vignette|Publicité du siècle représentant un enfant afro-américain en appât pour alligator. L’expression « appât pour alligator » ( en anglais) est un trope raciste récurrent dans la culture populaire américaine des , où des enfants afro-américains sont représentés comme appâts destinés à attirer des alligators d'Amérique. Des images montrant des enfants afro-américains pourchassés par ces animaux, ou exposés comme appâts, circulent alors largement dans la culture populaire nord-américaine. Le motif apparaît dans divers supports, notamment la presse illustrée, les chansons, les partitions, la publicité et les arts visuels, où il se combine fréquemment à d’autres stéréotypes raciaux.

Si l’idée que des enfants noirs auraient été réellement utilisés comme appâts dans la chasse à l’alligator est mentionnée dans plusieurs sources primaires, ces récits demeurent imprécis et leur fiabilité est discutée dans les travaux historiographiques. Dans l’argot américain, l’expression « alligator bait » est également employée comme insulte raciale dirigée contre les Afro-Américains.

Origines et usages Dans l’imaginaire populaire américain, on trouve l’idée selon laquelle des enfants noirs auraient été couramment utilisés comme appâts pour la chasse à l’alligator, un animal considéré comme l’un des principaux prédateurs du folklore des États-Unis, aux côtés du cougar, de l’ours et du loup. Les raisons pour lesquelles des bébés ou enfants noirs auraient été qualifiés d’« appâts pour alligator » ne sont pas établies. Cette association pourrait toutefois découler de liens plus anciens entre les crocodiles africains, apparentés aux alligators américains, et l’Afrique ainsi que ses populations.

Les alligators vivent principalement dans les zones marécageuses du Sud des États-Unis, espaces où des personnes tentant d’échapper à l’esclavage pouvaient se réfugier pour éviter la capture. Selon une légende populaire, certaines personnes réduites en esclavage et portées disparues dans les marais auraient été tuées par des alligators. Les enfants, perçus comme particulièrement vulnérables à ces attaques, auraient ainsi été associés à cette image d’appât. Le folklore lié aux alligators s’appuie sur « une crainte partagée envers ces créatures reptiliennes qui sortent de l’eau pour dévorer chiens et enfants ». vignette|Carte postale de 1909 représentant un photomontage d'enfants afro-américains jouant dans l'eau proche d'un alligator avec la mention « Alligator Bait » (appât pour alligator). L’imagerie de l’« appât pour alligator » constitue une variante du stéréotype raciste du pickaninny, caricature visant les enfants noirs et les représentant comme quasi inhumains, sales, indignes d’affection, négligés, « sans surveillance et interchangeables ». Aux XIX et siècles, les médias populaires américains recourent fréquemment à ces représentations stéréotypées des enfants afro-américains :

Des illustrations représentant des bébés et enfants noirs servant d’appâts pour attirer les alligators sont publiées par des entreprises comme Underwood & Underwood sur des cartes postales, des boîtes à cigares et des couvertures de partitions musicales. Ce trope apparaît également dans des films et dans des peintures. Les images figurant sur les partitions relèvent presque entièrement d’un registre symbolique : les scènes d’enfants noirs chassés par des alligators n’y trouvent pratiquement aucun équivalent dans les œuvres musicales elles-mêmes, même si d’autres chansons, dépourvues de cette iconographie, évoquent l’image de l’« appât pour alligator ». De manière générale, ces représentations renforcent l’idée raciste selon laquelle les personnes noires seraient naturellement vouées à être victimes de la nature et que leur mort violente serait, par leur appartenance raciale, considérée comme acceptable.

Les cartes postales et cartes de vœux illustrées sur le thème de l’« appât pour alligator » s’inscrivent dans un ensemble plus vaste d’objets racistes connus sous le nom de coon cards. En 1900, la American Mutoscope and Biograph Company produit deux courts métrages intitulés The ’Gator and the Pickaninny et Alligator Bait. Dans le premier, « un homme noir armé d’une hache attaque sans hésiter un alligator qui a avalé un petit garçon noir ; le garçon, tel Jonas, est ainsi sauvé ». Dans le second, selon le catalogue de la compagnie, « un bébé noir est attaché à un poteau sur une rive tropicale. Un énorme alligator sort de l’eau et s’apprête à dévorer le petit pickaninny, lorsqu’un chasseur arrive et abat le reptile ».

La popularité de ce motif conduit également à la fabrication de coupe-papiers en forme d’alligator, dont certains sont munis de petites effigies de têtes d’enfants noirs, destinées à être placées dans la gueule de l’animal. centré|vignette|800x800px|Alligator Bait, photomontage de 1897 publié par le studio américain McCrary & Branson. Le titre Alligator Bait donné à un photomontage de 1897 représentant neuf bébés afro-américains posés « sur un bayou sablonneux » aurait été suggéré par un employé d’une quincaillerie de Knoxville, au Tennessee, dans le cadre d’un concours visant à trouver un nom, assorti d’un prix en argent. En 1900, la photographie s’est vendue à 11 000 exemplaires et a rapporté 5 000 dollars américains à la firme McCrary & Branson, soit l’équivalent d’environ 188 980 dollars américains en 2024. En 1964, un éditorialiste du New Jersey se souvient avoir vu un exemplaire de cette image, destinée à « susciter une réaction amusée », autrefois accroché dans un commerce local. Le rédacteur décrit la photographie comme « immorale » et comparable à des « images vicieusement pornographiques ».

Jay Mechling, professeur en études américaines, conclut son essai portant sur l’usage de l’alligator dans les messages culturels sur une réflexion similaire :

vignette|400x400px|Carte postale américaine de 1898 : « Chérie, descends, nous t’attendons en Floride. » Les hommes noirs adultes font l’objet de mises en scène similaires à celles utilisées pour les bébés et enfants. Une exposition présentée en 2003 au Museum of Florida History, intitulée The Art of Hatred: Images of Intolerance in Florida Culture, incluait des cartes postales qui « montrent des personnes noires dévorées par des alligators sous forme de plaisanterie. “Repas gratuit dans les Everglades, Floride”, peut-on lire sur l’une d’elles ». De telles cartes postales demeurent courantes jusque dans les années 1950. L’image d’enfants noirs placés en danger pour attirer des alligators reste par ailleurs présente dans la culture populaire du siècle.

Dans son ouvrage de 1994 Ceramic Uncles & Celluloid Mammies: Black Images and Their Influence on Culture, Patricia Turner, professeure en études afro-américaines qui a étudié le phénomène culturel de l’« appât pour alligator », observe que ces récits sont systématiquement rapportés par des personnes blanches. Certains regroupent même « les Noirs et les chiens » comme deux catégories tout aussi terrifiées par les alligators. Aucun récit équivalent n’apparaît dans les recueils de folklore afro-américain des et siècles.

Turner soutient que l’iconographie répétitive et insistante représentant de très jeunes enfants, partiellement vêtus, exposés au risque d’être dévorés par de grands reptiles relève moins du stéréotype ou de la légende urbaine que d’un fantasme projectif : « elle préconise implicitement […] une forme d’agression visant à éliminer un peuple jugé indésirable […] l’alligator agit comme complice dans un effort pour éradiquer, ou du moins intimider, les Noirs ». Mechling adopte une approche plus explicite sur le plan sexuel, affirmant que les narrateurs blancs utilisent l’idée culturellement construite de « l’alligatorité » dans ces images et récits afin de symboliquement émasculer les hommes afro-américains et autochtones. Claudia Slate, professeure de littérature anglaise au Florida Southern College, établit quant à elle un parallèle avec la pratique terroriste du lynchage aux États-Unis et fait valoir que « le contrôle des Afro-Américains constituait une priorité absolue pour les Blancs du Sud, et que l’instillation de la peur, qu’elle repose sur de véritables cordes ou sur des attaques de reptiles imaginées, servait cet objectif ».

Débats historiographiques Plusieurs récits, publiés principalement entre les années 1880 et 1920, évoquent l’utilisation d’enfants noirs comme appâts pour la chasse à l’alligator en tant que pratique prétendument réelle. Ces sources comprennent divers articles de journaux et de magazines, ainsi que l’autobiographie du journaliste américain H. L. Mencken, Happy Days, 1880–1892, publiée en 1940. Nombre de ces témoignages sont brefs et relativement vagues. S’ils sont souvent interprétés comme de simples plaisanteries ou des rumeurs sans fondement, Franklin Hughes, du Jim Crow Museum of Racist Memorabilia de la Ferris State University au Michigan, soutient que certains d’entre eux renvoient probablement à une pratique effective, bien que non généralisée.

Une description détaillée de ce procédé paraît en dans l’Oakland Tribune. L’article affirme que des chasseurs de Floride louaient des bébés noirs à leurs mères pour la somme de 2 dollars. L’enfant était ensuite placé dans l’eau ou à proximité d’un lieu fréquenté par les alligators, tandis que le chasseur se dissimulait derrière un buisson. Lorsque l’alligator surgissait pour saisir l’enfant, il était abattu par le chasseur, puis le bébé, trempé mais indemne, était rendu à sa mère. L’article soutenait que cette méthode était en réalité sans danger, au motif que « les chasseurs d’alligators de Floride ne manquent jamais leur cible ». Plusieurs articles ultérieurs, publiés par d’autres journaux, décrivent de manière similaire cette pratique alléguée.

En 1919, le Département de l’Agriculture de Floride et la Florida State Live Stock Association découragent explicitement toute référence à des « alligators tapies à l’affût des pickaninnies », qualifiant ces représentations de nuisibles à l’image de l’État et contraires aux intérêts commerciaux de ses citoyens. Hughes souligne que, s’ils condamnent ces images et ces discours en tant que problème de réputation, ces organismes ne se prononcent toutefois pas sur la question de savoir s’ils pourraient correspondre ou non à une pratique réelle. À la même période, certains guides touristiques et journaux publiés en Floride rejettent l’idée que des enfants aient été intentionnellement utilisés pour la chasse à l’alligator. Un guide de 1918 rassure ainsi les visiteurs potentiels en affirmant que, « d’après des sources dignes de foi, [l’alligator] n’attaque pas l’être humain, malgré la fiction selon laquelle les pickaninnies constitueraient de bons appâts pour alligators ».

En 1919, une chronique publiée dans un journal de Fort Pierce, en Floride, déplore que « cette grave erreur ait été propagée en Floride, il y a de nombreuses années, par un agent publicitaire d’une compagnie de chemin de fer traversant le Sud […] la part de la Floride était illustrée de marais couverts de mousse, de serpents à sonnette, d’alligators et de bébés noirs étiquetés « appâts pour alligator » […] cette psychologie nuisible devint très populaire […] si bien que nombre d’étrangers crurent sans doute que ces bébés étaient réellement utilisés comme appâts pour alligator ». En 1926, un chroniqueur du Eustis Lake Region qualifie ce récit de « fiction floridienne largement colportée, que des vieilles filles des contrées enneigées se plaisaient à répéter comme vérité. Cela leur procurait un sentiment de supériorité vertueuse à l’égard des habitants de l’agréable terre de Floride ».