Naoum Mokarzel (en arabe : نعوم مكرزل), né le et mort le , était un intellectuel, journaliste et influent éditeur libano-américain qui immigra aux États-Unis depuis le Moutassarifat du Mont-Liban. Figure majeure de la diaspora syro-libanaise aux États-Unis au tournant du XXᵉ siècle, il fonda le quotidien Al-Hoda en 1898 à New York. Il est considéré comme l’un des pionniers de la presse arabophone en Amérique du Nord. À travers ses écrits et ses éditoriaux, Mokarzel défend l’identité libanaise, la modernisation culturelle et l’autonomie politique du Liban face à la domination ottomane.
En 1910, Naoum et Salloum ont adapté la linotype à l'écriture arabe pour remplacer la composition typographique manuelle. Cette contribution a ouvert la voie à une publication moins chère et plus facile pour les communautés arabophones du monde entier. Il représenta la Ligue libanaise du progrès à la Conférence de paix de Paris de 1919 après la Première Guerre mondiale où il plaida pour la tutelle française sur le Mont-Liban.
Son œuvre journalistique s’inscrit dans le mouvement intellectuel de la Nahda et joue un rôle central dans la formation d’une conscience nationale libanaise au sein de la diaspora. Mokarzel utilise la presse comme outil de diffusion des idées libérales, de la liberté religieuse et de la modernité, tout en maintenant un lien culturel fort entre les émigrés du Levant et leur patrie d’origine. Après sa mort, son journal et son imprimerie continuent d’influencer la pensée politique et culturelle des Libanais d’Amérique et du Moyen-Orient.
Biographie Jeunesse au Mont-Liban Mokarzel est né le dans une famille maronite du village de Freike au Mont-Liban, alors province semi-autonome de l'Empire ottoman. Son père Antoun, un prêtre maronite, et sa mère Barbara Mokarzel née Akl étaient des figures influentes dans les affaires civiques et politiques locales.
Mokarzel fréquente l'école au Collège de la Sagesse à Beyrouth et continue ses études supérieur à l'Université Saint-Joseph à Beyrouth.
Après l'obtention de son diplôme, Mokarzel déménage brièvement au Caire où il travaille comme enseignant de littérature au collège jésuite. Tombé malade au bout d'un an, il retourne dans son village natal en 1886 où il fonde un pensionnat puis décide de déménager aux États-Unis. Mokarzel fait la traversée avec deux parents : Abdo Rihani et le neveu de ce dernier, Ameen, qui allait devenir une figure majeure du mouvement littéraire Mahjar.
À New York, début de carrière et troubles Le , Mokarzel et les Rihani atterrissent à New York où ils vécurent au sous-sol du 59 Washington Street à Manhattan, dans une partie de la ville connue alors sous le nom de Little Syria en raison de sa très forte concentration d'une population immigrée chrétienne arabe. La majorité des immigrants syriens et libanais étaient d'origine modeste et recouraient à de petits emplois, tels que la vente ambulante.
En revanche, Mokarzel était issu de l'élite beyrouthine. Mokarzel, qui avait fait ses études chez les jésuites et parlait couramment le français, fut rapidement embaucher pour enseigner le français au Collège Saint François Xavier de Manhattan, une institution jésuite à l'époque. En plus de son travail d'enseignant, il fut également employer comme comptable pour différentes entreprises avant de s'engager dans une entreprise commerciale de produits secs avec Abdo Rihani en 1891. L'entreprise fait faillite et Mokarzel repart en conséquence brièvement pour le Mont-Liban en 1892.
À son retour aux États-Unis, les Arbeely, une famille grecque orthodoxe d'origine damascène, avaient commencé à imprimer Kawkab America (l'Étoile américaine), le premier journal arabophone d'Amérique du Nord ; Inspiré, Mokarzel entrepris d'ouvrir son propre journal Al-ʿAsr (L'Époque) avec le financement de son ami marchand, Najeeb Maalouf. Ceci eut pour conséquence le début d'une longue querelle entre Mokarzel et Nageeb Arbeely qui s'est traduite par une série de poursuites et de contre-poursuites entre les deux journaux. Finalement, le journal de Mokarzel fait faillite moins d'un an après son ouverture. Mokarzel fréquente brièvement l'école de médecine pendant deux ans avant d'abandonner.
Entre-temps, Mokarzel gagnait en notoriété pour son comportement controversé ; il s'engage notamment dans des bagarres et des disputes verbales avec d'autres immigrants arabophones et fut arrêté à plusieurs reprises pour diffamation et agression physique contre des membres de la communauté affiliés à la famille Arbeely. Les bagarres qui ont commencé à la suite d'une concurrence professionnelle et d'une antipathie personnelle ont évolué en batailles sectaires entre l'entourage maronite de Mokarzel et les familles orthodoxes de la communauté. Malgré ses multiples arrestations, Mokarzel n'a jamais été emprisonné, mais les controverses ne faisaient que commencer.
En 1895, Mokarzel est accusé d'adultère avec une femme mariée. Les Arbeely publient assez rapidement la nouvelle dans leur journal avec une transcription bilingue de la décision du juge, ternissant davantage la réputation de Mokarzel. Le couple accusé se marie et s'enfuit à Philadelphie pour fuir la dénonciation publique de la communauté.
=== Création dAl-Hoda === alt=Image d'une page de couverture de journal. Le texte est écrit en écriture arabe, la couleur du papier est brunâtre. Il y a une image d'un homme d'âge moyen au centre de la feuille.|thumb|Copie de la page de couverture du premier numéro d'« Al-Hoda » À Philadelphie, le 22 février 1898, Mokarzel, divorcé de son ancienne femme, publie le premier numéro de son deuxième journal Al-Hoda (La Guidance), qui deviendra le journal arabophone le plus longtemps publier aux États-Unis. Le premier numéro était composé de 18 pages de trois colonnes chacune et paraissait sur une base hebdomadaire. La publication s'est étendue en novembre 1898 à 24 pages, dont six pages complètes de publicité, et fut distribuée dans plus de quarante pays. Au début de 1899, Mokarzel s'est vanté que la diffusion d' Al-Hoda avait dépassé celle de son principal concurrent, le Kawkab America à tendance orthodoxe.
Bien que prétendant être une publication non sectaire, Al-Hoda était, comme la plupart des journaux arabes basés à New York, un porte-parole pour exprimer les positions confessionnelles de son propriétaire. Al-Hoda s'adressait principalement aux immigrants levantins arabophones, en particulier à la communauté maronite ; il rendait compte de la politique ottomane au Levant, de la réforme politique au Liban et des entreprises gérées par des immigrants. Le frère de Mokarzel, Salloum, s'est rendu aux États-Unis et s'est joint à l'entreprise la même année.
Le format de la publication change après l'arrivée de Salloum ; Al-Hoda a commencé à paraître deux fois par semaine et fut réduit à huit pages avec plus d'espace réservé aux publicités payantes. Malgré sa position dans la communauté maronite américaine, l'infamie et la controverse ont continué à suivre Mokarzel. En 1899, les jeunes mariés ont publié dans Al-Hoda un article apologétique sur le divorce de Sophie avec son précédent mari. Cependant, le mariage de Mokarzel battait de l'aile ; il se sépare de Sophie la même année où leur article fut publié et ils divorcent en 1902. Sophie retourne à New York et travaille en vendeuse de linge avant de déménager dans le sud de la Californie où elle ouvre un magasin de linge et épouse son troisième mari, un confiseur levantin. Les frères Mokarzel ont continué à imprimer Al-Hoda à Philadelphie jusqu'à la fin de 1902.
Retour à New York En 1902, Naoum et son frère retournent à New York et s'installent à Brooklyn ; ils installent leur journal à West Street à Manhattan où il fut publié le 25 août 1902 et a depuis été publié quotidiennement jusqu'en 1972. En 1904, Mokarzel épouse la sœur d'Ameen Rihani, Saada. Ameen Rihani a négocié le mariage de sa sœur avec Mokarzel, mais les deux n'ont jamais cohabité et Saada est rapidement retournée au Mont-Liban. En 1908, Mokarzel demande le divorce de Saada par contumace au motif qu'elle avait commis l'adultère dans une auberge du Mont-Liban. Le divorce est réglé en mai et a été suivi d'un différend de dix ans au cours duquel Saada a tenté de prouver son innocence et d'obtenir une pension alimentaire.
Mokarzel et Ameen Rihani ont eu une collaboration professionnelle durable avec Ameen publiant une section régulière intitulée Kashkoul al-Khawater (Patchwork de refléxions) de 1901 à 1904. Les deux écrivains se sont brouillés à cause du divorce de Naoum avec Saada et à cause de différences politiques et de valeurs conflictuelles.
Journaux et sectes concurrents L'approche de Mokarzel envers les autres journaux de la communauté arabo-américaine était contentieuse et conflictuelle, et il accusa les rédacteurs des autres journaux de manquer d'intégrité et d'éthique professionnelle. Les cibles les plus fréquentes des attaques de Mokarzel étaient Kawkab America et Al-Islah (La Réforme). Mokarzel a postulé, depuis la création d' Al-Hoda, que son journal était laïque et indépendant, accusant les autres journaux arabes basés aux États-Unis d'être sectaires et alignés politiquement sur les intérêts de la France, la Grande-Bretagne, la Russie et l'Empire Ottoman. Cette position a été fermement maintenue par Mokarzel jusqu'à ce que deux membres du clergé maronite, Yusuf Yazbek et Estephan Qurqumaz, cherchent à publier Al-Sakhra (Le Rocher), un journal représentant les Maronites américains. Se sentant menacé par la publication imminente, Mokarzel contrevient à ses positions précédentes et a déclaré qu' Al-Hoda avait toujours servi la secte maronite et a accusé les membres du clergé de chercher des « objectifs personnels et déshonorables ». Yazbek a accusé le journal de Mokarzel d'être un porte-parole d'un autre prêtre maronite, Khairallah Stefan. Mokarzel et son journal ont finalement prévalu.
L'animosité qui prévalait entre les journaux représentant différentes sectes reflétait une lutte sectaire intra-communautaire qui devient violente dans les années suivantes. En août 1905, Mokarzel rapporte que l'évêque orthodoxe Raphael Hawaweeny a appelé ses disciples à le « broyer ». Les tensions se sont transformées en violence à l'automne 1905 lorsque les partisans de Hawaweeny et les sympathisants de Mokarzel se sont affrontés, faisant 29 blessés.
La tension sectaire à Little Syria a atteint son apogée en 1906 lorsque John Stefan, frère du prêtre Khairallah Stephan, fut tué lors d'une bagarre dans un restaurant sur Washington Street. Mokarzel fut appréhendé par la police pour l'agression qui était liée au meurtre. L'accusation et l'arrestation de Mokarzel furent annulées car le plaignant ne se présenta pas au procès. L'accusation a été rejetée et les autorités policières ont désigné un homme orthodoxe, Elias Zreik, comme le meurtrier. Lors du procès de Zreik, l'accusation a soutenu qu'Elias et son frère George avaient été envoyés pour tuer Mokarzel ; ne l'ayant pas trouvé dans son bureau, ils se sont rendus au restaurant où ses sympathisants maronites se réunissaient souvent.
Nouvelle ère de l'imprimerie arabe et implication politique En 1910, les frères Mokarzel ont décidé d'adapter la linotype à l'écriture arabe pour atténuer le coût élevé et la tâche fastidieuse de la composition manuelle. Naoum Mokarzel a importé des lettres arabes d'Égypte et a acquis la première machine de ce type pour Al-Hoda auprès de la société Mergenthaler. Bien que la linotype ait rendu l'impression moins chère, il y avait une concurrence importante pour le lectorat, car la communauté arabophone de New York ne dépassait pas 10 000 personnes avant la Seconde Guerre mondiale.