La théorie du double héritage (, dont l'acronyme est DIT) , également connue sous le nom de coévolution gène-culture, a été développée dans les années 1960 jusqu'au début des années 1980 pour expliquer comment le comportement humain est le produit de deux processus évolutifs différents et interactifs : l'évolution génétique et l'évolution culturelle. Les gènes et la culture interagissent continuellement dans une boucle de rétroaction : les changements dans les gènes peuvent entraîner des changements dans la culture qui peuvent ensuite influencer la sélection génétique, et vice versa. L'une des thèses centrales de cette théorie est que la culture évolue en partie grâce à un processus de sélection darwinien, que les théoriciens du double héritage décrivent souvent par analogie avec l'évolution génétique.
Dans ce contexte, la culture est définie comme un « comportement appris socialement », et l'« apprentissage social » est défini comme la copie de comportements observés chez les autres ou l'acquisition de comportements par l'enseignement d'autrui. La plupart des modélisations réalisées dans ce domaine s'appuient sur la première dynamique (la copie), bien qu'elles puissent être étendues à l'enseignement. Dans sa forme la plus simple, l'apprentissage social consiste à copier aveuglément les comportements d'un modèle (une personne dont on observe le comportement), mais il est également admis qu'il comporte de nombreux biais potentiels, notamment le biais de réussite (copier ceux qui sont perçus comme mieux lotis), le biais de statut (copier ceux qui ont un statut plus élevé), l'homophilie (copier ceux qui nous ressemblent le plus) et le biais conformiste (reproduction disproportionnée des comportements adoptés par la majorité), etc. Comprendre l'apprentissage social comme un système de reproduction de modèles et comprendre qu'il existe différents taux de survie pour différentes variantes culturelles apprises socialement permet d'établir, par définition, une structure évolutive : l'évolution culturelle.
Comme l'évolution génétique est relativement bien comprise, la plupart des travaux de la DIT portent sur l'évolution culturelle et les interactions entre l'évolution culturelle et l'évolution génétique.
Base théorique La DIT soutient que l'évolution génétique et l'évolution culturelle ont interagi dans l'évolution d'Homo sapiens. La DIT reconnaît que la sélection naturelle des génotypes est une composante importante de l'évolution du comportement humain et que les traits culturels peuvent être contraints par des impératifs génétiques. Cependant, la DIT reconnaît également que l'évolution génétique a doté l'espèce humaine d'un processus évolutif parallèle d'évolution culturelle. La DIT avance trois thèses principales :
Capacités culturelles et adaptation La capacité humaine à stocker et à transmettre la culture est issue de mécanismes psychologiques qui ont évolué génétiquement. Cela implique qu'à un certain moment de l'évolution de l'espèce humaine, un type d'apprentissage social conduisant à une évolution culturelle cumulative a constitué un avantage évolutif.
La culture évolue Les processus d'apprentissage social sont à l'origine de l'évolution culturelle. Les traits culturels se transmettent différemment des traits génétiques et ont donc des effets différents sur la variation comportementale en ce qui concerne la population.
Les gènes et la culture co-évoluent Les traits culturels modifient les environnements sociaux et physiques dans lesquels s'opère la sélection génétique. Par exemple, l'adoption culturelle de l'agriculture et de l'élevage laitier a entraîné, chez les humains, une sélection génétique pour les traits permettant respectivement de digérer l'amidon et le lactoseDurham, W. 1991. Coevolution: Genes, culture and human diversity. Stanford: Stanford University Press. Chapter 5Perry, G., N. Dominy, K. Claw, A. Lee, H>. Comme autre exemple, il est probable qu'une fois la culture devenue adaptative, la sélection génétique ait entraîné un raffinement de l'architecture cognitive qui stocke et transmet les informations culturelles. Ce raffinement a peut-être influencé davantage la manière dont la culture est stockée et les biais qui régissent sa transmission.
La DIT prédit également que, dans certaines situations, l'évolution culturelle peut sélectionner des traits génétiquement inadaptés. Un exemple en est la transition démographique, qui décrit la baisse des taux de natalité dans les sociétés industrialisées. Les théoriciens du double héritage émettent l'hypothèse que la transition démographique pourrait être le résultat d'un biais de prestige, selon lequel les individus qui renoncent à avoir des enfants pour gagner en influence dans les sociétés industrialisées sont plus susceptibles d'être choisis comme modèles culturels.
Conception de la culture Le mot « culture » a été défini pour décrire un large éventail de phénomènes différentsKroeberm A. and C. Kluckhohn. 1952. Culture; A Critical Review of Concepts and Definitions. Cambridge, MA: Harvard University.Fox, R. and B. King. 2002. Anthropology Beyond Culture Oxford: Berg.. Une définition qui résume ce que l'on entend par « culture » dans la DIT est la suivante :
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Cette conception de la culture met l'accent sur la pensée collective en se concentrant sur le processus par lequel la culture est générée et maintenue. Elle considère également la culture comme une propriété dynamique des individus, par opposition à une conception de la culture comme une entité supra-organique à laquelle les individus doivent se conformer. Le principal avantage de cette conception est qu'elle relie les processus au niveau individuel aux résultats au niveau collectif.
Influence génétique sur l'évolution culturelle Les gènes influencent l'évolution culturelle au travers de prédispositions psychologiques à l'apprentissage culturel. Ils encodent les informations nécessaires à la formation du cerveau humain, en limitent la structure, et par conséquent sa capacité à acquérir et à stocker la culture. Les gènes peuvent également doter les individus de certains types de biais de transmission (décrits ci-dessous).
Influences culturelles sur l'évolution génétique La culture peut influencer profondément les fréquences génétiques au sein d'une population.
Persistance de la lactase L'un des exemples les plus connus est la prévalence du génotype permettant l'absorption du lactose à l'âge adulte chez les populations humaines, telles que les Européens du Nord et certaines sociétés africaines, qui élèvent depuis longtemps des bovins pour leur lait. Jusqu'à il y a environ 7 500 ans, la production de lactase cessait peu après le sevrage, et dans les sociétés qui n'ont pas développé l'élevage laitier, telles que les Asiatiques de l'Est et les Amérindiens, c'est encore le cas aujourd'hui. Dans les régions où la persistance de la lactase est courante, on pense que la domestication des animaux a permis de disposer d'une source de lait à l'âge adulte, ce qui a entraîné une forte sélection en faveur de la persistance de la lactase; dans une population scandinave, le coefficient de sélection estimé était de 0,09 à 0,19. Cela implique que la pratique culturelle consistant à élever du bétail d'abord pour sa viande, puis pour son lait, a conduit à une sélection des traits génétiques permettant la digestion du lactose. Récemment, l'analyse de la sélection naturelle sur le génome humain suggère que la civilisation a accéléré les changements génétiques chez l'homme au cours des 10 000 dernières années.
Transformation des aliments La culture a entraîné des changements dans le système digestif humain, rendant de nombreux organes digestifs, tels que les dents ou l'estomac, plus petits que ce à quoi on pourrait s'attendre chez des primates de taille similaire, et a été considérée comme l'une des raisons pour lesquelles les humains ont un cerveau si développé par rapport aux autres grands singes. Cela est dû à la transformation des aliments. Les premiers exemples de transformation des aliments comprennent le pilage, le marinage et, surtout, la cuisson. Le pilage de la viande décompose les fibres musculaires, soulageant ainsi la bouche, les dents et la mâchoire d'une partie de leur travail. Le marinage imite l'action de l'estomac avec des niveaux d'acidité élevés. La cuisson décompose partiellement les aliments, les rendant plus faciles à digérer. Les aliments pénètrent dans l'organisme en étant partiellement digérés, et la transformation des aliments réduit ainsi le travail que doit accomplir le système digestif. Cela signifie qu'il y a une sélection en faveur d'organes digestifs plus petits, car les tissus sont coûteux en énergie, ceux qui ont des organes digestifs plus petits peuvent transformer leurs aliments, mais à un coût énergétique moindre que ceux qui ont des organes plus grands. La cuisson est remarquable car l'énergie disponible dans les aliments augmente lorsqu'ils sont cuits, ce qui signifie également que l'on passe moins de temps à chercher de la nourriture.
Les humains qui se nourrissent d'aliments cuits ne passent qu'une fraction de leur journée à mâcher, contrairement aux autres primates existants qui se nourrissent d'aliments crus. Les filles et les garçons américains passent en moyenne 7 à 8 % de leur journée à mâcher (soit 1,68 à 1,92 heure par jour), contre plus de 6 heures par jour pour les chimpanzés. Cela leur libère du temps qu'ils peuvent consacrer à la chasse. Une alimentation crue limite la chasse, car le temps passé à chasser est du temps qui n'est pas consacré à manger et à mâcher des végétaux, mais la cuisson réduit le temps nécessaire pour obtenir les besoins énergétiques quotidiens, ce qui permet de consacrer plus de temps aux activités de subsistance. La digestibilité des glucides cuits est en moyenne environ 30 % supérieure à celle des glucides non cuits. Cet apport énergétique accru, le temps libre supplémentaire et les économies réalisées sur les tissus utilisés dans le système digestif ont permis la sélection de gènes pour une plus grande taille du cerveau.
Malgré ses avantages, le tissu cérébral nécessite une grande quantité de calories, ce qui explique pourquoi l'apport calorique constitue une contrainte majeure dans la sélection de cerveaux plus volumineux. Un apport calorique plus important autorise une plus grande quantité de tissu cérébral. Cela expliquerait pourquoi le cerveau humain peut être beaucoup plus volumineux que celui des autres singes, car les humains sont les seuls singes à transformer les aliments. La cuisson des aliments a influencé les gènes à tel point que, selon les recherches, les humains ne peuvent pas vivre sans cuisson. Une étude menée sur 513 personnes suivant un régime alimentaire cru à long terme a révélé que plus le pourcentage de leur alimentation composé d'aliments crus et/ou plus la durée de leur régime alimentaire cru augmentait, plus leur IMC diminuait. Et ce, malgré l'accès à de nombreux procédés de transformation non thermiques, tels que le broyage, le pilage ou le chauffage à 48 °C. Avec environ 86 milliards de neurones dans le cerveau humain et une masse corporelle de 60 à 70 kg, un régime exclusivement cru proche de celui des primates actuels ne serait pas viable car, selon les modèles, il nécessiterait un temps d'alimentation quotidien infaisable de plus de neuf heures. Cependant, cette hypothèse est contestée, d'autres modèles montrant qu'il serait possible d'obtenir suffisamment de calories en 5 à 6 heures par jour . Certains scientifiques et anthropologues soulignent que la taille du cerveau chez les Homo a commencé à augmenter bien avant l'avènement de la cuisson, en raison d'une consommation accrue de viande, et que la transformation alimentaire de base (découpage) explique la réduction de la taille des organes liés à la mastication.