Le château de Douazan, situé près de Nérac (Lot-et-Garonne), en région Nouvelle-Aquitaine, parfois aussi mentionné comme étant un manoir, est un témoin de l'histoire gasconne, marqué par les guerres de religion et le règne d'Henri IV. Dans les années 1920, il devient l'un des foyers majeurs de l'exil antifasciste italien ainsi qu'un centre politique de premier plan dans la lutte contre le régime fasciste de Mussolini au-delà des frontières italiennes. Ce lieu incarne ainsi une page singulière de l'histoire de l'Italie qui s'écrit au cœur de la Gascogne.

Localisation L'édifice se trouve à mi-pente de la Motte-Douazan, sur la commune de Nérac, dans le département du Lot-et-Garonne. Le coteau de la Motte-Douazan, d'une altitude de au-dessus du niveau de la mer, est couronné par un bois de chênes d'où l'on découvre un admirable panorama sur la forêt des Landes et la vallée de la Baïse. Le tunnel de Lamothe-Douazan, long de entre Nérac et Mézin, passe sous le coteau.

Maurice Lespiault, évoque le coteau de La Motte-Douazan et ses alentours dans un de ses sonnets, La Motte-Douazan :Le démon à Jésus espérant tendre un piège, Après l'avoir porté sur la Motte-Douazan, Lui dit : "Vois-tu, là-bas, ce jardin si plaisant Qui va de la Garonne au noir pays du liège ?

Les bords de la Baïse où ton soleil protège La ville de Nérac, les champs de Damazan, Les vignes de Buzet, le coteau séduisant Que Montgaillard couronne, Andiran, Lisse, Autiège ?

Tous ces biens sont à toi". Devant tant de splendeurs, Des grands bois de l'Albret sondant les profondeurs, Aspirant les parfums de la molle Aquitaine,

Jésus tressaillit mais en détournant les yeux, Il répondit : "Tais-toi, Satan, si je n'ai mieux, Chez mon père j'ai presque un aussi beau domaine".

Historique

Origines médiévales et famille de Courtion () Le château de Douazan fut bâti au sur des fondations du .

La seigneurie de Douazan a été possédée pendant plusieurs siècles par la famille de Courtion, qui en fit hommage au roi le , reconnaissant ainsi qu'elle tenait cette terre de par lui. En 1538, les héritiers Courtion firent dénombrement devant Jacques de Foix, évêque de Lescar et grand chancelier de Navarre, de la maison et salle de Douazan ainsi que de ses dépendances.

Guerres de Religion Pendant les guerres de Religion, un capitaine nommé Douazan commandait la garnison de Nérac en 1562, lors d'un épisode militaire tragique marqué par la défaite face à Blaise de Monluc. En effet le , Blaise de Monluc écrasa les milices de Nérac conduites par le capitaine Douazan. Ce capitaine était Pierre de Courtion, seigneur de Douazan. Blaise de Monluc écrit : .

Le nom du lieu évoque donc le souvenir du capitaine Douazan, malheureux adversaire de Montluc à la bataille du Galaup, combat meurtrier où les religionnaires de Nérac très inférieurs en nombre furent écrasés par les catholiques. Dans cette bataille, 400 à 500 protestants périrent, dont une grande partie de la garnison de Nérac. Maurice Lespiault, peintre et poète néracais, évoque dans ses Sonnets dédiés à la ville de Nérac ce passage meurtrier des guerres de Religion : .

Famille de Mazelières En 1538, les créanciers de la famille Courtion jetèrent une saisie sur la terre de Douazan qui fut adjugée en 1601 à Jean II de Mazelières. La seigneurie de Douazan passa ainsi, par vente aux enchères en 1601, à Jean II de Mazelières, seigneur de Douazan et de Nazareth, capitaine exempt des gardes du corps du roi Henri IV, à la suite de saisies liées aux créanciers de la famille de Courtion. Le logis est alors surélevé et agrandi de deux ailes latérales.

Jean II de Mazelières eut deux procès consécutifs à soutenir : l'un contre le Roi, l'autre contre les syndics des églises de Saint-Nicolas, Saint-Germain et Saint-Michel de Nérac. Jean II plaida en nullité de ces poursuites vers 1615 au Parlement de Bordeaux, soutenant que le roi était le vrai seigneur direct et foncier de la Maison et Salle de Douazan : il eut gain de cause.

Le , Jean II de Mazelières est envoyé en mission par les consuls de Nérac auprès d'Henri IV, alors en Savoie, en vue d'obtenir le rétablissement du Parlement de Navarre au château de Nérac. Il est alors capitaine dans ce pays de Garonne qui connut 60 ans de guerres civiles entre 1562 et 1589.

En 1609, une lettre d'Henri IV autorise la construction sur l'Osse du Moulin de Douazan.

Le château restera la propriété de cette famille protestante pendant très longtemps. Il passera successivement dans les familles de Mazelières, de Galard et d'Aux-de-Lescout par le jeu des parentés ou des alliances familiales.

Famille de Galard de Balarin Par le mariage de Jeanne de Mazelières avec Philippe de Galard, Douazan entra dans la troisième période, celle des Galard. Philippe de Galard (1732-1826), seigneur de Luzanet, de Pelléhaut et du Luc, fut capitaine au Régiment de Picardie - Cavalerie et participa aux guerres de Louis XVI.

Chevalier de Saint-Louis, il fut arrêté en 1793 sous la Révolution comme suspect d'incivisme et d'aristocratie. Des commissaires chargés en l'an II de signaler les signes de féodalité à détruire sur les édifices de toute la contrée décrivent Douazan : .

Philippe de Galard émigra et rentra en France sous l'Empire. Sa femme Jeanne de Galard mourut à Montréal du Gers en 1816. Ils eurent notamment un fils, Joseph, Marie, Hector (1776) qui naquit à La Romieo et obtint en 1821 l'autorisation d'ajouter à son nom celui de Mazelière.

Famille d'Aux-de-Lescout Les Galard n'ayant pas de descendants directs, Douazan devint la propriété d'Ernest d'Aux-de-Lescout, neveu de la Comtesse de Galard. Ernest d'Aux-de-Lescout, décédé le , était possesseur du château. Il épousa Henriette de Labat de Lapeyrrière, originaire de Saint-Léger.

Joseph Victorien Larroze et restaurations En 1875, le château est vendu à Joseph Victorien Larroze, ancien maire de Nérac et cousin d'Armand Fallières (alors maire de Nérac, futur député du Lot-et-Garonne et futur président de la République). Entre 1875 et 1881, des restaurations sont entreprises par afin de conserver l'édifice qui fait partie intégrante de l'histoire de la commune. Il mènera une restauration notamment de l'escalier.

Immigration italienne et société agricole « La Terra » En 1920, le château de Douazan devient la propriété du marquis Luigi Della Torre. Ce sénateur socialiste milanais fortuné rachète un grand nombre de terres laissées en friche après la Première Guerre mondiale dans la commune de Nérac pour y développer des activités agricoles.

La politique intérieure italienne et la répression du régime fasciste de Benito Mussolini contraignent des centaines de paysans romagnols à s'exiler en France. Dès l'automne 1923, les premiers immigrés italiens arrivent à Douazan, provenant notamment de Boudrio et de Molinella. Lidia Campolonghi se souvient : .

Le sud-ouest de la France accueillait déjà de nombreux paysans italiens qui avaient quitté les campagnes italiennes pour venir peupler et exploiter les campagnes françaises, délaissées après un exode rural massif.

Le , la société agricole « La Terra » est officiellement fondée et Douazan en devient le siège, avec à sa tête comme administrateur Luigi Campolonghi, financé par Della Torre. Luigi Campolonghi avait proposé à Della Torre d'investir pour louer deux domaines : l'un de 100 hectares à Douazan (Nérac), l'autre de 120 à Muret. La société avait son siège social auprès du domicile parisien de Campolonghi au 49 rue de la Pompe. Campolonghi s'installe au château avec sa femme Ernesta et sa famille.

Selon un rapport de police italien, malgré des bilans constamment déficitaires, Della Torre continuait à financer l'entreprise, ce qui suscitait la suspicion des autorités fascistes qui y voyaient un soutien indirect aux activités antifascistes.

Un grand nombre de paysans italiens vinrent travailler au château de Douazan et s'installèrent dans les fermes et métairies des alentours. Parmi les premières familles figuraient les De Maria, les Bondi, les Galliani, ainsi que Luigi Manfredi, homme de confiance de Campolonghi, et sa femme qui assurera l'intendance de la table des Campolonghi. Campolonghi administrait ainsi huit métairies perdues dans les champs autour de Douazan où vivaient des paysans lombards et piémontais. En tant que nouveau châtelain de Douazan, Campolonghi fit mettre du plancher sur le sol des métairies, garnir les étables de bétail et les cours de dindes et de poules. Il acheta des instruments agricoles neufs qu'il stocka dans les remises des communs. Il y cultiva ainsi quelques centaines d'hectares de vigne et de blé. Nérac et la campagne environnant Douazan rappelaient à Campolonghi sa Toscane natale.

Campolonghi lui-même décrit la transformation de la région par le travail italien dans un article : .

L'opération n'eut pas de succès économique mais elle servit à créer l'un des plus importants points de référence de l'antifascisme à l'étranger.

Centre de l'antifascisme italien en exil (1924-1931)

Douazan comme refuge politique L'installation de Campolonghi à Douazan s'inscrit dans un contexte de persécution politique en Italie. Selon sa fille Lidia, Luigi aurait été attiré vers Nérac à la suite d'une célébration du juriste Jacques Cujas, qui avait professé aussi à l'Université de Bologne et de Padoue. Le vice-consul d'Italie de Toulouse, François Mazelier, l'invita à s'associer à cette manifestation d'amitié franco-italienne tout en lui montrant les milliers d'hectares de terre en friches. À partir de là, Campolonghi guida, ou intensifia, un flux migratoire vers ces terres alors que la violence fasciste s'abattait sur les communautés rurales plus politisées de la Toscane et de l'Émilie.

Le château de Douazan bénéficiait d'un réseau de protection politique significatif. Selon des rapports préfectoraux, une lettre de sympathie signée par Paul Painlevé aurait prévenu le maire de Nérac de l'arrivée de « cet ami de la France ». Campolonghi sortait parfois de sa poche des lettres de parlementaires et d'hommes politiques locaux, du maire de Nérac à Édouard Herriot, attestant d'affinités radicales-socialistes et d'une solidarité franc-maçonne significative. La municipalité de Muret, administrée depuis 1925 par Vincent Auriol, franc-maçon notoire, accueillait également des terres louées par Della Torre.

Ce n'est pas un hasard si l'antifascisme italien s'organise à Nérac, dans le Lot-et-Garonne, près du domaine de Campolonghi, vite devenu un point d'abordage quasi obligé des exilés antifascistes. L'installation massive des Italiens dans cette aire du midi français revêt une importance tant d'un point de vue politico-social qu'économique et démographique. Aux côtés de Campolonghi l'on retrouve, par exemple, Oreste Ferrari, Francesco Ciccotti, Aurelio Natoli qui fit de l'élevage à Nérac. Nombre d'entre eux rejoindront la direction de la LIDU.

Fondation de la Ligue italienne des droits de l'homme Dans ce contexte de la montée du fascisme en Italie, le château de Douazan devient un berceau de l'antifascisme italien et un refuge pour les exilés politiques italiens fuyant la dictature de Mussolini. En 1924, Luigi Campolonghi, avec son épouse Ernesta et son ami Alceste De Ambris, avait fondé la Ligue italienne des droits de l'homme (LIDU) et en était devenu président. Il lui consacra une activité intense, grâce à laquelle il fut en contact constant avec les personnalités les plus connues de la vie politique française, de Léon Blum à Édouard Daladier.