Sparte est depuis l'Antiquité une cité qui sert de référence qui a fait l'objet de réceptions suivant différentes modalités, qui se prolongent jusqu'à l'époque contemporaine. Son image a suscité de nombreuses interprétations, qui en ont donné une vision idéalisée, positive ou négative.
Un « mirage spartiate » ? Dans l'Antiquité vignette|250px|Ruines de Sparte.
Sparte se distingue d'abord peu des autres cités grecques. Homère évoque dans le Catalogue des vaisseaux la « creuse Lacédémone », II, 581., entourée par les monts Parnon et Taygète où, dans l'Odyssée, Artémis est représentée menant la chasse, VI, 102..
Dès la fin de l'époque archaïque, cependant, Sparte émerge du lot, d'abord pour la puissance de sa phalange, ensuite pour son système politique, que beaucoup de poètes et Hérodote considèrent comme un modèle d'eunomie, c'est-à-dire de justice et de bon ordre.. Hérodote ainsi représente le roi spartiate en exil Démarate avertissant Xerxès que les Spartiates sont « les plus braves de tous les hommes » et soulignant que « la loi est pour eux un maître absolu »Hérodote, VII, 104.. Cependant, aucune cité ne se dote d'une constitution similaire, même parmi celles qui adoptent une forme oligarchique.
L'admiration pour le modèle spartiate se développe particulièrement à Athènes. Le premier de ces « laconisants » est Cimon, qui appelle son fils LacédémoniosPlutarque, Vie de Cimon, XVI, 1. et persuade en ses concitoyens de venir en aide à Sparte, frappée par un tremblement de terrePlutarque, Vie de Cimon, XVI, 9..
Les historiens contemporains Thucydide puis Xénophon, pourtant athéniens de naissance, décrivent de façon plutôt très positive le modèle spartiate et surtout l'attitude de ses généraux et rois pendant la guerre du Péloponnèse. Notamment, la prudence de Sparte, ses multiples offres de faire la paix, refusées par la démocratie athénienne, I, 10, 2., et finalement, le refus de Sparte vainqueur de détruire Athènes (ce qui était réclamé pourtant par ses alliées Corinthe et Thèbes).
Il y a bien entendu un recouvrement entre le fait d'être « laconisant » et celui d'être partisan d'un modèle oligarchique : Critias, chef de file des Trente à qui Sparte, vainqueur et occupant, donne le pouvoir en , est décrit comme un « laconisant notoire »Philostrate, Vie des sophistes, I, 16., pour qui la constitution de Sparte est la meilleure de toutesXénophon, Helléniques, II, 3, 34..
Parmi les sources qui nous sont parvenues, pour essayer de trouver des critiques de Sparte, il faudrait aller jusqu'à chercher dans le domaine de la mythologie (par exemple, Euripide représente ses personnages spartiates de l'époque de la guerre de Troie, Ménélas et Hermione, comme des êtres détestables, obnubilés par la richesse et le pouvoir, brutaux et fourbes.).
Au début du , Sparte a donc totalement vaincu Athènes dans la longue guerre du Péloponnèse. Beaucoup de Grecs attribuent la victoire à la supériorité de l'organisation politique spartiatePlaton, Lois, I, 626 c.. C'est le cas notamment de la Constitution des Lacédémoniens, attribuée à Xénophon, qui a combattu contre sa propre cité sous les ordres du roi Agésilas II à la bataille de Coronée et a fait subir à ses fils l'éducation spartiate. De son côté, mais de façon anecdotique, Platon dénonce la mode par laquelle, pour imiter les Spartiates, Platon, Protagoras, 342 b-c..
Platon connaît bien les laconisants pour les avoir abondamment fréquentés pendant sa jeunesse. Son attitude vis-à-vis de Sparte est mesurée : il loue l'eunomie et la sagesse spartiate, reposant sur le bon sens, mais il dénonce dans la République sa transformation en timocratie, c'est-à-dire en régime où la recherche des honneurs est le principal moteur, VIII, 544 c-548 d.. Il regrette dans la première partie des Lois que la musique soit si négligée à Sparte, mais loue le régime politique spartiate pour l'équilibre des pouvoirs , qui constitue pour lui un juste milieu entre la démocratie et la monarchie, III, 683 c et suivants..
Aristote se montre relativement critique dans sa Politique. Pour lui, les Hilotes ne constituent pas une bonne solution pour permettre aux citoyens d'être dégagés du travail, parce que les Spartiates les craignent en permanence. Ensuite, il dénonce une trop grande liberté laissée aux femmes. Il met en avant l'ampleur des inégalités sociales, et le fait que les deux cinquièmes de l'État soient possédés par les femmes. Sur le plan politique, l'élection démocratique des éphores lui paraît dangereuse, parce qu'elle conduit à la sélection d'hommes pauvres, donc vénaux ; leur pouvoir lui semble tyrannique. La gérousie n'est pas épargnée : ses membres sont séniles, corrompus et enclins au favoritisme. Comme Platon dans les Lois, il reproche à Sparte de se concentrer exclusivement sur la vertu militaire : sa victoire face à Athènes lui est fatale parce qu'elle ne sait pas gérer la paix.
vignette|gauche|« Lycurgue et les deux chiens », anecdote édifiante rapportée par Plutarque, gravure d'Otto Van Veen, Emblemata Horatiana, 1607.
À l'époque hellénistique, Sparte est un objet d'intérêt pour les amateurs de philosophie politique, qui tendent à l'idéaliser. L'un des élèves d'Aristote, Dicéarque, rédige une Constitution des Lacédémoniens que les Spartiates apprécient au point de la faire lire une fois par an à leurs jeunes gens. Les Pythagoriciens sont généralement laconisants. Le traité Sur la loi et la justice, attribué à Archytas de Tarente mais en réalité une œuvre hellénistique, fait de Sparte l'exemple du régime idéal, une constitution mixte combinant démocratie (les hippagrètes et les koroi, c'est-à-dire la garde personnelle du roi), l'oligarchie (les éphores) et la monarchie (les rois). De même, les Cyniques collectionnent les « apophtegmes lacédémoniens », qu'Aristote cite déjà dans la Rhétorique comme de bonnes maximes de morale pratiqueAristote, Rhétorique, II, 1394 b..
Sparte exerce également un attrait hors de Grèce. Bon nombre de cités d'Asie mineure ou de la côte du Latium se prétendent, de manière assez fantaisiste, des colonies de Sparte. Le premier livre des Macchabées1 Macchabées, XII, 5-23. et les Antiquités juives de Flavius JosèpheFlavius Josèphe, Antiquités juives, XII, 225-227. rapportent tous deux une lettre attribuée au roi Areus et envoyée au grand prêtre Onias , dans laquelle Areus clame une origine commune entre les Spartiates et les Juifs. En 168 av. J.-C., le grand prêtre Jason, déposé, gagne Sparte dans l'espoir d'y trouver refuge grâce à cette parenté commune2 Macchabées, V, 9.. En Italie, les Sabins pensent être les descendants de Spartiates ayant quitté leur cité-mère par dégoût de son austéritéPlutarque, Vie de Numa, I, 1 ; Denys d'Halicarnasse, Antiquités romaines, II, 49, 4-5..
À Rome, un courant laconisant existe dès la république : Caton le Jeune prend les Spartiates pour modèlesCicéron, Pro Murena, 74. ; Brutus renomme « Eurotas » un cours d'eau de son domaine à la campagne et affecte un style laconien quand il écrit en grecPlutarque, Vie de Brutus, 2 ; Cicéron, Ad Atticum, XV, 4.. Les institutions romaines sont souvent comparées à celles de Sparte : les deux consuls rappellent les deux rois, tandis que le Sénat évoque la gérousie. Pendant l'Empire, les Stoïciens admirent l'austérité des Spartiates, leur refus de reconnaître la défaite et leur mépris de la mort. Plutarque rédige la biographie de Lycurgue, d'Agésilas II, Lysandre, Agis IV et Cléomène III, et collectionne les apophtegmes lacédémoniens. Par la suite, l'influence spartiate se fait moins marquée. La Seconde Sophistique s'intéresse principalement à Athènes, mais recourt encore à Sparte pour proposer des sujets de rhétorique : « Faut-il donner des murailles à Sparte ? », « Les prisonniers de Sphactérie doivent-ils être punis pour lâchetéPhilostrate, Vie des sophistes, 514, 528, 583. ? ».
À l'époque moderne vignette|Représentation idéale de Sparte, illustration tirée des Chroniques de Nuremberg, 1493.
À la Renaissance, Sparte, et non Athènes, est considérée comme l'archétype des valeurs morales de l'Antiquité. L'humaniste italien Vergerio vante les mérites éducatifs de Sparte dans son traité (vers 1402) concernant l'éducation des jeunes princes. En 1436, Cyriaque d'Ancône visite les ruines de la ville et se lamente de la disparition de « cette noble cité », symbole de la « vertu humaine » et « célèbre pour la probité de son âme ».. Lacédémone devient le symbole du régime mixte dans les cités-États italiennes, et le contre-modèle de l'absolutisme royal en France, notamment dans la pensée protestante, principalement celle des monarchomaques. Le modèle spartiate se diffuse ensuite sous l'influence des nombreuses traductions de Plutarque.
À travers Platon et Plutarque, Jean-Jacques Rousseau considère Sparte comme et , selon l'universitaire Paule-Monique Vernes ; il la préfère ainsi à Athènes... Seuls Voltaire et le baron d'Holbach, parmi les plus connus, préfèrent la démocratie d'Athènes.. La Révolution française se réfère beaucoup à Sparte jusqu'à la chute de Robespierre. Celui-ci s'y réfère en effet abondamment, retenant de Lacédémone, tout en prenant parfois ses distances avec ce modèle. Après sa mort, les républicains délaissent Sparte, jugée étouffer la liberté sous l'autorité, au profit d'Athènes et de Rome, excepté quelques réminiscences chez Gracchus Babeuf et les « Égaux ». En réaction, c'est alors au tour du théoricien contre-révolutionnaire Joseph de Maistre de reprendre le référent spartiate. Une partie de l'érudition allemande (Karl Ottfried Müller, particulièrement dans les Doriens, et Werner Jaeger), et certains Français comme Maurice Barrès (Le Voyage de Sparte) y voient le génie de la « race » dorienne, l'« incarnation d'une politique consciemment raciste, guerrière et totalitaire »Marrou, Histoire de l'éducation dans l'Antiquité.Nicolas Lebourg, « Nul besoin de penser comme Hitler pour être nazi aujourd'hui »., Slate, 9 juillet 2014. Au contraire, l'historien Henri-Irénée Marrou dénonce le « mirage spartiate »Expression de François Ollier. : . Pour lui, le malheur de Sparte est d'avoir mûri trop tôt. En voulant préserver l'héritage de l'époque archaïque, où Sparte connaissait aussi bien l'éducation militaire que les arts, elle s'est .
À l'époque contemporaine En 1928, Adolf Hitler écrit que Sparte est le modèle du Troisième Reich à venir en tant que « premier État raciste » de l’histoire et archétype de l’État aryen. Après la Seconde Guerre mondiale, Sparte est mobilisée par l'écrivain fasciste Maurice Bardèche, qui entend ainsi montrer que l’extrême droite radicale n’est pas réductible aux États qui viennent de s’écrouler. Maxime Rosso explique ainsi cette évolution :
En France, Les Identitaires usent abondamment de références spartiates. En Grèce, le parti d'extrême-droite Aube dorée se défend des accusations de références au nazisme en affirmant que ce dernier a copié les Gréco-Romains, et en particulier Sparte, qui seraient son véritable modèle.
Redécouverte archéologique et historiographie Un des premiers Occidentaux à avoir visité Sparte fut, en 1436, Cyriaque d'Ancône.
On sait qu'au début des années 1620, Sir Thomas Roe, ambassadeur de Charles à Constantinople employa divers agents « archéologues » qui parcoururent l'Empire ottoman. Il avait été en effet chargé de constituer des collections d'antiquités pour différents patrons, concurrents : le roi lui-même et deux de ses favoris Arundel et Buckingham. Un des agents de Roe explora les îles de l'Égée, Athènes et Sparte. Il acheta de nombreuses antiquités et des marbres. Cependant, il est impossible d'en savoir plus. Sa mort à Patras avant qu'il ait pu envoyer sa cargaison à Roe empêche d'en savoir plus..
vignette|upright=1.4|La plaine de Sparte au moment de l'Expédition de Morée, par Abel Blouet.