Édouard Deiss, né le à Bouxwiller et mort le à Paris, est un chimiste et industriel français. Il met au point un procédé d’extraction des corps gras par le sulfure de carbone (CS₂) qui fait l'objet de plusieurs brevets. Ses travaux le placent parmi les pionniers de la chimie industrielle appliquée à l’huilerie, à la savonnerie et à l’agro-industrie. Une rue de Marseille porte son nom.

Biographie Né à Bouxwiller en Alsace, Édouard Deiss grandit dans une petite ville où fonctionne une importante usine chimique qui traite le minerai des mines voisines de Batsberg..

Son père, Dominique Deiss, est l’un des associés fondateurs de la société anonyme Administration des Mines de Bouxwiller, créée par acte notarié le 9 décembre 1820 pour exploiter les mines locales d’alun, de vitriol de fer et de cuivreContrat de société anonyme, Administration des Mines de Bouxwiller, acte notarié du 9 décembre 1820.. La concession minière avait été accordée par ordonnance royale le 20 mars 1816. Ce cadre industriel familial renforce la présence précoce d’Édouard Deiss dans les activités chimiques et minières avant sa formation de pharmacien. Il suit les cours de chimie de Jean Baptiste Dumas à la Sorbonne, qui complètent sa formation scientifique. Plusieurs de ses produits chimiques — notamment l’acide chlorhydrique, l’acide azotique, la potasse caustique, le bicarbonate de potasse, l’hyposulfite de soude et le cyanure de potassium — sont présentés à l’Exposition universelle de Paris de 1855, comme le rapporte le Moniteur industriel dans son numéro du 27 mai 1855. En 1846, alors pharmacien, il est chargé d’un intérim à l’hôpital Saint Louis à Paris par le docteur Soubeyran. Il installe un laboratoire au 8 rue des Récollets, où il mène des recherches de chimie industrielle. Il y fabrique notamment du cyanure de potassium et du bicarbonate de potasse, et entreprend ses premières expériences sur la fabrication du sulfure de carbone (CS₂), alors vendu entre 50 et 60 francs le kilogramme. Entre 1846 et 1848, Édouard Deiss met au point un appareil permettant une production continue de sulfure de carbone. En 1848, le chimiste Jean Augustin Barral vient constater le fonctionnement de son usine, située rue des Récollets. Ce témoignage constitue la première attestation de fabrication industrielle de sulfure de carbone en FranceLe Technologiste, 1856, p. 357.. Dans les années 1850, il développe un établissement à Pantin ; il y réalise dès 1851 la première fabrication industrielle de sulfure de carbone en France. Cette industrie est installée à Marseille dès 1853, où elle prend rapidement de l’extensionLa Journée industrielle, 9 mars 1937, p. 12/16.. Dans un article publié en 1856, il indique produire environ 50 kg de CS₂ par jour grâce à un appareil de trois cornues. Ses travaux donnent lieu à plusieurs brevets : en France (1855), au Royaume Uni (1856) et aux États Unis (1858). Il insiste sur le fait que son invention ne réside pas seulement dans l’usage du sulfure de carbone comme solvant, mais aussi dans la régénération intégrale du solvant engagé dans les matières, condition indispensable à une exploitation industrielle sûre et économiqueLe Moniteur industriel, 27 mai 1855 ; Rapport du jury central, Exposition nationale 1849.. Vers 1855, il s’installe à Marseille, alors centre majeur de l’huilerie et de la savonnerie. Il y applique son procédé d’extraction par solvants à la valorisation des grignons. En 1862, il se rend à l’Exposition universelle de Londres où il reçoit deux médailles d’orInternational Exhibition, 1862. : • p. 30 : pour la fabrication du bisulfure de carbone à grande échelle ; • p. 99 : pour une excellente fabrication de savon à l’huile d’olive. Il profite de son séjour pour écrire Un Été à Londres, souvenirs d’un passant, qui sera publié par son neveu Édouard Émile Deiss chez Flammarion en 1900. En 1868, dans un mémoire présenté devant le tribunal d’Aix en Provence à l’occasion d’un litige relatif à son brevet de 1855Gazette des tribunaux, 1868., Édouard Deiss résume les principes de son procédé d’extraction des corps gras par le sulfure de carbone, en mentionne les applications industrielles et cite les usines qu’il a créées ou dirigées en France, en Belgique et en Angleterre. Le procédé avait été présenté dès 1856 dans deux résumés techniquesLe Technologiste, 1856, p. 357.. Selon un dossier administratif conservé aux Archives nationales (cote F/12/51221863 1868), Édouard Deiss est enregistré comme « fabricant de produits chimiques ». Il réside en 1868 au 63, rue de Bretagne, à ParisFranceArchives, notice F/12/51221863 1868.. La même année, il fonde à Saint Denis une société spécialisée dans la fabrication du sulfure de carbonesociete.com.. Il opte pour la nationalité française en 1872. Il réside alors 4 rue de Turbigo à Paris, où il meurt le 10 juin 1873.

Famille Édouard Deiss appartient à une famille originaire d’Alsace, dont plusieurs membres sont actifs dans l’industrie au siècle.

Il est notamment : Le fils de Dominique Deiss (Haguenau 1783-Bouxwiller 1858), maire de Bouxwiller (1816-1825), docteur en médecine (Würzburg puis Strasbourg en 1827). Sa deuxième thèse porte sur l’état sanitaire de la ville de Bouxwiller. Le père de Gustave Deiss, négociant et administrateur de la Société marseillaise du sulfure de carbone L’oncle de Jules Deiss (1844–1912), industriel et homme politique à Salon de Provence. Jules, né en Alsace, est contremaître à Marseille lors de son mariage en 1865, dans l’usine de son oncle. Édouard Deiss est présent à son mariage, ce qui confirme la proximité familiale et professionnelle entre les deux hommes L’oncle d’Édouard Émile Deiss (né en 1854), auteur de plusieurs ouvrages de voyage et d’économie industrielle

Travaux et innovations Fabrication du sulfure de carbone (CS₂) Les brevets français de 1856 et 1867 décrivent la génération du sulfure de carbone et plusieurs perfectionnements apportés à sa fabrication. Les brevets américains de 1858 reprennent ces principes et portent sur la construction d’appareils destinés à la production du solvant et à son emploi pour l’extraction des matières grasses. Le sulfure de carbone devient, dans la seconde moitié du XIXᵉ siècle, un produit important pour l’industrie chimique, la savonnerie et l’agriculture. Une synthèse publiée en 1937 indique que le CS₂ produit dans les usines Deiss fut utilisé dans la lutte contre le phylloxéra à partir de 1885, dans la désinfection des sols en cultures maraîchères intensives, dans le déparasitage des céréales en silos, et qu’il devint au XXᵉ siècle un réactif essentiel du procédé de la viscose, principal débouché mondial du sulfure de carbone. Extraction des huiles par solvants Les premiers travaux d’Édouard Deiss sur l’extraction des huiles par solvants apparaissent dans ses brevets français de 1855 et 1856. Ces procédés sont ensuite étendus à l’international. Ils sont étudiés dans plusieurs traités de chimie industrielle de la seconde moitié du XIXᵉ siècle. En 1857, le pharmacien chimiste E. Coët publie une critique portant sur la toxicité du solvant, les difficultés de récupération du produit et les risques liés aux opérations de distillationLe Moniteur industriel, 25 juin 1857.. Édouard Deiss réalise la mise au point du procédé d’extraction de l’huile contenue dans les grignons d’olives par le sulfure de carbone agissant. Ce procédé, développé à Marseille, se généralise ensuite dans tout le bassin méditerranéen. Il permet la récupération de milliers de tonnes d’huile auparavant perdues et alimente les industries de la savonnerie, des huiles techniques, de la cémentation des aciers et de la fabrication des charbons actifs.

Diffusion industrielle Dans son mémoire de 1868, Deiss décrit ses activités dans plusieurs usines en France, en Belgique et en Angleterre. Ses procédés sont également évoqués dans la presse technique, notamment dans Le Moniteur industriel, qui publie plusieurs articles sur l’extraction par solvants entre 1855 et 1865Le Moniteur industriel, 1855 1865..

Procès et controverses techniques Toulon — 15 février 1865 Édouard Deiss est condamné par le tribunal de Toulon dans le procès qu'il a intenté contre Duprat, concurrent installé à Nantes. Le jugement repose sur des arguments techniques contestés. « Mémoire lu par Édouard Deiss, à la Cour impériale d’Aix, tendant à faire infirmer le jugement rendu contre lui par le Tribunal de Toulon, le 15 février 1865, dans l’affaire DepratExtraction générale des corps gras par le sulfure de carbone, mémoire imprimé, Marseille, Barlatier Feissat et Demonchy, 1865..

Aix — 21 février 1866 Après le jugement de Toulon, Deiss rédige un mémoire technique détaillé, présenté à la Cour impériale d’Aix. Il y démonte point par point les attendus du jugement, corrige les erreurs scientifiques et expose les perfectionnements de son procédé. La Cour impériale d’Aix confirme le jugement de Toulon pour des motifs techniques et formels de rédaction de son brevetLe Droit, 30 janvier 1868, p. 1..

Aix — 28 janvier 1868 Le pourvoi en cassation est rejeté. La nullité du brevet, pour vice de forme, est confirmée.

Défense tardive de Gustave Deiss (1878–1897) Après la mort d’Édouard, son fils Gustave Deiss entreprend une défense publique du procédé et de la priorité de son père : • 1878 : article du Sémaphore de MarseilleSémaphore de Marseille, 31 octobre, p. 2. ; • 1883 : interventions dans La Gazette de FranceLa Gazette de France, 4 avril, p. 4. ; • 1884–1886 : rectifications dans la presse ; • 1897 : publicité revendiquant « Ancienne usine Édouard Deiss, inventeur du procédé ».

Brevets

Édouard Deiss dépose en France, entre 1855 et 1872, une série de titres couvrant un large spectre de la chimie industrielle. Ses dépôts concernent aussi bien la chimie minérale (cyanures, prussiates, sulfates), la galvanisation, la chimie organique aromatique (nitrobenzène), la parfumerie, que l’extraction des huiles par solvants et la fabrication du sulfure de carbone. Ses derniers brevets portent sur la savonnerie et la stéarinerie. L’ensemble témoigne d’une activité inventive continue jusqu’à son décès.

L’ensemble de ces dépôts illustre l’extraordinaire productivité d’Édouard Deiss, actif sans interruption pendant près de vingt ans dans des domaines très variés de la chimie industrielle. Il passe avec aisance de la chimie minérale à la galvanisation, de la chimie organique aromatique à la parfumerie, puis à l’extraction des huiles par solvants et à la fabrication du sulfure de carbone. Ses derniers brevets, consacrés à la savonnerie et à la stéarinerie, montrent qu’il poursuit ses recherches jusqu’à la fin de sa vie. Cette diversité et cette continuité témoignent d’une activité inventive exceptionnelle, qui ne s’interrompt qu’avec son décès.

Brevets français 22665 () – Procédé de fabrication du cyanure de potassium pur 23095 () – Procédé de zingage des fils de fer et objets de quincaillerie 25374 () – Procédé d’extraction du suif, des os et dégraissage des laines 30164 () – Emploi du sulfure de carbone comme dissolvant du caoutchouc et génération de ce sulfure 41868 () – Procédé de fabrication de nitro‑benzine (essence de mirbane) 54126 () – Procédé d’extraction et de purification des parfums des fleurs 76351 () – Extraction d’huile d’olives blanches au sulfure de carbone 77731 () – Perfectionnements relatifs à la fabrication du sulfure de carbone 89806 () – Procédé de blanchiment de savon 93049 () – Procédé de fabrication de prussiate de potasse 95833 () – Système de fabrication de l’acide stéarique supprimant la pression à chaud

Brevets étrangers relatifs à l’extraction des huiles et à l’usage du sulfure de carbone Brevet anglais : () Brevet américain : ()

Œuvres

Usine de Marseille