les plus anciens tabourets sont aujourd'hui associés aux ancêtres qui les ont possédés. On distingue plusieurs formes: le tabouret massif d'une seule pièce (dont les Saramaka affirment qu'il a été copié sur un modèle amérindien), le tabouret en croissant de lune, le tabouret à siège épais, rond et concave, et le tabouret pliant.

- Les peignes (Den Penti). Fréquemment sculptés dans du bois de citronnelle, en guise de cadeaux pour des épouses ou des amantes, les peignes figurent parmi les objets les plus célèbres. Certains (particulièrement ceux fabriqués par le premier mari d'une jeune fille) sont ornés de fils multicolores réunis en un pompon. Richard et Sally Price notent qu'aux alentours de 1890 est apparu un type spécifique, le sindó muyêè pénti ("peigne pour femme fidèle"), qui a connu une vogue de près de vingt-cinq ans avant de disparaître progressivement.

- Les pagaies (Den Pali / Den Pada) dont la forme varie beaucoup selon leur propriétaire, leur fonction et leur provenance. Les businengue de l'Est ornent souvent leurs pagaies de motifs sculptés et peints à la fois sur la lame et sur le manche. La forme des lames a elle-même évolué, passant d’une pagaie à la tranche plus arrondie pour des formes plus droites dans les années 1890, avant qu’en 1910, seule une poignée d'anciens ne maitrisent encore cette forme ancienne.

- Les plateaux à vanner circulaires sont principalement utilisés par les femmes pour vanner le riz ou porter les repas. Ils ont constitué l'une des créations populaires les plus achevées que les hommes offraient à leurs épouses. Les plateaux rectangulaires, bien moins communs, sont eux utilisés pour les repas des hommes.

- Le décor architectural et les frontons de maisons (Féchi osoe) constituent un développement tardif dans la pratique du tembe. Richard et Sally Price indiquent que les Saramaka en auraient été les initiateurs durant la seconde moitié du : des observateurs de l'époque signalaient que les seules maisons comportant un décor dans un village de businengue de l'Est dans les années 1890 étaient des habitations construites par des Saramaka de passage.

Depuis lors, les businengue ont expérimenté une grande variété de techniques décoratives : sculpture, peinture, incrustation, façades entières transformées en œuvres d'art. Au , les businengue de l'Est ont peint des motifs colorés sur les portes et les façades (jusqu'à ce que la pratique décline dans les années 1960), tandis que les businengue du centre appliquaient avec autant de virtuosité la sculpture ajourée et le bas-relief.

Arts textiles et tembe féminin Les femmes pratiquent l'art textile et la gravure sur calebasse, désignées sous le terme tembeoeman. Leur expression artistique principale est le koosu (ou pangi), vêtement quotidien et cérémoniel en bandes de tissu juxtaposées ou en patchwork. À la toute fin du , les praticiennes ont transformé la simple pratique de l'assemblage de tissus en un art confirmé, à partir de petits carrés, triangles et rectangles découpés dans du coton rouge, blanc ou noir. Les tissus exclusivement composés de bandes étroites, popularisés autour des années 1920-1930, ont constitué pendant près d'un demi-siècle le cadeau le plus prestigieux qu'une femme pouvait offrir à son mari. Les tissus anciens eux, sont conservés comme une richesse familiale, portés comme des drapeaux lors des fêtes ou déposés sur le cercueil lors des deuils.

Sur le plan esthétique, Price & Price dégagent deux traits structurants : une esthétique du contraste des couleurs associée à une tendance à fractionner les motifs linéaires, et la symétrie, omniprésente dans les arts plastiques comme dans les arts du corps.

Praticiens et transmission Il n'y a pas de caste d'artistes chez les Marrons: créer de la beauté est l'affaire de tous, hommes comme femmes. Richard et Sally Price insistent sur ce point: .