Pierre-André Mordret, est un collectionneur, homme de lettres, philanthrope et notable angevin du .
Né le en la paroisse Saint Maurice d'AngersBéatrice de Chancel, exposé sur Pierre André Mordret pour la société des études Angevines, 31.05.1990, consulté au service documentation du Musée des Beaux-Arts d'Angers le 29.10.2025., il meurt dans cette même ville le à l'âge de 88 ans.
Figure marquante de la bourgeoisie cultivée d’Angers, il s’est distingué par son intérêt précoce (dès ses 10 ans) pour les arts médiévaux et de la Renaissance, ainsi que par son engagement social et républicain.
Biographie
Ascendance La famille de Pierre-André Mordret est fortement marquée par son appartenance au milieu de l'artisanat : son grand-père exerce le metier de gantier-mégissier (artisan du cuir spécialisé dans la préparation des peaux fines — mégisserie — et dans la fabrication de gants). Son père, quant à lui, est marchand d'eaux-de-vie et de vinaigre.
Si la famille semble heureuse, bien établie et à l'abri du besoin, elle est cependant marquée par le décès prématuré de la mère de Pierre-André en 1786.
Enfance Mordret grandit d'abord rue de la Poissonnerie, puis dans un quartier populaire entre la cathédrale et la Maine.
Son enfance se déroule durant la Révolution, période qu’il évoquera plus tard dans plusieurs récits manuscrits, notamment à travers le personnage fictif de Bazille Godeau, témoin des événements de 1794 à Angers. Ces écrits traduisent son rejet de la terreur et son attachement à une conception modérée et humaniste de la République.
Mariage et descendance En 1835, il épouse Marie-Thérèse-Eugénie Guyard, une femme de vingt sa cadette, fille d'un notaire de Corné. De cette union naît Eugène, leur unique fils, qui eut ensuite une carrière d'avocat à Saumur.
Domiciles et propriétés Pierre-André Mordret posséda plusieurs biens immobiliers, notamment à Feneu dès 1815, puis à Angers, où il résida rue de la Croix-Blanche (actuelle rue de la Croix, parallèle à la rue Plantagenet entre la rue Bodinier (autre collectionneur angevin) et la rue Parcheminerie), puis à partir de 1840 dans un hôtel particulier du — l'hôtel de Villiers — situé 9 rue Saint-Georges. C'est dans cet hôtel qu'il réunira l'essentiel de sa collection, conservée à l'abri du public, pendant presque 80 ans.
En 1844, il acquit également les bâtiments de l’ancien prieuré de Beaumont, dépendant de l’abbaye Saint-Aubin, à Pruniers, sur les hauteurs de la Maine.
Vie publique et philanthropique Comme son grand-père avant lui, Pierre-André Mordret fit fortune dans le commerce d’étoffes.
Notable et érudit, il participa activement à la vie civique et associative de sa ville :
En 1815, il est brièvement nommé maire de Feneu, probablement pour des raisons politiques, mais n’exerce pas réellement la fonction. En 1831, il est membre cofondateur du "Dépôt de mendicité" (œuvre de charité dont il resta membre jusqu’en 1867). En 1832, il prononce l’éloge du docteur Charles-Marie Billard (1800-1832).« En 1833, c'est en qualité de membre du "Dépôt de mendicité" qu'il prononce un discours lors de l'inauguration du buste de Billard commandé par la municipalité à David d'Angers pour le musée des Beaux-Arts. Mordret rappelle le rôle de Billard dans la lutte contre l'indigence et la mendicité et remercie David de célébrer ainsi Billard, comme il l'avait fait pour Joachim Proust, La Revellière-Lépeaux, le grand Condé, le général Foy et Béclargo ». En 1833, il devient également administrateur du "Mont de Piété". En 1859, il est le vice-président du "Dépôt de mendicité". En 1845, il prend l’initiative d’une souscription pour un buste du docteur François-Claude Garnier (1759-1844), médecin des pauvres, une nouvelle fois confié au sculpteur David d’Angers, artiste avec lequel il aura une riche correspondance entre 1838 et 1846. En1858, il devient administrateur de la Caisse d'épargne. Républicain convaincu, il fut également membre de plusieurs loges maçonniques et participa à la Société industrielle d’Angers ainsi qu’à la Société d’agriculture, sciences et arts, où il contribua à l’organisation d’expositions.
Pierre-André Mordret fut également actif dans la région, en particulier en Vendée : En , il y prendra la tête d'une compagnie de la Garde nationale mobile.
Œuvres littéraires Pierre-André Mordret est l’auteur de plusieurs textes littéraires, dont deux furent imprimésDossier Pierre André Mordret, consulté au service documentation du Musée des Beaux-Arts d'Angers le 29.10.2025. :
Valentine (Paris, Rosier et Mame, 1829, 68 p.). « C'est son œuvre la plus ambitieuse ; le thème de la collection y apparait également. Surpris par un orage, le narrateur se réfugie près de Brissac chez un vieillard, avec lequel il évoque la Révolution. L'homme lui remet un coffret orné de reliefs de la Renaissance et un manuscrit, qui contient l'histoire de Valentine, fille d'un compagnon d'armes d'Henri IV, mariée par le Roi, qui avait eu la vie sauve grâce au père de la jeune fille. Le parallèle entre le règne d'Henri IV, époque d'apaisement après les guerres de religion et les années qui suivent la Révolution est évident. La figure d'Henri IV semble d'ailleurs avoir constitué pour P.-A. Mordret une référence importante ». Le Hibou de Saint-Laurent (Angers, Ernest Lesourd, 1832, 31 p.). Roman dont les recettes ont été cédées au "Dépôt de mendicité". « Cette fois, plusieurs récits très courts sont réunis, ainsi qu'une description moqueuse des concerts et de la promenade à Angers les jeudis et les dimanches soirs ».Il est également à l'origine de :
Récits poétiques (Paris, 1856). À travers ces textes, Pierre-André Mordret apparait comme un homme plutôt acquis aux principes de la Révolution, mais partisan de l'ordre et profondément traumatisé par les déchaînements de haine et de violence de la Terreur (d'où son engagement dans le maintien de l'ordre dans les Mauges — Vendée — en 1832, au début de la monarchie de Juillet).
Mais Pierre-André Mordret ne s'est pas contenté de ces récits manuscrits. Célestin Port a répertorié, dans la notice de son dictionnaire qu'il lui a consacrée, des articles parus dans les Affiches d'Angers et quelques opuscules. Les « éphémérides » (non signées) des Affiches d'Angers constituent un genre très anecdotique.
Collection et mécénat
L'eclectisme Les zones d’ombre entourant ses premières années ne permettent pas de déterminer comment lui est venu le goût de la collection. Néanmoins, les témoignages font état d’une passion déjà affirmée pour cette activité, ce qui rejoint l’anecdote rapportée par Mordret dans son petit roman, où Bazille Godeau ramasse une montre en argent sur le Champ des Martyrs d’Avril.
Si Pierre André Mordret fut un collectionneur de manuscritsX. Barbier de Montault, Revue de l'Anjou, chronique locale, livres d'heures retrouvés de l'ancienne collection Mordret, 1885, consulté au service documentation du Musée des Beaux-Arts d'Angers le 29.10.2025., il fut aussi et surtout l’un des premiers collectionneurs angevins d’objets médiévaux et Renaissance. Dans une époque marquée par la redécouverte du Moyen Âge et la dispersion des biens religieux à la suite de la Révolution – illustré à Paris par les collections d’Alexandre du Sommerard ou d’Edme Durand – Pierre-André Mordret se distingue par la précocité de son goût en province.
Selon le témoignage de Louis de Farcy recueilli en 1897 par Jean-Joseph Marquet de Vasselot, Pierre-André Mordret achetait « à vil prix » ses objets d’art malgré les protestations de sa femme, épousée en 1835 :« M. Mordret était à peu près seul à Angers tout d’abord à s’occuper d’antiquités : c’est presque pour rien qu’il put acquérir ses émaux, etc. ».
L'évolution de sa collection Sa collection, essentiellement composée d’œuvres d’origine angevine, mêlait objets médiévaux, vitraux, émaux peints limousins, faïences de Nevers, sculptures, manuscrits et curiosités locales. Mordret s’intéresse tout particulièrement aux « arts du feu », réunissant environ 270 émaux, dont plusieurs signés de Léonard Limosin, Pierre Reymond ou Jean de Court, exposés à Paris en 1865 à la demande d’Alfred Darcel.
Il possédait également un ensemble remarquable de vitraux issus d’églises du Maine-et-Loire, des portraits en cire d’abbesses du Ronceray, ainsi qu’un relief en cuivre doré représentant une tête de femme du XIIIᵉ siècle, aujourd’hui au musée des Beaux-Arts d’Angers, son pendant masculin se trouvant au Louvre.
Des catalogues manuscrits, conservés par ses descendants, permettent de suivre l'évolution de sa collection :
En 1825, elle compte déjà vitraux, émaux peints, tableaux et planches de cuivre. En 1833, s’y ajoutent céramiques, ivoires et meubles.
Ses échanges avec d’autres collectionneurs, notamment à Tours (1846-1855), ainsi que les objets d’origine locale (le Ronceray, le Verger, etc.), témoignent d’un approvisionnement à la fois régional et national. Certains objets proviendraient des bouleversements révolutionnaires, intégrés très tôt à sa collection. Les expositions angevines Tout d'abord comme secrétaire des expositions de peinture et de sculpture de 1835 et 1838 (organisées par la Société d'agriculture, sciences et arts). Ensuite comme exposant en 1832, 1839 pour l’exposition rétrospective d’Angers, puis 1858 et 1864. En 1877, soit 5 ans après sa mort, sa veuve confiera une dernière fois des objets de sa collection à une exposition.
Le décès
Après le décès de P.-A. Mordret en 1872, cette collection est restée plusieurs années dans l'hôtel de Villiers et la notice du dictionnaire de Célestin Port en 1876 se termine par le souhait de voir installer la collection Mordret à l'hôtel Pincé, propriété de la municipalité alors inoccupée. Mais en 1881, la famille Mordret organise deux ventes aux enchères, l'une à Paris, où sont mis à prix les objets d'art et les tableaux, l'autre à Angers, quelques mois plus tard, qui a comporté des sculptures et des gravures.