Le mythe de Theuth est un récit allégorique exposé par le philosophe grec Platon dans son dialogue le Phèdre (274c-275b).
Raconté par le personnage de Socrate à son interlocuteur Phèdre, ce mythe met en scène le dieu égyptien Theuth (inventeur des techniques) et le roi Thamous (représentant le jugement politique et divin). Le récit est principalement connu pour sa critique de l'écriture, présentée non pas comme un remède à l'oubli, mais comme un poison pour la mémoire véritableLuc Brisson, Platon, Phèdre, Introduction, Paris, Garnier-Flammarion, 1989..
Ce texte est considéré comme l'un des piliers de la réflexion occidentale sur la logique, la transition de l'oralité vers l'écriture et la critique de la technologie intellectuelle.
Origine et contexte Le mythe apparaît vers la fin du Phèdre, un dialogue traitant de l'amour, de la rhétorique et de l'âme. Alors que Socrate et Phèdre discutent de la convenance ou de l'inconvenance de l'écriture des discours, Socrate introduit une histoire « venue d'Égypte », bien que les commentateurs s'accordent à dire qu'il s'agit d'une invention platonicienne utilisant des figures égyptiennes pour servir un propos philosophiqueJean-Pierre Vernant, Mythe et pensée chez les Grecs, Paris, La Découverte, 1965..
La scène se déroule à Naucratis, en Égypte. Theuth (équivalent du dieu Thot) est présenté comme une divinité ingénieuse, tandis que Thamous (identifié au dieu Ammon) est le roi de toute l'Égypte, résidant à Thèbes.
Récit du mythe Theuth se rend auprès du roi Thamous pour lui présenter ses inventions afin qu'elles soient diffusées parmi les Égyptiens. Il expose successivement le nombre, le calcul, la géométrie, l'astronomie ainsi que le trictrac et les dés. Pour chaque art, Thamous émet un jugement, blâmant ce qui lui semble mauvais et louant ce qui lui semble bon.
Vient enfin le tour de l'écriture (grammata). Theuth la présente avec enthousiasme comme un pharmakon (remède) capable de rendre les Égyptiens plus savants et d'aider leur mémoire.
Le roi Thamous rejette alors cette prétention. Il réplique que l'inventeur n'est pas le meilleur juge des effets de son art et prophétise les conséquences néfastes de l'écriture :
Analyse philosophique
Le Pharmakon : remède ou poison ? Le terme central du texte est le mot grec (pharmakon). Theuth l'utilise dans le sens de « remède » ou « médicament » pour la mémoire. Thamous le retourne contre lui pour signifier « poison » ou « drogue ». L'écriture est donc présentée comme une substance ambiguë : elle prétend soigner la mémoire mais finit par l'atrophier en la rendant dépendante d'un support externeJacques Derrida, « La Pharmacie de Platon », in La Dissémination, Paris, Seuil, 1972..
Mémoire et hypomnésie Platon distingue ici implicitement deux types de rapport au passé : La Mnémé () : La mémoire vive, active, intérieure, celle qui permet la véritable connaissance et la dialectique. L'Hypomnésie () : La remémoration, le simple rappel, la note technique.
Selon l'analyse de Bernard Stiegler, l'écriture ne sert qu'à l'hypomnésie ; elle permet de se souvenir de quelque chose par le biais d'un support technique, mais ne constitue pas la mémoire vivante elle-mêmeBernard Stiegler, La Technique et le Temps, 1 : La faute d'Épiméthée, Paris, Galilée, 1994, p. 110-115..
La fausse sagesse Le mythe critique la confusion entre l'accumulation de données (permise par l'écriture) et la sagesse. Pour Socrate, l'écriture est orpheline : une fois le texte écrit, il « roule » de partout, s'adressant indifféremment à ceux qui le comprennent et à ceux qui ne le comprennent pas. Il est incapable de se défendre seul s'il est attaqué (contrairement à la parole vive du maître) et ne peut répondre aux questions.
Postérité et interprétations Ce mythe a profondément influencé la métaphysique occidentale, instaurant ce que certains appellent le logocentrisme ou le phonocentrisme (la supériorité de la voix/parole sur l'écrit).
Jacques Derrida : Dans La Pharmacie de Platon (1972), Derrida déconstruit ce mythe en analysant l'indécidabilité du mot pharmakon. Il montre que Platon tente de neutraliser l'écriture en l'excluant du champ de la vérité, tout en étant forcé d'utiliser l'écriture (les Dialogues) pour transmettre cette condamnation. Bernard Stiegler : Il reprend ce mythe pour analyser le rapport de l'homme à la technique (les « rétentions tertiaires »). Il suggère que toute l'histoire de l'humanité est une extériorisation de la mémoire, et que le numérique est l'étape contemporaine de cette hypomnésie généralisée.
Voir aussi Bibliographie
Articles connexes Phèdre (Platon) Thot Logocentrisme Déconstruction
Notes et références
Catégorie:Mythologie grecque Catégorie:Platon Catégorie:Philosophie de l'écriture