La gravure insulaire du détroit de Torrès est l'ensemble des œuvres gravées par des artistes insulaires du détroit de Torrès, peuples autochtones d'Australie.

L'art des îles du détroit de Torres est marqué par des éléments et des motifs maritimes, et est réputé pour ses sculptures, ses masques, ses coiffes et ses gravures caractéristiques. Celles-ci se caractérisent par ses motifs en noir et blanc très fins et saisissants, principalement gravés au moyen de la linogravure, procédé de gravure en relief où les motifs taillés dans des blocs de linoléum permettent d'obtenir des images nettes et contrastées. Les lignes élégantes et rythmées deviennent la signature de ces artistes. Les thématiques tournent quasi-exclusivement autour des récits traditionnels et de la vie insulaire, ce qui confère aux compositions une représentation puissante du lien des insulaires avec leur environnement et leur patrimoine.

Tandis que la forme d'art ancienne utilisée pour orner des objets fonctionnels et cérémoniels et s'appuyant sur une forme de sculpture en bas-relief était en sommeil, de jeunes artistes contemporains voient dans la gravure un moyen de raviver et perpétuer les traditions ancestrales et de préserver le patrimoine insulaire à l'aide de moyens et de techniques modernes.

Contexte Contexte géographique

Les îles du détroit de Torrès, dont le nom traditionnel est Zenadh-Kes, se trouvent à l'extrémité nord-est de l'Australie, dans les eaux peu profondes du détroit de Torrès qui relie la mer d'Arafura à l'ouest et la mer de Corail à l'est. Niché entre la péninsule du Cap York au nord de l'Australie et l'île de Nouvelle-Guinée, sur la côte sud-ouest de la Papouasie-Nouvelle-Guinée, le détroit mesure à son point le plus large. Composé d'îlots, de bancs de sable partiellement exposés et de cayes coralliennes, le détroit compte au moins 274 îles, dont 18 abritent des communautés autochtones. On les appelle les Insulaires du détroit de Torrès, et ils constituent l'un des deux groupes autochtones distincts d'Australie, l'autre étant celui des Aborigènes..

Le détroit de Torrès est divisé en quatre régions : Est, Centre, Ouest et Haut-Ouest, en fonction des caractéristiques géologiques et de l'emplacement. La langue et les pratiques traditionnelles et religieuses varient selon la région. Les insulaires se répartissent dans deux groupes ethno-linguistiques : le meriam mir, qui est parlé dans les îles de l'Est, et le , qui est parlé dans les îles de l'Ouest et du Centre. Par ailleurs, le est parlé par la plupart des insulaires et supplante petit à petit les langues traditionnelles.

La culture traditionnelle des Insulaires du détroit de Torrès est étroitement liée à la culture papoue et aborigène, comme en témoigne le commerce intensif d'objets rituels entre les deux groupes. La pratique artistique est également très présente dans les deux groupes car fondamentalement ancrée dans la vie quotidienne : elle permettait d'inclure dans les objets rituels ou de tous les jours des représentations de leurs divinités, notamment au travers des masques cérémoniels utilisés dans la danse. La gravure, le tissage et la fabrication de masques sont les formes d'expression culturelle de prédilection de la culture contemporaine des Insulaires. Après avoir abondamment émigré, 80 % d'entre eux vivent sur le continent australien : il y a surtout d'importantes communautés du nord du Queensland, comme Townsville, Mackay et Cairns. Ils conservent néanmoins un fort sentiment d'appartenance à leur culture et à leur identité.

Contexte historique

Au fil des générations, les insulaires du détroit ont développé un répertoire culturel distinctif et établi des réseaux commerciaux qui reliaient la Nouvelle-Guinée et les commerçants macassans de Sulawesi, en Indonésie, à l'Australie continentale. Les masques rituels, les tambours décorés et les pirogues faisaient partie intégrante de la vie cérémonielle qui visait à maintenir les relations entre les humains et le monde surnaturel et l'équilibre dans l'environnement. Les insulaires gravaient des amulettes en bois pour les aider dans leur chasse au dugong et à la tortue marine, cette dernière étant une espèce vénérée dont les carapaces étaient récoltées et habilement transformées en masques spectaculaires à l'effigie d'espèces totémiques telles que les crocodiles et les frégates. La sculpture d'effigies en forme de tortues était une tradition vieille de plusieurs siècles, dont témoignèrent en 1607 les membres d'équipage espagnols du premier voyage d'exploration européen qui réussirent à naviguer dans le détroit sous la direction de Luis Váez de Torrès, qui donna son nom à la voie navigable..

Dans la seconde moitié du , l'arrivée de la London Missionary Society (LMS) a introduit le christianisme dans la région, ainsi que d'autres insulaires polynésiens récemment convertis, un siècle après que le capitaine britannique James Cook a tenté de la revendiquer comme territoire britannique au nom du roi George III. Les traditions et pratiques religieuses locales ont été fortement transformées ou interdites, quoique non effacées, par la LMS et l'administration. Les résidents du détroit de Torrès ont dû s'adapter, forgeant un mode de vie nouveau, influencé par le Pacifique, le christianisme, l'État, ainsi que les technologies et matériaux modernes.

Développement de l'art autochtone Techniques primitives Depuis plus de , les artisans du détroit de Torrès pratiquent la gravure sur coquilles, du bois, de la pierre ponce et de la roche pour décorer des objets utilitaires et rituels. Ces motifs exprimaient la vie sociale, religieuse et surnaturelle, transmettaient un pouvoir spirituel et témoignaient d’une grande maîtrise esthétique, avec des motifs très travaillés, affichant un équilibre uniforme entre les couleurs, les formes et la symétrie, malgré des outils simples.

Malgré la rareté des ressources terrestres, les artisans du détroit de Torrès ont développé un remarquable savoir-faire. Peuple marin, ils exploitaient surtout les matériaux des récifs et de l’océan, intégrés aux réseaux d’échange. La carapace de tortue, très prisée, servait à fabriquer masques rituels et objets utilitaires variés. Les masques en carapace de tortue et en bois étaient les objets les plus emblématiques de l'art du détroit de Torrès. Essentiels aux rituels des îles, ils étaient finement gravés à l'aide de haches de pierre primitives et d'os d'animaux. Les bas-reliefs étaient ornés de motifs symboliques liés aux animaux et aux clans.

Les motifs décoratifs avaient en commun leurs origines papouasiennes et étaient surtout gravés sur des surfaces planes. L'image centrale du motif était d'abord positionnée, puis légèrement gravée à la surface du matériau utilisé. L'étape suivante consistait à creuser les lignes légèrement gravées jusqu'à obtenir une profondeur de quelques millimètres. Les reliefs étaient remplis de chaux issue de coquilles brûlées. Certaines zones étaient ensuite colorées avec des teintures végétales et de l'ocre, obtenue par échanges avec les Aborigènes du péninsule du cap York.

Déclin des techniques traditionnelles à la fin du Depuis la fin du , l'artisanat traditionnel des îles du détroit de Torrès est entré en déclin. La christianisation a rendu obsolètes des savoir-faire liés aux rituels, tandis que les artisans ont été réorientés vers l'industrie maritime et la pêche à la perle. Bien que très prisées localement, les perles ont surtout enrichi les marchés occidentaux, accélérant l'abandon de la production artisanale traditionnelle.

Apparition de la gravure dans les années 1970 Selon Jeremy Eccles, les premiers usages de la gravure aborigène ont été financés en 1969 par l'évêque catholique de Darwin, , inspiré par la découverte de l'art de la gravure inuit au Canada. Il fait créer un atelier sur les îles Tiwi (îles Melville et Bathurst), au nord du Territoire du Nord, qui a rapidement du succès : tandis que les artisanes de la obtiennent un succès commercial dans la production textile autochtone grâce à l'utilisation de la sérigraphie, les artistes hommes mettent à profit leur formation à la gravure sur bois par l'enseignante Madeline Clear pour produire des motifs répétitifs sur tissuJudith Ryan, « A History of Painted and Printed Textiles in Aboriginal Australia » (p. 20, 22-25) et Judith Ryan et James Bennett, « Screenprinting as Indigenous Textile Art » (p. 26-31), dans : ..

Trois étudiants pionniers, , Giovanni Tipungwuti et , travaillent véritablement sur l'estampe comme œuvre d'art en pratiquant ces mêmes techniques, dans le but de péréniser les traditions tiwis au moyen de techniques modernes d'expresion ou de production, avec Tiwi Designs.

Dans les années 1960 et 1970, les efforts des chercheurs visant à sauvegarder les savoirs traditionnels des anciens des îles du détroit de Torrès ont malgré eux contribué à un renouveau de l'intérêt pour les modes de vie ancestraux. L'historienne australienne , travaillant pour la State Library of Queensland, a joué un rôle central en voyageant dans le détroit, en collaborant étroitement avec les communautés insulaires et en enregistrant leurs récits, notamment les mythes de création. Aujourd’hui, ces histoires nourrissent l'art contemporain insulaire, particulièrement la gravure, perçue comme une continuité moderne de la sculpture traditionnelle..

Pionniers de la gravure insulaire

L'émergence de ce nouveau courant artistique dans le détroit de Torrès a été majoritairement orchestrée par des artistes insulaires vivant sur le continent. Les plus importants d'entre eux sont (1951-2017), (1953-), (1967-), Dennis Nona (1973-) et Alick Tipoti (1975-).

Métisse de parents insulaires et provenant des îles du Pacifiques, Ellen José est considérée comme la première artiste originaire des îles du détroit de Torrès à avoir réalisé des linogravures représentant des scènes tropicales insulaires. Elle a été influencée par des graveurs aborigènes et non autochtones, puis par les estampes japonaises et l'utilisation de papier fait main et de papier de riz. José est aussi l'une des rares graveuses du détroit de Torrès à représenter le paysage australien continental. Lui aussi métisse d'origines insulaires et papoues, Dennis Nona voyage beaucoup entre les deux archipels. Il produit de nombreuses linogravures aux détails très fins, il représente principalement les mythes de création, légendes traditionnelles et pratiques cérémoniales de son peuple. Ses compositions de zones noires sont entourées de de motifs et de totems claniques. Il est le premier à tailler des lignes finement découpées et à utiliser largement les marques traditionnelles. Il travaille activement à développer la gravure locale.

Les femmes du détroit de Torrès tendent naturellement à se tourner vers le batik et la céramique, mais Anne Gela excelle rapidement dans le domaine de l'estampe, tant la linogravure que la sérigraphie. À l'occasion d'une exposition de groupe itinérante, elle déclare voir dans ses motifs animaliers , à travers l'usage de totems et de motifs faisant référence aux îles d'où elle est originaire. Elle représente la vie traditionnelle insulaire d'un point de vue féminin. Premier étudiant originaire des îles du détroit de Torrès diplômé du Far North Queensland Institute of TAFE à Cairns et inspiré par son père qui était un artiste sculpteur, Tatipai Barsa représente principalement son île natale et les manifestations de l'océan et de la vie marine. Sur la majorité de ses estampes, il intègre de nombreuses lignes qui parcourent toute la longueur de la linogravure, séparant les poissons : elles représentent les courants dangereux qui entourent son île et le déplacement des bancs de sable.