vignette|Le passage de la Seine et l'entrée dans la ville de Rouen. L'entrée royale d' à Rouen est une fête organisée à Rouen le . Cette entrée royale est la troisième du règne du roi de France . C'est à la fois une cérémonie officielle qui montre la loyauté de la ville au roi et une grande fête, pour laquelle Rouen cherche à surpasser les entrées royales précédentes.

La fête est d'abord un défilé que le roi contemple d'une tribune. Il voit passer des représentants de la ville, des autorités politiques, religieuses et judiciaires et des bourgeois rouennais, qui manifestent ainsi leur soumission au roi et implorent sa protection. Défilent aussi des animaux et des chars inspirés des triomphes romains, montrant successivement la Renommée, Vesta et enfin Fortune, qui célèbrent la gloire d' et de sa famille, ainsi que des soldats très nombreux.

La seconde partie du défilé est l'entrée dans la ville du roi et de sa suite. Le spectacle qui lui est offert au fur et à mesure de son avancée est profondément original. Sur la Seine, les Rouennais donnent à voir au roi une fête brésilienne, selon l'expression employée par un historien postérieur. Une cinquantaine de Tupinambas accompagnés de reconstituent le Brésil en une scène rurale de troc et d'alliance entre Amérindiens et Français, suivie d'une scène de guerre pendant laquelle les Tupinambas vainquent leurs ennemis indigènes.

À l'entrée du pont sur la Seine, un spectacle mythologique attend le roi, autour des figures d'Orphée, d'Hercule et de Neptune, ce dernier plongeant dans les flots pour en ressortir et offrir au roi un trident. Cet épisode s'accompagne de la troisième séquence de la fête brésilienne : une naumachie, au cours de laquelle un bateau français remporte la victoire sur une caravelle portugaise. Ainsi, les trois séquences de la fête brésilienne exposent deux coalitions antagonistes, Français et Tupinambas d'un côté, Portugais et leurs alliés, probablement les Tupiniquims, de l'autre. Il ne s'agit pas d'une reconstitution méprisante ni de l'exposition d'une forme de domination, mais de l'illustration de rapports basés sur l'alliance.

Entrant dans la ville elle-même, le cortège peut voir d'autres scènes mythologiques convoquant Saturne, Hector, Pégase et Égérie dans les champs Élysées. Il s'achève par un Te Deum dans la cathédrale. Le lendemain, les mêmes scènes, à quelques détails près, sont rejouées pour l'entrée de la reine Catherine de Médicis.

La fête est décrite dans plusieurs livres illustrés publiés à Rouen peu de temps après et l'année suivante. Ce sont ces sources qui permettent de connaître cet événement et d'en comprendre le sens. Les Rouennais, principalement la noblesse de robe qui organise cette fête, donnent à voir à leur roi une allégorie d'un processus civilisationnel, de la barbarie vers l'ordre. Cette fête montre aussi la connaissance réelle que les Normands ont des peuples du littoral du Brésil, connaissance nourrie par cinquante ans de rapports commerciaux et culturels égalitaires avec les Amérindiens.

Déroulement Entrée royale vignette|redresse|gauche|Entrée royale d' à Paris en 1549.. À Rouen, le , une fête est organisée pour la visite officielle du roi de France et de sa cour. Cette entrée royale de Rouen est la troisième du règne d' après celles qui ont eu lieu à Lyon en 1548 et à Paris en 1549. , après son avènement et son couronnement en 1547, voyage en effet à travers la France, dans une mise en scène du pouvoir royal. L'entrée royale est un rituel important de la Renaissance, à la fois une manifestation de loyauté de la ville envers le roi, dont elle implore la protection, et une grande fête aux dépenses importantes, qui mobilise toute la ville pendant des mois de préparatifs pour démontrer sa richesse, en compétition avec les autres villes du royaume.

Les Rouennais veulent faire mieux que les entrées royales de Lyon et de Paris et planifient cette entrée royale avec beaucoup de soin et de méthode. Le conseil municipal désigne le un groupe de huit hommes, ecclésiastiques et notables de la ville, chargés de préparer cette fête. Parmi eux, le chantre de la cathédrale Claude Chappuys, poète et écrivain, semble être le principal organisateur. Il a de l'expérience en la matière, puisqu'il a déjà écrit des poèmes de louanges à l'empereur Charles Quint à l'occasion de ses entrées officielles à Poitiers et à Orléans en 1539 et le compte rendu officiel du couronnement d' en 1547.

vignette|Rouen dans la deuxième moitié du ..

Les entrées royales sont des fêtes qui comportent un cortège, celui du roi, de la cour et des ambassadeurs invités suivis par les habitants de ville et des chars allégoriques, puis un spectacle, le plus souvent d'inspiration religieuse. Comme les autres, l'entrée royale de Rouen comporte de nombreux tableaux représentants des chars antiques, des arcs de triomphe et des personnages mythologiques. Toutefois, ce qui fait son originalité est la représentation, à la place d'un spectacle religieux, d'une , qui n'est qu'un élément des festivités parmi d'autres, mais qui est , comme l'écrit l'auteur de l'un des récits de cette fête.

, son épouse Catherine de Médicis et la cour arrivent le dans les faubourgs de Rouen, au prieuré de Bonne-Nouvelle, après avoir quitté Saint-Germain-en-Laye le et voyagé par petites étapes. Il pleut trop fort pour que la fête prévue le dimanche puisse avoir lieu. Elle est donc reportée de quelques jours. Installé dans l'abbaye Saint-Ouen de Rouen, le roi préside le les cérémonies de l'ordre de Saint-Michel et fait chevalier de cet ordre Jean-Philippe de Fénétrange.

Défilé Le mercredi , le roi et la cour sont installés sur des estrades dressées dans le faubourg Saint-Sever. À midi la fête peut commencer. Tout d'abord, , du haut d'une galerie décorée de colonnes ioniques et de croissants de lune, son emblème personnel, regarde la ville passer devant lui : le clergé suivi de la municipalité puis les commerçants, les avocats et les juges du Parlement, les bourgeois de la ville. La population rouennaise marche dans un ordre précisément établi, par métier, suivant une optique de différenciation nette, afin de refléter l'ordre social et politique de la ville. Au cours de ce défilé, le lieutenant-général s'arrête devant la loge du roi, et, d'une voix forte, prononce son éloge. Les Rouennais sont suivis par puis , qui se livrent à des exercices de tir et à des simulacres de combats à l'arme blanche et par les anciens combattants de la province.

vignette|gauche|Le Char de Renommée. vignette|redresse|Poème déclamé par la Renommée à la gloire d'.

Vient ensuite l'entrée des chevaux ailés, des licornes, des éléphants, et des chars, qui sont un élément important du triomphe royal. Le premier d'entre eux, tirés par quatre chevaux ailés blancs ou des éléphants, la Renommée ou la Gloire, porte des soldats morts et un squelette figurant la Mort, enchaînée. La Renommée s'arrête devant le roi et prononce un poème à sa gloire. La vertu du roi est honorée et soulignée par le défilé de ses cinquante-sept ancêtres à cheval.

vignette|gauche|Le Char de Religion. vignette|redresse|La première bande, portant des maquettes des forts de Boulogne.

Annoncé par des trompettes, le deuxième char porte Vesta, déesse de la Religion, qui tient dans ses mains une maquette d'église. À ses côtés sont assises la Majesté et la Vertu victorieuse. Elles chantent, avec deux autres dames figurant la Révérence et la Crainte, un hymne à la paix. Si l'Église catholique symbolise la paix par l'union des chrétiens, c'est le zèle religieux du roi, y compris en luttant contre les protestants, qui la garantit.

Ce char est suivi de dizaines de soldats, d'éléphants et de prisonniers, à la gloire d'. Parmi les six groupes de soldats, le premier d'entre eux, appelé la première bande, porte des maquettes des forts conquis par à Boulogne. En effet, contrairement aux entrées royales précédentes de Lyon et de Paris, celle de Rouen est l'occasion de célébrer une victoire qui a eu lieu quelques mois plus tôt, même modeste, l'acquisition de la ville de Boulogne, assiégée par les troupes françaises puis achetée à l'Angleterre au traité d'Outreau. Les Français en ont pris possession le . Cinquante soldats, puis six éléphants, conduits par des hommes portant des turbans, défilent ensuite. Ils portent des vases antiques enflammés, des châteaux forts, un bateau et un temple. Suivis par un groupe de captifs, ils rappellent aussi la victoire française à Boulogne.

vignette|gauche|Le Char d'Heureuse Fortune.

Sur le troisième char, tiré par deux chevaux, se trouve Fortune, juchée sur une roue et tenant une couronne au-dessus de la tête d'un acteur assis sur un trône, représentant le roi et d'autres figurant ses enfants. Derrière le char chevauche un jeune garçon splendidement vêtu qui incarne le dauphin. Il est suivi par des centaines d'hommes d'armes, à pied et à cheval : cinquante hommes d'armes normands, trois cents marchant au son de la musique militaire ou faisant parader les chevaux. Les descriptions insistent sur la richesse de leur habillement et la splendeur du spectacle.

vignette|redresse|Andrea Mantegna, Jules César sur le char triomphal (1486-1492). Les victoires de la Renommée, de la Religion et de la Fortune montrées par ces chars sont en fait toutes trois des victoires sur la mort. L'esthétique et la thématique des chars sont inspirées par les enluminures des Triomphes de Pétrarque, connues à Rouen par des manuscrits et déjà utilisées dans la ville, dans la galerie de l'hôtel de Bourgtheroulde dans les années 1520, ainsi que par la série de tableaux Les Triomphes de César d'Andrea Mantegna, connue par des gravures. Le char de la Renommée qui vainc la Mort imite particulièrement les illustrations des Triomphes de Pétrarque. C'est moins le cas pour les deux autres chars, bien que des parallèles puissent aussi être relevés. Le char de la Fortune est une allusion délibérée à une des scènes des Triomphes de César de Mantegna.

Depuis la fin du , les triomphes à la romaine se sont généralisés dans les entrées officielles des rois de France dans les villes d'Italie ou de France. Cependant, parmi les entrées royales en France et dans le Saint-Empire au , c'est à Rouen qu'on rappelle le plus les triomphes romains, sans toutefois insister sur les arcs de triomphe eux-mêmes.

Des Amérindiens au bord de la Seine C'est ensuite l'entrée triomphale de la suite royale. Précédés par six trompettes, marchent deux cents hommes de la maison du roi. Le grand écuyer Claude Gouffier conduit le cheval de parade du roi. Il est suivi par cent Suisses, l'amiral de France, les favoris du roi, les ambassadeurs, les cardinaux et les évêques et finalement le connétable de France Anne de Montmorency et le roi lui-même, vêtu d'un simple habit de velours noir et paré de bijoux. Arrivé sur les bords de la Seine, est installé sur une estrade et découvre le spectacle de la fête brésilienne.

Les scènes de la fête brésilienne forment un récit découpé en trois séquences. Dans la première, les Tupinambas troquent avec les Français, échangeant des animaux et du bois de brésil contre des haches et des serpes de fer. Elle est mise en scène sur une prairie située entre la chaussée extérieure de la ville, la chaussée des Emmurées, et la Seine, où la végétation a été artificiellement densifiée et des troncs peints en rouge pour évoquer le bois de brésil. À partir de cette chaussée, le roi et sa suite peuvent admirer la reconstitution de villages tupis et d'une forêt brésilienne, avec des perroquets, des singes et des fruits. Cinquante Amérindiens et deux cent cinquante Normands, essentiellement des hommes, nus ou vêtus d'une simple ceinture de feuilles, armés d'arcs, de casse-tête en bois et de boucliers, circulent entre des arbres peints en rouge et y grimpent. Ils font la cuisine, chassent des oiseaux et des singes, s'embrassent, se couchent dans des hamacs et dansent. Le roi les observe, fasciné.

vignette|Figure des Brisilians.