Juan Negrín (Las Palmas de Grande Canarie, - Paris, ) est un physiologiste et homme d'État espagnol. De 1937 à 1945, il est chef du gouvernement de la Seconde République espagnole, puis du gouvernement en exil.

Son parcours est atypique. Il entre tardivement en politique et ce après une carrière de chercheur et de professeur de physiologie. Il s'affilie au PSOE en 1929 et abandonne la recherche. Il parle plusieurs langues étrangères, ce qui est assez inhabituel pour un homme politique espagnol.

Président du gouvernement de la République de 1937 à 1939, Juan Negrín est un des personnages les plus controversés de la guerre civile espagnole. Selon l'historien Stanley G. Payne, personne n'est plus détesté que lui. Le camp franquiste le considère comme un « traitre rouge », tandis qu'une partie du camp républicain lui reproche la prolongation inutile de la guerre, les atrocités commises par les checas et la subordination aux plans de l'Union soviétique. Le PSOE, dominé par Indalecio Prieto décide de son exclusion en 1946, l'accusant de subordination au Parti communiste d'Espagne et à l'Union soviétique. En , le PSOE décide la réhabilitation de Juan Negrín, considérant les accusations portées contre lui sans aucun fondement.

Vie privée, famille et études Il est le fils aîné de Juan Negrín Cabrera, homme d'affaires prospère, et de Dolores López Marrero, née à San Mateo. Sa famille est très conservatrice et catholique convaincue. Son frère est clarétain et sa sœur prononce les vœux séculiers. Sa mère termine sa vie à Lourdes après la guerreDiario El País: Negrín=Ciencia + Democracia. Publicado el 12/11/2006.

Negrín entame ses études dans sa ville natale au collège privé La Soledad et obtient son à quatorze ans. En 1906, son père l'envoie étudier la médecine en Allemagne. Il entame ses études à quinze ans à l'université de Kiel et poursuivit Leipzig (1908). Là, il travaille au célèbre Institut de physiologie et se lie à la prestigieuse figure de Ewald Hering. Le il obtient le grade de docteur avec une thèse sur Zur Frage nach der Genese der Piqûre-glycosuriePublicada en el Pflügers Archiv für gesamte Physiologie des Menschen und der Tiere , 1912, 314 ss.. Durant les deux années suivantes, il publie diverses recherches en physiologie dans des revues allemandes, il travaille comme assistant à l'université de Leipzig. À cause de la mobilisation de ses supérieurs lors de la Première Guerre mondiale, il endosse de nouvelles responsabilités professorales. Il refuse toutefois le poste de Privat-Dozent qu'on lui offre, préférant retourner en EspagneJ. Corbella, La relació de Juan Negrín amb l’Institut de Fisiologia de Barcelona, Revista de la Real Academia de Medicina de Catalunya, 22, 2007, 99-100, en lire en ligne. En Allemagne, il termine presque un cursus de chimie et apprend l'anglais, l'allemand et le français. Il traduit L'Anaphylaxie de Charles Richet du français vers l'allemand. Peu après, il apprend également l'italien et le russe. En tout, il connaitra dix langues.

Le il épouse María Mijailova Fidelman, issue d'une famille russe originaire d'Iekaterinbourg qui étudie également à Leipzig. Des cinq enfants issus de cette union, deux filles meurent jeunes. Ces malheurs provoquent une distanciation dans le couple et l'entrée dans la vie de Negrín de Feliciana López de Dom Pablo (1906-1987), une de ses assistantes qui devient sa compagneResumen de la biografía, par E. Moradiellos, El País, 12 novembre 2006..

Ses fils Juan, Rómulo y Miguel Negrín Fidelman ne reviennent pas d'exil. Le fils aîné Juan (né à Leipzig en ) est neuro-chirurgien et exerce à New YorkCf. “Médicos españoles en el exilio”. Il épouse l'actrice et représente ses frères dans les procédures intentées contre l'État espagnol en raison de la confiscation de tous les biens de leur grand-père paternel, procédures qui se clôturent en 1995Cf. el Real Decreto de 1995. Rómulo (né à Madrid le ) est aviateur durant la guerre civile, fait des études d'ingénieur à New York et vit au Mexique jusqu'à sa mort en 2004. En raison de la grave maladie de sa femme, leurs enfants Juan Román et Carmen sont élevés à Paris par leur grand-père paternel jusqu'à la mort de ce dernierEl anónimo ciudadano Negrín, La Provincia. Diario de Las Palmas, 27 juillet 2008.. Le troisième fils de Negrín réside au New Jersey.

Carrière académique en Espagne Negrín rentre en Espagne en et le et il sollicite une bourse d'études pour poursuivre ses recherches à New York et Harvard. Santiago Ramón y Cajal lui propose plutôt la direction du nouveau laboratoire de physiologie générale à Madrid qui par manque de place à l'Institut national des sciences, se trouve dans les caves de la résidence universitaire ; Negrín accepteE. Garcia Camarero: Negrín, Ciencia y Exilio. Biblioteca digital del Ateneo de Madrid.

En 1919, il passe un examen d'équivalence et son titre allemand de licencié en médecine et chirurgie est confirmé. L'année suivante, il présente une thèse de doctorat El tono vascular y el mecanismo de la acción vasotónica del esplácnico. En 1922, il inaugure une chaire de physiologie à l'université centrale de Madrid. Il organise alors un laboratoire d'application au sein de la faculté de médecine, tandis qu'il oriente celui de la résidence universitaire vers la recherche.

Negrín s'attache surtout à créer une école de physiologie de renommée internationale. Il est le maître de Severo Ochoa (qui obtient le prix Nobel de médecine), de José María García-Valdecasas et de . Ses élèves peuvent bénéficier de l'abondante bibliothèque de physiologie que Negrín a ramené d'Allemagne et qu'il complète au long des années. Malgré ses connaissances et selon le témoignage de ses élèves comme Severo Ochoa, il « expliquait mal » et « se dédisait beaucoup »Perez Peña (2005: 182-3)..

Après ces années fécondes d'enseignement et de recherches scientifiques de première qualité, il abandonne cette carrière et entre en politique. Un des hôpitaux les plus importants des Canaries situé Las Palmas de Grande Canarie porte le nom de Hospital Doctor Negrín.

Carrière politique Il entre au Parti socialiste ouvrier espagnol en 1929 et en 1931, il est élu député de la province de Las Palmas. Il le reste jusqu'à sa démission en 1934. Negrín ne porte pas grand intérêt aux théories marxistes. Il ne se lie jamais aux syndicats et appartient à l'aile « priétiste » du parti. Il professe un socialisme modéré et est convaincu de la nécessité de l'enseignement laïc pour faire progresser le pays.

Le , en raison de la loi sur l'incompatibilité, il démissionne de son poste de professeur et on lui concède deux tiers de son traitement. Quelques jours plus tard, le , le ministre de l'instruction publique Marcelino Domingo l'autorise à poursuivre son enseignement.

Il est soupçonné de participation à la révolution de 1934 mais l'affaire est classée. Il reste donc vice-président du groupe socialiste, faisant fonction de président à la suite de l'emprisonnement de Largo Caballero pour sa participation au coup d'ÉtatMoradiellos (2006: 144-5).

Guerre civile

Ministère de l'Économie et des Finances En , il est nommé ministre de l'Économie et des Finances dans le gouvernement de Largo Caballero. Il y représente le PSOE et l'aile priétiste du parti.

En tant que ministre des Finances, il met en place les carabineros, une force de hommesJackson, Gabriel. The Spanish Republic and the Civil War,1931-939. Princenton University Press. Princenton. 1967. p. 339 dans le but de reprendre le contrôle des postes de frontière avec la France qui étaient aux mains de la CNTBeevor, Antony. The battle for Spain. The spanish civil war. Penguin Books. 2006. Londres. p. 263, Hugh. The Spanish Civil War. Penguin Books. Londres. 2003. p. 647-648.

Il fait également approuver et supervise le transfert secret de la plus grande part des réserves d'or de la Banque d'Espagne. (sur 635) d'or fin sont transportées jusque Carthagène puis jusqu'à Moscou (le fameux Or de Moscou). Ce transfert a lieu afin de payer les équipements militaires que la République achète à l'Union soviétique, qui exige d'être payée d'avance. Cette mesure est la seule alternative possible au refus des puissances démocratiques de vendre des armes à l'Espagne, refus qui repose sur un Pacte de non-agression dont l'Allemagne et l'Italie, assez paradoxalement, sont également signataires tout en soutenant activement les nationalistes espagnols. Certains critiques pensent que cette décision plaça le gouvernement républicain sous le contrôle de StalineBeevor, Antony. The battle for Spain. The spanish civil war. Penguin Books. 2006. Londres. p. 303.

Présidence du conseil des ministres

Au printemps 1937, il joue un rôle crucial dans la vie politique de l'Espagne républicaine. À ce moment-là, le gouvernement de Largo Caballero vacille devant le mécontentement des communistes, des priétistes et des républicains de gauche. Ce mécontentement est dû au manque d'intégration du gouvernement et à la mauvaise gestion de l'effort de guerre (Largo Caballero est également ministre de la guerre). Ses opposants l'accusent d'inefficacité, de manque de centralisation et de condescendance envers les forces de la gauche républicaine (anarchistes, caballeristes et trotskistes du POUM). Les communistes provoquent une crise du gouvernement en demandant son remplacement au ministère de la guerre. Le président de la République Azaña accepte et il nomme Negrín président du gouvernement.

Il n'est pas au courant de l'assassinat de Andreu Nin et des projets du POUM avant les faits"La última palabra de Juan Negrín", El País ().. De nombreux crimes furent commis par les communistes et les anarchistes sous son gouvernement. Le conflit entre ces deux courants politiques se mue en vraie guerre civile à l'intérieur de la Guerre civile, surtout en Catalogne

Le premier acte politique important du nouveau gouvernement Negrín est la publication des Treize points () qui établissent et concrétisèrent les objectifs de la guerre civile et sur lesquels il prétendait établir un accord de principe avec les « nationaux ».

L'offre est rejetée par Franco qui exigeait une reddition inconditionnelle. Frustré dans son désir de rétablir la paix, Negrín renforce ses pouvoirs et lance une nouvelle et grande offensive qui est un désastre pour les républicains. À son entrée en fonction en , une victoire du Front populaire est encore concevable. Les opérations militaires menées par la suite ne sont qu'une suite lamentable de défaites. Avaient été perdues les batailles de Brunete, de Belchite, tout le nord, Teruel, Alcañiz, Lérida, Tortosa et Vinaròs. L'Espagne républicaine est alors coupée en deux.

Il transfère le gouvernement à Barcelone () et en , il réorganise son gouvernement (au sein duquel il cumule le porte-feuille de la défense, précédemment occupé par Prieto) avec l'appui de la CNT et de l'UGT. Negrín tente de renforcer le pouvoir central face aux syndicats et anarchistes, en s'alliant à la bourgeoisie et aux classes moyennes, en essayant de limiter le mouvement révolutionnaire et en établissant une économie de guerre. Il lança une politique de renforcement de l'armée et du pouvoir gouvernemental, plaça l'industrie sous le contrôle de l'État et essaya d'organiser la retraite. Désapprouvant son centralisme, les ministres Irujo et Ayguadé démissionnèrent le . Le il annonce le rappel des Brigades internationales, espérant qu'en contrepartie, les volontaires italiens du camp national feraient de même. Il avait en fait l'intention de lier le conflit espagnol à la Deuxième Guerre mondiale qu'il pense imminente. Les accords de Munich font s'évanouir tout espoir d'aide extérieure.