Marianne Schmidl (1890-1942) est une ethnologue autrichienne et collectionneuse d’œuvres graphiques, propriétaire d’une importante collection de dessins du romantisme allemand du début du . Première femme autrichienne à obtenir un doctorat en ethnologie, elle consacre la majeure partie de sa carrière à étudier la confection de paniers en Afrique, en parallèle de sa carrière d'assistante scientifique au sein de différents musées allemands ainsi qu'à la Bibliothèque Nationale de Vienne. Sous le Troisième Reich, du fait de ses origines juives, elle est victime de persécutions qui mènent à son licenciement, la spoliation de sa collection d'œuvres d'art ainsi qu'à sa déportation au ghetto d'Izbica en 1942.

Origines familiales et éducation Therese Marianne Luise Emilie Marie Schmidl est née le à midi, dans la commune de Berchtesgaden, au cœur des Alpes bavaroises. Son père, le docteur Joseph Bernhard Wilhelm Schmidl (1852-1916), est un avocat d’origine juive. Il se convertit au christianisme protestant la même année de son mariage avec Maria Schmidl (1858-1934), née Friedmann, mère de Marianne Schmidl.. Bien qu’elle voie le jour au sein de la maison de vacances familiale, achetée par les Friedmann à la fin du , Marianne Schmidl et sa soeur Franzisca (1891-1925), née dix mois après elle, grandissent à Vienne, dans un environnement intellectuel et artistique stimulant.. Du côté maternel, les deux sœurs sont apparentées aux peintres Friedrich Olivier (1791-1859) et Julius Schnorr von Carolsfeld (1794-1872), respectivement leur arrière grand-père et leur arrière grand-oncle..

Marianne Schmidl suit une scolarité exceptionnellement longue pour une jeune fille de son époque : après une formation élémentaire et secondaire, elle intègre une classe de lycée avant de fréquenter le lycée Schwarzwald à partir de 1905.. Âgée alors de quinze ans, elle est inscrite dans cette école de redressement par ses parents, soucieux de lui offrir la meilleure éducation possible. Cet établissement progressiste, fondé par Eugenie Schwarzwald (1872-1940), lui permet de se familiariser avec les milieux artistiques et socialistes, ainsi qu’à l’enseignement humaniste. En , Marianne Schmidl obtient son certificat de fin d’étude, la Matura, à Graz..

Etudes à Vienne et thèse d'ethnologie Par la suite, elle étudie les mathématiques à Vienne en assistant notamment aux cours de Gustav Kohn et de Wilhelm Wirtinger. Elle étudie également la physique théorique avec les professeurs Ernst Lecher, Franz Exner, Friedrich Hasenöhrl et Felix Ehrenhaft, entre autres. Des cours d'éthique lui sont dispensés par Friedrich Jodl, des cours d'archéologie par Emil Reisch et des cours d'ethnographie par Michael Haberlandt., qui l'accompagna ensuite presque tout au long de ses recherches.

En 1913, elle adhère à l'Association pour le folklore autrichien. La même année, elle acquiert des objets dans la vallée de l'Ötztal pour le compte d'Haberlandt et du Musée du folklore autrichien et elle publie un article sur « La culture et la préparation du lin à Umhausen » (Zeitschrift für Österreichische Volkskunde, 19, 1913) qui fut considéré comme une œuvre pionnière en ethnomathématique. Dans cet article, elle utilise des exemples africains pour démontrer que les concepts mathématiques ne sont pas universels dans leur conception et leur développement, mais qu'ils peuvent au contraire varier considérablement selon l'environnement et le contexte culturel.

Ensuite, entre 1913 et 1914, Marianne Schmidl réalise un stage au Musée du folklore autrichien. En parallèle, elle suit, en tant que matières secondaires, les cours d'anthropologie et d'archéologie préhistorique de Moriz Hoernes, Rudolf Much, Oswald Menghin et Eugen Oberhummer. En 1914, elle devient membre de la Société anthropologique de Vienne.

En 1915, elle soutient avec succès sa thèse de doctorat sous la direction de Rudolf Pöch (1870-1921) et Moritz Hoernes (1852-1917), intitulée « Nombre et comptage en Afrique », publiée dans les « Communications de la Société anthropologique de Vienne ».. Dans sa thèse, elle privilégie une approche historico-culturelle, émettant des réserves sur la théorie des aires culturelles. Marianne Schmidl devient la première femme autrichienne à obtenir un doctorat en ethnologie.

Carrière dans les musées allemands et à la Bibliothèque nationale d'Autriche gauche|vignette|Musée royal d'ethnologie dans la Königgrätzer Straße, à l'angle de la Prinz-Albrecht-Straße, 1886 Après la soutenance de sa thèse de doctorat, Marianne Schmidl peine à trouver un emploi stable et enchaîne plusieurs contrats de courte durée dans différents musées allemands. Dès 1916, elle est engagée au Musée ethnologique de Berlin comme assistante scientifique de la section africaine, sous la direction de Bernhard Ankermann ; à cette période, elle adhère également à la Société berlinoise d’anthropologie, d’ethnologie et de préhistoire, et entreprend les recherches sur la vannerie africaine qui marqueront l’ensemble de sa carrière.

À partir de , elle devient professeure et assistante au département africain du Musée Linden de Stuttgart, où elle poursuit ses études sur la vannerie sous la supervision de Theodor Koch-Grünberg (1872-1924). En , elle est toutefois renvoyée du musée en raison de la situation financière précaire de l’institution. Malgré ses références, le soutien de ses anciens superviseurs ainsi que de ses pairs, comme Michael Haberlandt, Felix von Luschan (1854-1924) et le père Wilhelm Schmidt (1868-1954), elle ne parvient pas à obtenir un nouveau poste dans une institution ethnologique. vignette|Dessins d'étude de l'ethnologue Marianne Schmidl représentant des techniques de vannerie.|308x308px À partir de la mi-, elle travaille pendant deux mois au musée des Arts décoratifs de Weimar. En 1921, elle entre finalement comme stagiaire à la Bibliothèque nationale d’Autriche, où elle est titularisée en 1924. Parallèlement à son emploi, elle continue ses recherches ethnographiques. Ainsi, cette même année, elle effectue une mission de terrain en Bulgarie, au cours de laquelle elle acquiert de nouvelles pièces pour le nouveau musée d’ethnologie. Ces recherches donnent lieu à deux publications :

Beiträge zur Kenntnis der Trachten von Südwestbulgarien (1925), publiée dans le Festschrift für Michael Haberlandt ; Volkskundliche Studien in der Ebene von Sofia (1926), publiée dans le Festschrift der Nationalbibliothek in Wien.

En 1926, Fritz Krause, alors directeur intérimaire de l’Institut de recherche ethnologique de Saxe à Leipzig, lui accorde des financements afin de poursuivre ses études sur les paniers africains. Grâce à ce soutien, Schmidl voyage au cours des années suivantes à travers l’Europe pour examiner des collections et réaliser des dessins : un premier résultat de ces travaux paraît en 1928 sous le titre Altägyptische Techniken an afrikanischen Spiralwulstkörben. En 1929, elle devient membre de la Société pour l’Ethnologie nouvellement fondée et du groupe viennois pour l’histoire culturelle africaine. Dans ce contexte, au cours des années 1930, elle approfondit ses recherches ; elle cherche notamment à reconstituer l’histoire propre de chaque société africaine, afin d'ensuite développer une connaissance approfondie des techniques de vannerie.

Après le départ de Fritz Krause, la direction de l’Institut de recherche de Leipzig est reprise par Otto Reche (1879–1966). Celui‑ci manifeste peu d’intérêt pour les recherches de Schmidl, invoquant les difficultés financières de l’institut et exigeant l’achèvement rapide de ses travaux. À partir de l’automne 1933, cette dernière souffre de graves problèmes pulmonaires et est hospitalisée à plusieurs reprises. En , après une longue interruption, l’assistant de Reche, Günther Spannaus (1901–1984), lui demande de remettre le manuscrit achevé de son étude sur la vannerie avant Pâques 1934, sous peine de devoir rembourser les fonds reçus. En raison de ses hospitalisations prolongées, elle est dans l’incapacité de respecter ce délai.

Marianne Schmidl poursuit néanmoins son travail, et est nommée bibliothécaire d’État de première classe le . Cependant, en parallèle, sa santé continue de se dégrader : à peine trois semaines suivant sa promotion, elle souffre d'une « [...] anémie importante, [un] amaigrissement considérable, [une] grande faiblesse et [de l’] insomnie », et sollicite auprès du directeur général de la Bibliothèque nationale, Josef Bick (1880-1952), un congé maladie de six mois.

Collection d’œuvres Après la mort de sa mère en 1934, Marianne Schmidl devint l’unique propriétaire et responsable d’une collection familiale d’œuvres graphiques, qu’elle conserva, et administra jusqu’à sa spoliation en 1939.

La collection comprend principalement des dessins et estampes du début du , en particulier des œuvres de Friedrich von Olivier, Ferdinand von Olivier et Julius Schnorr von Carolsfeld. Elle se caractérise par une cohérence stylistique liée au romantisme allemand et par la qualité des œuvres conservées.

L’importance de la collection est attestée dès le début du , notamment par sa mention dans l’Österreichische Kunsttopographie de 1908, un inventaire des monuments d’art viennois, sous l’adresse familiale à Colloredogasse 31 à Vienne. Cette reconnaissance antérieure à la période nazie indique que la collection était déjà considérée comme un ensemble notable avant sa dispersion.

La collection de Marianne Schmidl était un héritage auquel sa famille était très attaché. Cela se remarque notamment dans une lettre qui lui est laissée par sa mère à la suite de son décès en , alors qu'elle était âgée de 85 ans. Cette lettre contenait des instructions précises quant au devenir des tableaux et dessins de famille. En effet, elle indiquait explicitement que si jamais Marianne devait un jour, en dernier recours, léguer ou vendre ces œuvres, il faudrait absolument que ce soit au bénéfice d'une institution artistique. « Si jamais tu devais, dans une situation désespérée, vendre un tel tableau, vends-le, si possible, uniquement à une institution artistique », écrivait-elle.

Galerie d'images des œuvres provenant de la collection de Marianne Schmidl

L'année 1938 et ses conséquences

Persécutions nazies À la suite du référendum allemand confirmant l'Anschluss de l’Autriche au Reich allemand le , Oswald Menghin, ancien professeur de Schmidl et ministre de l’Éducation, ordonne le que tous les fonctionnaires prêtent serment. Robert Teichl, alors directeur général adjoint de la Bibliothèque nationale, informe les employés que les « fonctionnaires juifs » ont interdiction de prêter serment et demanda à Schmidl de fournir des preuves de son ascendance aryenne.

Quelques jours plus tard, Marianne Schmidl est informée que toute poursuite de son travail au sein de la Bibliothèque n'est plus possible : si elle souhaite le poursuivre, elle doit remplir le formulaire de déclaration de biens juifs (« Liste des biens des Juifs ») avant le . Elle obtient cependant un report jusqu'au . Néanmoins, elle sollicite sa mise à la retraite définitive, demande soutenue par le nouveau directeur, le SS Sturmbannführer Paul Heigl. Sans cela, elle aurait été licenciée en vertu des lois de Nuremberg. Parallèlement, le directeur du Musée d’ethnologie de Vienne, Fritz Röck, souligne que plusieurs candidats d’origine juive, dont Schmidl, n’avaient déjà aucune perspective d’emploi.

Le , Schmidl remet sa déclaration de patrimoine et un questionnaire sur ses ancêtres et activités politiques.