Le congrès de Carrare, tenu du au dans la ville éponyme, est l'un des principaux congrès anarchistes du siècle. Mené par les fédérations anarchistes de 31 pays - surtout européens - le congrès cherche à coordonner les anarchistes sur un plan international et fonde l'Internationale des fédérations anarchistes (IFA), l'une des principales organisations anarchistes à ce jour.

40 délégués et environ 120 participants assistent au congrès, qui se déroule dans la suite immédiate du printemps de Prague et de mai 68, des événements marquant la renaissance du mouvement anarchiste. De nombreux points y sont débattus et discutés, comme les systèmes économiques favorisés par les anarchistes, la manière de mener la révolution, les relations entre anarchistes et marxistes ou encore la réception de la Révolution cubaine. Les délégués décident que leur nouvelle organisation agira de concert avec l'Internationale anarcho-syndicaliste (AIT et CIT aujourd'hui) et que leurs actions seront coordonnées et complémentaires.

Malgré le fait que le congrès parvienne à fonder l'IFA, comme souhaité, il est aussi critiqué pour ses aspects légaliste, bureaucratique voire réformiste par de nombreux anarchistes, notamment car il ne donne la parole qu'à des délégués choisis préalablement par des fédérations anarchistes nationales et exclut les voix plus radicales. Le fait que le congrès soit très majoritairement composé d'anarchistes européens, alors que des fédérations anarchistes importantes non-européennes existent, est aussi un point de critique. Certains membres du congrès, comme Daniel Cohn Bendit, participent activement à invisibiliser les positions des anarchistes non-européens, par exemple lorsqu'il y relativise la répression des anarchistes cubains face à Domingo Rojas, délégué de la Fédération anarchiste du Mexique, bien que ses positions ne soient pas adoptées par le congrès.

Histoire

Contexte

Situation générale du mouvement anarchiste à l'aube du congrès de Carrare vignette|Album du congrès de Carrare pris en photo par E. B-C. de L'Éphéméride anarchiste Le développement du capitalisme voit la formation de plusieurs idéologies et mouvements politiques qui lui sont opposés, en particulier l'anarchisme, le marxisme et le socialisme. Les anarchistes défendent la lutte contre toutes formes de domination perçues comme injustes, parmi lesquelles on trouve la domination économique, avec le développement du capitalisme. Ils sont particulièrement opposés à l'État, vu comme l'institution permettant d'entériner un bon nombre de ces dominations au travers de sa police, son armée et sa propagande. De manière générale, les anarchistes cherchent à mettre en place des sociétés horizontales, égalitaires et fondées sur la libre association.

Pendant les années 1880, l'Internationale anti-autoritaire, une organisation fondatrice dans l'histoire anarchiste - qui rassemble une majeure partie d'entre eux et donne des fondements théoriques importants pour le mouvement - disparaît. Elle laisse place à d'autres systèmes d'organisation chez les anarchistes, en particulier le compagnonnage et, plus tard, l'anarcho-syndicalisme.

À partir des années 1920 et ce jusqu'aux années 1940 environ, d'intenses débats parcourent les cercles anarchistes au sujet de leurs modes d'organisation. Deux positions se distinguent et s'opposent ; d'une part, le plateformisme, promu par Nestor Makhno, soutient qu'il faudrait que les anarchistes se rassemblent dans une organisation à la ligne politique claire et restreinte ; de l'autre, le synthésisme, promu par Errico Malatesta ou Sébastien Faure, considère que pour unir toutes les tendances anarchistes dans une organisation, il faut qu'elle soit ouverte à toutes ces mouvances et les rassemble toutes de manière inclusive.

Dans le cadre de ces oppositions théoriques, et en réponse au réformisme de la CNT de la fin des années 1920, la première fédération anarchiste de ligne synthésiste, voit le jour : il s'agit de la Fédération anarchiste ibérique (FAI), fondée en 1927. La Fédération anarchiste francophone (FAF) est fondée en 1937 et d'autres organisations similaires essaiment dans le monde, au Japon ou en Corée, par exemple.

Prémices et préparatifs vignette|Monument à Alberto Meschi à Carrare, en l'honneur de ce militant anarchiste et antifasciste de la région mort en 1958 Alors que le mouvement anarchiste suit un déclin démographique tout au long du siècle, du en partie à la montée du fascisme en Italie, du nazisme en Allemagne et des marxistes-léninistes en URSS, la situation évolue au début des années 1960. Cette période voit en effet de nombreuses luttes sociales se conjuguer, comme l'opposition à la guerre d'Algérie puis du Vietnam, les luttes des droits civiques pour les Noirs aux USA, le début de différentes contre-cultures et plus généralement la critique sociale des États post-Seconde Guerre mondiale.

Carrare, en Italie, est une ville profondément liée à l'histoire anarchiste. Depuis que Malatesta y a établi des groupes, des décennies plus tôt, le mouvement anarchiste s'y est développé ; si bien qu'en 1968, il est estimé que jusqu'à 90% de la population de la ville et la région l'environnant est alors anarchiste. Elle sert donc naturellement de lieu de congrès privilégié pour la Fédération anarchiste italienne (FAIt), qui s'y réunit à plusieurs reprises. En 1965, lors d'un de ses congrès nationaux organisés à Carrare, la FAIt décide de chercher un congrès international des fédérations anarchistes. Elle envoie donc un délégué à Paris, Umberto Marzocchi, afin qu'il puisse estimer la possibilité pour la FAF - une autre fédération importante - de se joindre à la FAIt dans une telle initiative. Les propositions qu'il porte reçoivent une réception très positive à Paris : en 1966, la FAF décide de mettre en place un comité international pour préparer le congrès. Ils décident notamment que les intervenants au congrès seront les délégués de chaque fédération, ce qui leur semble pouvoir permettre d'éviter le sort du congrès de Londres de 1958, qui résulte en un échec dans le sens où peu de décisions concrètes y sont prises.

Six anarchistes sont alors désignés pour faire partie de cette commission d'organisation ; pour la Fédération italienne, il s'agit de Marzocchi, pour la Fédération francophone, de Guy Malouvier. Cette commission comporte aussi le belge Natalis, l’espagnol Palau y Ocaña, le Bulgare Balkanski, et du japonais Eguchi Kan. Ils souhaitent organiser le congrès au plus vite, mais cette initiative est rendue plus difficile par l'arrivée de nouveaux mouvements sociaux - en 1968, surtout, les anarchistes en France sont une des forces principales de mai 1968, une série d'événements révolutionnaires dirigés à l'encontre de l'État français et du général de Gaulle.

Congrès de Carrare

Participants Suite à et dans l'effervescence révolutionnaire qui touche alors les anarchistes en Europe, le congrès est organisé peu après, à la fin du mois d'. Il rassemble 31 fédérations anarchistes dans le monde entier, dont la liste détaillée, donnée par l'historien Poor Peter, est la suivante :Anarchistes bulgares en exil, Fédération anarchiste ibérique (FAI), Mouvement anarchiste néerlandais, Fédération anarchiste italienne (FAIt), Fédération anarchiste francophone (FAF), Fédération anarchiste japonaise (FAJ), Mouvement libertaire brésilien, Mouvement libertaire cubain en exil, Fédération anarchiste mexicaine, Mouvement anarchiste allemand, Fédération libertaire argentine (FLA), Fédération des anarchistes australiens, Fédération anarchiste de Grande-Bretagne et d'Irlande (AF), Fédération anarchiste du Québec, Organisations libertaires du Pérou, Fédération des anarchistes de Nouvelle-Zélande, Mouvement anarchiste des États-Unis, Mouvement libertaire finlandais, Fédération des groupements libertaires du Chili, Fédération anarchiste de Chine (intérieure et en exil), Mouvement anarchiste colombien, Mouvement anarchiste grec, Fédération socialiste libertaire suisse, Mouvement anarchiste vietnamien, Mouvement anarchiste portugais, Fédération anarchiste du Jutland, Fédération anarchiste juive de New York, Mouvement anarchiste canadien, Mouvement anarchiste roumain, Mouvement anarchiste costaricain, Mouvement anarchiste panaméen et enfin le mouvement anarchiste guatémaltèque.La plupart des organisations participant envoient entre 1 et 3 délégués chacune, mais les fédérations francophone et italienne sont surreprésentées en tant qu'organisatrices du congrès. En plus des participants, effectifs, de nombreux observateurs, comme le Centre international de recherches sur l'anarchisme (CIRA) ou l'Internationale anarcho-syndicaliste (IWA-AIT), assistent au congrès. Selon les chiffres officiels, 121 personnes au moins assistent au congrès, dont 40 délégués, 67 observateurs et 14 représentants de médias britanniques, français ou encore turcs.

Daniel Cohn-Bendit, qui est anarchiste à l'époque et auréolé du prestige de , parvient à s'intégrer au congrès aussi : il est une sommité locale, le dirigeant de la police de Carrare, qui est communiste, venant même lui demander un autographe.

Déroulé, débats et prises de position

Fondation de l'Internationale des fédérations anarchistes (IFA) vignette|Album du congrès de Carrare pris en photo par E. B-C. de L'Éphéméride anarchiste Le congrès fonde l'Internationale des fédérations anarchistes (IFA), une organisation rassemblant celles qui participent et destinée à coordonner l'action et les perspectives des différentes fédérations anarchistes participant au congrès. Federica Montseny, déléguée de la FAI, est une forte partisane de cette fondation et fait des discours en faveur de celle-ci au congrès. Cette organisation est perçue dès le départ comme devant se coordonner avec l'Internationale anarcho-syndicaliste (AIT et CIT aujourd'hui) pour ses actions, et de mener des actions en soutien du mouvement anarcho-syndicaliste.

Positionnement économique Le congrès s'ouvre par une déclaration des délégués - dans la sienne, Miguel Cavallier, représentant la FAI, soutient que les anarchistes doivent lutter contre le capitalisme et contre les structures économiques marxistes-léninistes, qui perpétueraient l'exploitation. Il propose que le fondement de tout système économique anarchiste soit . Sa déclaration est inspirée par le système économique mené par la CNT-FAI pendant la révolution sociale espagnole mais il considère que tout système économique se situant au dehors du capitalisme, de l'oppression, de la propriété privée et destiné à l'égalité, est intéressant. Cavallier soutient que, puisqu'il est probable que la révolution anarchiste n'arrivera pas de manière simultanée dans chaque endroit, les anarchistes soient prêts à utiliser des formes économiques transitoires ou appelées à être améliorées.

Sa déclaration reçoit l'approbation de l'unanimité des délégués.

Organisation ou spontanéité des luttes