Abou Abdullah Mohammad ibn Omar ibn al-Husayn at-Taymi al-Bakri at-Tabaristani Fakhr al-Din al-Razi Tabaristani (en ) ou Fakhr ad-Dîn ar-Râzî Amoli () de son nom complet Muḥammad ibn ’Umar Fah̲r al-Dīn al-Rāzī ou plus simplement Fakhroddîn RâzîHenry Corbin, « Histoire de la philosophie islamique », Gallimard, 1986, ., né à Ray (Empire seldjoukide) en 1150, et mort en 1210 à Hérat (Empire khwarezmien, aujourd'hui en Afghanistan) est un théologien et philosophe persan.
Musulman d'obédience sunnite chaféite, il enseigna la théologie musulmane. Il étudia aussi la philosophie, la médecine, l'astronomie et la logique. Il écrivit un grand nombre d'ouvrages, en arabe et en persan, dont les principaux sont : Les Notations sur les principes de la religion, Le Précis des idées des savants, des philosophes et des théologiens anciens et récents et Le Grand Commentaire du Coran (aussi connu sous le titre Les Clés de l'invisible).
« Exigeant dans ses démonstrations, Rāzī fut un esprit avide de sciences et non bridé par les préjugés »Traité sur les noms divins. Préface par Pierre Lory. (en ligne).
Sa dépouille repose dans un mausolée à Hérat.
Biographie
Il est né à Rayy, ville située aujourd'hui dans la province de Téhéran. De là vient son nom (nisba) d'al-Rāzī. Il s'est instruit auprès de son père, qui était théologien asharite et auteur de sermons réputés. C'est pourquoi on l'a surnommé ibn al-Khaṭīb (« le fils du prêcheur »). Quant à son nom Fakhr ad-Dīn, il signifie : « la gloire de la religion ». Il a poursuivi sa formation à Nishapur, un centre intellectuel réputé de Perse. De retour à Rayy, il suit l'enseignement d'al-Majd al-Jīlī, un disciple d'al-Ghazalī. À cette époque, il découvre les œuvres d'Avicenne, soit à Nishapur, soit par l'intermédiaire d'al-Jīlī. Il se déplace beaucoup, d'abord à Maragha où il suit al-Jîlî. Puis il enseigne à Marand, Hamadhan, puis en Transoxiane, à Samarcande. Tracassé par des opposants traditionalistes à ses cours, il se met au service de la famille Ğurid, en Afghanistan, vers 1200. Le sultan des Ğurid ouvre pour lui une madrasa à Hérat.
À Hérat, il tombe malade et meurt en 1210. Son esprit encyclopédique, ses succès, sa fiertéJean R. Michiot, «La pandémie avicennienne au », p. 288, cite la 16ème Controverse (al-Munāzarāt), qui donne une idée de la personnalité de Fakhr ad-Din ar-Razi : ne s'estimant pas assez bien reçu par al-Ghaylanī, il fait subir à son hôte la loi du talion., mais aussi sa passion dans les débats, voire son agressivité, ont suscité des jalousies et lui ont valu beaucoup d'inimitiés, notamment de la part des traditionalistes hanbalites. Il n'est pas impossible qu'il soit mort empoisonné. Frank Griffel rapporte que sa famille a dû simuler un enterrement et rapatrier sa dépouille en cachette afin de la soustraire à ses ennemis, de crainte qu'ils ne la mutilent.
Penseur aux facettes multiples, il a écrit aussi bien dans le domaine du kalām (théologie) que du fiqh, de la philosophie, de la logique, de l'astronomie, de la médecine (il a écrit un livre sur le pouls et un commentaire du Qānūn d'Avicenne), de la minéralogie et de la physique. Sa curiosité l'a poussé à s'intéresser aussi à l'alchimie, à l'astrologie et à la physiognomonieTraité des noms divins, Introduction : notice biographique, (en ligne). Roger Arnaldez conclut un article qu'il lui a consacré en ces termes : « Il n'est ni sectaire ni partisan ; il veut bien plutôt accueillir dans son vaste système tout ce qui peut contribuer à construire une pensée musulmane cohérente, solide, riche et ouverte.»
Contexte
Politique Ar-Rāzī vit à une époque troublée. Le califat abbasside est sur le déclin. Le calife de Bagdad est affaibli. Il est difficile de gouverner le territoire, très étendu, de l'Empire abbasside. Aussi, l'autorité est confiée à des gouverneurs, qui sont parfois tentés de s'emparer du pouvoir. Les Seljoukides, qui ont pris la Ville ronde en 1055, ont laissé le calife en place. Mais en se proclamant sultans, ils exercent le pouvoir véritable. Nizam al-Mulk, le protecteur d'al-Juwaynī, a été assassiné en 1092. À l'ouest, les Croisades, dont la première se solde par la prise de Jérusalem en 1099, contribuent à cet affaiblissement. À l'Est, les Ghaznévides ont dû reculer devant les Seljukides, mais sont restés maîtres en Afghanistan. Les Seljuqides eux-mêmes se divisent, se partagent l'Empire en de multiples dynasties, et ont pour ennemis les Assassins. La dynastie abbasside va reprendre un temps l'autorité qu'elle avait cédée. Trois califes se succèdent pendant la vie d'Ar-Razī : al-Mustandjid (règne de 1160 à 1170), al-Mustadi (1170-1180), enfin an-Nasir. Ce dernier, qui règne de 1180 à 1225, parvient à défaire les Seljukides : en 1194, le sultan Tuğrul III meurt au combat. Il tente de restaurer l'autorité du califat et parvient à une alliance avec la secte chiite des Assassins. Mais l'Empire sera balayé par l'invasion mongole menée par Houlagou Khan, petit-fils de Genghis Khan, en 1258, qui met à sac Bagdad. Le calife Al-Musta'sim est tué.
En Afghanistan, Les Ghurides ont remplacé les Ghaznévides : Ghazna est prise en 1150, l'année de naissance d'Ar-Rāzī. Les Ghaznévides sont totalement défaits en 1186. Mais Muhammad Ghûrî est assassiné en 1206. Des mamelouks fondent alors le sultanat de Dehli.
Les thèmes politiques sont peu présents dans l'œuvre de Fakhr al-DinIl aborde la question du califat dans le Kitāb al-arba'in fi usul al-din (40 questions de théologie), où il fait l'objet de la 39ème question, et dans la quatrième partie des Muḥaṣṣal afkār al-mutaqaddimīn wa-al-mutaʾakhkhirīn. C'est l'usage chez les théologiens asharites de traiter la question du califat à la fin des livres de théologie.. Mais son œuvre entière peut être lue comme un reflet de la politique des califes, particulièrement d'al-Nasir, pour restaurer l'empire sous l'unité de l'islam. En effet, le travail de Fakhr ad-Din est un effort de conciliation, entre philosophie et kalâm, entre acharisme et mutazilisme.
Climat religieux L'islam lui aussi est divisé. Des conflits, parfois violents, ont éclaté, notamment à Bagdad, entre sunnites et chiites. L'arrivée des seljoukides en 1055 a provoqué la fuite des chiites. Mais les dissensions internes au sunnisme sont alors apparues au grand jour, particulièrement les querelles entre mutazilites et hanbalites. Les Seljoukides, surtout Nizam al-Mulk, parviennent à assurer une unité fondée sur un enseignement unifié de l'islam, grâce à un réseau de médersas. Mais au , l'islam est désuni. À la division entre sunnites et chiites s'ajoutent, chez les sunnites, les conflits entre chaféites, hanéfites et hanbalites. Sans compter les mutazilites, et de nombreuses sectes aujourd'hui disparues, comme les karramites, dont nous avons connaissance justement grâce à des auteurs comme al-Baghdadī et Ar-Razi. Ce dernier, par exemple dans le Traité des Noms divins, expose les doctrines des différentes écoles, avec impartialitéTraité sur les noms divins. Introduction, ., avant de les examiner. Ar-Razi lui-même a dû affronter l'hostilité de ses adversaires. Il a rencontré des mutazilites dans le Khwarezm, mais le dialogue avec eux a tourné courtTraité sur les noms divins. Introduction, .G.C.Anawati. « FAKHR AL-DIN AL-RAZI » in Encyclopedia of islam, vol. II, ..
Parmi ces différents courants, le mysticisme soufi a fait son apparition : au sont publiées les premières œuvres. Le soufisme se constitue en tant que discipline nouvelle au sein du sunnisme pendant le . Des manuels sont rédigés, des couvents sont fondés. La première confrérie est créée à la fin du règne des Seljoukides. Le principal représentant du soufisme au est Ibn Arabi. Contemporain de Fakhr ad-Din, il lui écrit une lettre dont on ne sait pas quelle influence elle a pu avoir sur la pensée d'Ar-Razi. Mais ce dernier, dans le Traité des noms divins, lorsqu'il examine les réponses possibles aux problèmes qu'il soulève, prend soin de citer les maîtres soufis, qu'il connaît donc. Selon Michel Vâlsan, cité par Maurice Gloton, cette lettre, qui l'exhorte à « entrer dans la voie des exercices et des efforts spirituels » l'aurait en effet encouragé à s'initier au soufisme à la fin de sa vie. Elle témoigne en tous cas de la conscience, chez Ibn ʿArabi, de dispositions pour la spiritualité soufie de la part d'Ar-Razi.
Climat intellectuel Depuis al-Ghazali, mort en 1111, les temps ont changé. L'auteur du Tahafut prenait la précaution de ne pas citer les noms des philosophes qu'il critiquait, parce qu'il reprenait également à son compte certaines de leurs thèses. En revanche, Ar-Razi ne cache pas ses références à Avicenne. La falsafa (philosophie inspirée d'Aristote) s'est déjà introduite dans le kalam, par le biais d'al-Ghazali et avant lui d'al-Juwayni, mais aussi d'al-Baghdadi. Ce dernier, dans le Kitab al-Mutabar, n'avait pas hésité à confronter les positions des théologiens asharites à celles des philosophes aristotéliciens, et parfois à trancher en faveur des falāsifa.
Théologie Ar-Rāzī est à la fois théologien et philosophe. Le kalām est la théologie rationnelle, ou justification du dogme par l'argumentation. Apparu dans les premiers temps de l'islam, il a progressivement évolué pour s'ouvrir aux concepts et méthodes des philosophes. Avec al-Ghazalī puis Ar-Rāzī, cette évolution atteint un apogée. Les adversaires d'Ar-Rāzī, notamment karramites, mais aussi certains soufis, l'accusent d'avoir franchi la limite qui distingue théologie et philosophie. Faḫr ad-Din devra s'en justifier dans son Taḥṣīl al-ḥaqq ve tahqiq al-khalq.alt=Manuscrit du al-Maṭālib al-'āliya de Faḫr al-Dīn al-Rāzī|vignette|Manuscrit du al-Maṭālib al-'āliya de Faḫr al-Dīn al-Rāzī. BNF/Gallica
Kalām et philosophie Fakhr ad-Dīn est un théologien ashٴarite, l'un des plus influents après al-Ghazali. Il conserve plusieurs des thèmes présents dans le kalām de l'école depuis l'époque du fondateur al-Ashٴari. Par exemple, l'idée que Dieu, tout-puissant, est la seule cause efficiente dans l'univers. Au sujet des actions humaines, il reprend la thèse selon laquelle nos actes sont créés par Dieu, et seulement « acquis » par nous. La volonté humaine n'est qu'une cause secondaire, elle-même causée par la liberté de Dieu. Il conserve également l'idée que le monde est composé d'atomesDans sa jeunesse, il aurait rejeté l'atomisme d'al-Ash'ari, puis l'aurait finalement réintégré à sa propre doctrine, nous apprend G. C. Anawati (Article « FAKHR AL-DIN AL-RAZI » in Encyclopædia of islam, vol. II, )., conception présente déjà chez al-Ashٴari et ses disciples comme al-Baqillanī.
Mais il poursuit l'intégration de la philosophie dans le kalām, ébauchée par al-Juwaynī et poussée plus avant par al-Ghazalī. Non seulement il emprunte aux philosophes (Al-Farabī et Avicenne) leurs concepts et leurs méthodes, mais il n'hésite pas, lorsque leurs arguments lui paraissent plus solides, à préférer leurs thèses à celles des théologiens. Par exemple, alors qu'al-Ghazalī, dans Incohérence des philosophes (Tahāfut al-falāsifa), dénonce la thèse de l'éternité passée (ou pré-éternité) du monde, défendue par Avicenne et inspirée d'Aristote, comme hérétique, Ar-Rāzī examine la position des uns et des autres, puis conclut que si les philosophes ne sont pas en mesure de prouver l'éternité passée, leurs adversaires ne sont pas davantage capables de prouver la thèse contraire. Il refuse donc, de façon assez moderne, de trancher la question et la laisse en suspens.