L'anthropologie grecque est l'effort des anciens Grecs de raconter les prémices de l'humanité et son acheminement vers la civilisation.

Hérodote est couramment qualifié d' ou de et de . Stanley Casson le place par ailleurs au niveau des anthropologues modernes, dans le schéma structuré de sa pensée anthropologique.

Généralités

« Anthropologie », terme polysémique, doit être pris ici au sens le plus large de Le mot , apparemment forgé par Aristote, n'est attesté que dans un .seul passage de l'Éthique à Nicomaque, et n'a pas le sens académique de l'anthropologie moderne. Il désigne ici celui qui fait des commérages, le bavard . Le terme latin-grec « » n’a pas été utilisé avant le , et ce n'est que dans la seconde moitié du qu’une « science de l’homme », « examinant tous les aspects de l’humanité » a été envisagée sous ce nom . « Anthropologie grecque » est donc un anachronisme terminologique ; son emploi « avant la lettre » impose éventuellement une « mise à distance » , notamment d'avec toutes les certitudes hâtives de son étymologie.

James G. Lennox, dans « », soutient que toute tentative visant à déterminer si les nombreuses études d'Aristote sur l'humanité relèvent de l'une des catégories modernes de l'anthropologie — qu’il s’agisse de l’archéologie, de l'anthropologie sociale et culturelle, de l’anthropologie médicale ou de l’anthropologie physique — serait une entreprise futile et complexe .

Toute mise à distance établie, une anthropologie peut être envisagées — que ce soit celle de Platon, de saint Augustin, de saint Thomas d'Aquin, celle de Comenius au , ou celle Rousseau au Le terme « préhistoire » n'est aussi entré dans le langage courant qu'au , mais les concepts qu'il englobe s'inscrivent dans une continuité historique remontant à la Grèce antique, où ont eu lieu les premières recherches philosophiques et scientifiques sur les origines de l'humanité, ainsi que sur les conditions de vie et le développement des premiers peuples. L'anthropologie et l'archéologie préhistorique ont progressivement émergé de questions philosophiques plus vastes, menées par des philosophes, des historiens et des scientifiques sur des questions telles que « l'origine des premiers humains, leurs conditions de vie et la question de savoir s'ils possédaient ou non tous les attributs de la civilisation, comme le langage, la maîtrise du feu, la métallurgie, l'agriculture et d'autres arts et sciences » ..

Une « anthropologie grecque » a été abordée pour les écrivains présocratiques par le spécialiste de la littérature classique, Eric Havelock (« », 1964) ; par l'archéologue britannique Stanley Casson ; pour les auteurs de l'école ionienne par le professeur de lettres classiques de Harvard, Thomas Cole (1933-2021) ( de 1967, réédité en 1996) ; plus récemment une anthropologie d'Aristote a été développée, dans un ouvrage auquel ont participé le philosophe américain James G. Lennox, le philosophe allemand (, 2019).

L'ouvrage de « » examine le rôle des traditions anciennes dans l'élaboration des théories modernes de philosophie politique et juridique, d'économie politique, de pensée évolutionniste, de théorie de l'origine du langage et de sujets connexes qui ont contribué au tournant anthropologique de la philosophie des Lumières vers 1750, a étudié les concepts anthropologiques et sociologiques chez les philosophes et intellectuels des Lumières du milieu du , parmi lesquels Rousseau, Diderot, Condillac, Buffon et Turgot, ainsi que leurs prédécesseurs et contemporains anglais Hobbes, Locke, Hume, Adam Smith et l'École écossaise des Lumières..

Havelock en 1964 a montré à quel point l'esprit scientifique grec, déjà chez les présocratiques, était « détaché de notre propre espèce » : Pour Anaximandre, l'homme est avant tout un animal comme les autres ; toute vie organique, est considérée comme dérivée de l'inorganique ; ou plus précisément, la lignée du développement, du chaos élémentaire aux plantes, aux animaux et à l'homme, est continue. Havelock pense que l'œuvre originale d'Anaximandre, qui nous est parvenue par de trop rares fragments, devait déjà retracer le développement ultérieur de l'homme depuis ses premiers pas, sa recherche de nourriture à l'instar des animaux, et jusqu'à l'invention miraculeuse du langage, de la technologie et de la société.

Cole, élève de Reinhardt, s'est intéressé à l'école ionienne, suggérant que les récits antiques grecs et romains, ou fragments de récits, relatifs au développement de la civilisation que l'on trouve chez Platon, Polybe, Vitruve, Diodore de Sicile et Lucrèce, pour ne citer que les principaux auteurs concernés, provenaient d'une source commune, établie au bout d'un long raisonnement comme étant une œuvre de Démocrite.

L'« homme primitif » apparaît sous diverses formes dans la littérature grecque archaïque, classique et hellénistique. On le retrouve d'abord chez Hésiode (anthropogonie), puis chez les présocratiques ; ensuite dans les œuvres de toute une série d'auteurs que Thomas Cole rattache à l'école ionienne et à Démocrite, à commencer par Diodore de Sicile et Lucrèce, dans le Livre V du De rerum natura. Chez ces derniers, l'« homme primitif » apparaît très proches de celui de l'anthropologie moderne. On retrouve chez ces auteurs, les mêmes questions sur l'origine des premiers humains, leurs conditions de vie et la question de savoir s'ils possédaient ou non tous les attributs de la civilisation, comme le langage, la maîtrise du feu, la métallurgie, l'agriculture et d'autres arts et sciences. Ces récits de la première humanité, sont souvent appelés « histoire de la civilisation », ou selon l'expression allemande de « », et constituent un sujet largement débattu dans l'Antiquité.

Anaximandre

L'image de la première humanité, à forte composante mythologique a d'abord été formée par Hésiode et avant lui chez des auteurs dont le savoir s'est transmis par voie orale. Lorsque l'humanité a cessé de croire en ses dieux, la recherche philosophique a alors pris chez les grecs deux formes : la forme ionienne, à ses origines, cherchait l'Arkhè, le commencement, qui, par multiplication, engendre tous les êtres : l'eau pour Thalès, l'air pour Anaximène, l'Infini pour Anaximandre qui fut l'élève du premier et le maître du second ; donc un matérialisme avant l'heure. À l'autre extrémité de la Méditerranée, une seconde forme, italienne, consistait à rechercher la véritable cause de cette détermination qui donne naissance aux êtres et nous permet de les appréhender, voire de les mesurer. Cette cause est le nombre, une réalité fondamentalement intelligible, et la pensée, qui fait advenir l'être jusqu'à l'identification à ce nombre, est rigoureusement mesurée. L'École pythagoricienne, puis l'École éléatique (Parménide, Zénon d'Élée), spéculèrent sur l'Un, sur l'être, et bientôt sur la limite (Alcméon, Philolaos) qui façonne l'illimité mais pas encore la matière). Leucippe, disciple de Zénon, et Démocrite, à Abdère, inventèrent alors les atomes, ou idées, qui sont des êtres intelligibles appréhendés uniquement par la pensée, pour faire surgir du vide les éléments, puis les corps résultant des interactions de ces multiples êtres.

Pour Anaximandre, l'être humain était avant tout un animal comme les autres. La lignée du développement, du chaos primordial aux plantes, aux animaux et à l'être humain, était continue. La mer et les marais furent les premiers berceaux de la vie. Les mammifères, compris l'homme, descendent d'espèces marines. Ce raisonnement est très proche de notre conception moderne de l'évolution et se retrouve dans l'Épitomé de Diodore, cinq siècles plus tard. Dans les rares fragments de l'œuvre d'Anaximandre qui nous sont parvenus, le récit de l'invention de l'alphabet s'inscrit dans une série d'inventions successives, à l'instar du mythe de Prométhée enchaîné.

École ionienne

Deux courants principaux coexistent dans la réflexion que la culture grecque a développée sur les origines de l'humanité : l'un, à travers Hésiode, fondé sur le mythe de l'Âge d'or, et datant du et l'autre, issu de la philosophie ionienne, daté du milieu du , et qui développe l'idée de progrès humain. Ce second courant a été reconstitué par Thomas Cole en 1967, dans un ouvrage qui a fait date, son , à partir des fragments qui nous sont parvenus des auteurs classique qui traitent de la préhistoire des hommes. L'étude de Cole vise à établir que les récits antiques grecs et romains, ou fragments de récits, relatifs au développement de la civilisation (langue, technologie, religions formes d'organisation sociale) que l'on trouve chez Platon, Polybe, Vitruve, Diodore de Sicile et Lucrèce, pour ne citer que les principaux auteurs concernés, provenaient d'une source commune, établie au bout d'un long raisonnement comme étant une œuvre perdue de Démocrite.

Thomas Cole note que les différentes étapes décrites par les textes de Platon, Polybe, Vitruve, Diodore de Sicile et Lucrèce, lorsqu'ils prétendent retracer le lent progrès de la civilisation, sont, plus ou moins, les mêmes. Plus précisément Cole juxtapose cinq textes — Diodore de Sicile (1.13.3), Vitruve (33.16-23), Lucrèce (5, 932, 937-938, 953-954, 1007-1008, 1241-1257), Posidonios (via l'Épître 11 de Sénèque) et le Commentaire du savant byzantin Jean Tzétzès sur Hésiode — dans lesquels ils identifie des caractéristiques communes dans la manière dont les différents auteurs expliquent cette progression : l'interaction entre le hasard et l'intelligence dans la découverte des techniques et des arts, le rôle du plaisir et de l'intérêt personnel dans l'établissement des structures sociales et l'adoption des règles morales, et enfin, une perspective résolument naturaliste qui rejette toute téléologie.

Les étapes de la civilisation selon Cole

Les premières étapes de l'humanité jusqu'aux premières sociétés humaines pouvant s'établir comme suit:

Les premiers humains sont nomades (a) ; dépendaient de la cueillette pour leur subsistance (b) ; le feu, les vêtements et les abris leur sont inconnus (c) ; l'art de conserver les aliments leur sont également inconnu ; les famines sont fréquentes ; premières mesures prises pour se loger (a) ; pour la cueillette et la conservation des aliments (b) ; découverte des maisons (a) ; des vêtements (c) ; du feu. (d) ; des céréales et ses méthodes de préparation (e) ; formation des premières sociétés (a) ; premières langues (b) ; compétition et émulation stimulent le développement des arts utiles ; développement technologique ultérieur rendu possible par le feu (a) : exploitation minière et métallurgie, produisant des outils utilisés pour le développement ou l'amélioration (b) de : la guerre (c) ; le tissage (d) ; l'agriculture (e) ; caractère cumulatif du processus. (f) ; résumé des facteurs ayant contribué au développement des arts utiles : l’expérience accumulée et les dons naturels de l’humanité : dextérité manuelle, parole et intelligence ; arts non essentiels (a), notamment : astronomie (b); musique (c) ; conclusion : le stade de civilisation décrit dans les plus anciens documents écrits (a) ; leur origine tardive explique le caractère spéculatif de toutes les reconstitutions de la préhistoire (b).

Dans sa postface de 1990, Cole reconnaît que si l'influence de Démocrite ne peut être ignorée, elle ne peut à elle seule expliquer ce courant de pensée qui privilégie les explications anthropologiques ; diverses traditions présocratiques, largement diffusées et reconnues au , et qui auraient pu être transmises par le biais privilégié de l'Académie, ne doivent pas être écartées.

Diodore de Sicile