Le concile d'Embrun est un concile provincial réuni à Embrun du au . À la demande du cardinal de Fleury, il condamne l'évêque de Senez janséniste Jean Soanen à l'interdiction des fonctions épiscopales et à l'exil hors de son diocèse. Il est envoyé à La Chaise-Dieu.

C'est un épisode majeur de la lutte menée par le pouvoir royal pour imposer la bulle papale Unigenitus à l'ensemble du clergé français. La condamnation de Soanen permet d'obtenir la soumission du clergé, mais participe de la mobilisation de l'opinion publique janséniste.

Concile provincial Faire un exemple Le concile provincial d'Embrun est convoqué par le cardinal de Fleury, principal ministre du roi de France , afin de condamner l'évêque de Senez, Jean Soanen, défenseur du jansénisme et appelant contre la bulle Unigenitus. Le cardinal de Fleury cherche à réduire l'influence du mouvement janséniste qui refuse cette bulle.

Parmi les évêques qui ont appelé à un concile général en 1717-1720 contre la bulle Unigenitus et qui sont encore vivants et soupçonnés de jansénisme en 1727, il est difficile de s'attaquer à des hommes puissants comme Charles-Joachim Colbert de Croissy, évêque de Montpellier ou François-Armand de Lorraine-Armagnac, évêque de Bayeux. Jean Soanen, évêque très âgé d'un petit diocèse et sans réseau personnel, est une cible facile.

Jean Soanen est évêque de Senez, l'un des plus petits diocèses de France, depuis 1695. Il lutte contre la bulle Unigenitus depuis 1713 et publie en 1726 une Instruction pastorale. qui forme son testament spirituel, mais ne peut être perçue que comme une provocation. Il y attaque les partisans d'un accommodement, défend ses confrères Charles-Joachim Colbert de Croissy et François-Armand de Lorraine-Armagnac, au nom d'une morale sévère. Il affirme sa confiance dans le triomphe de la vraie foi à la fin des temps et, de manière inédite, la nécessité de résister à l'intérieur de l'Église. Ce texte est soutenu par les Nouvelles ecclésiastiques, Adélaïde d'Orléans, abbesse de Chelles et fille du Régent et par Charles-Joachim Colbert de Croissy. Il détermine Fleury à punir Soanen.

Le très réduit diocèse de Senez (trente-deux paroisses seulement), fait partie de la province ecclésiastique d'Embrun, autrement dit l'évêque de Senez est suffragant de l'archevêque d'Embrun. Le titulaire de ce siège est alors Pierre Guérin de Tencin, dévoué au cardinal de Fleury et prêt à saisir une occasion de se faire remarquer par son zèle. Tencin cherche à plaire à la fois au roi et au pape pour obtenir un chapeau de cardinal.

Participants vignette|La province ecclésiastique d'Embrun au . La convocation du concile provincial d'Embrun, officiellement chargé d'examiner les positions de Soanen sur la bulle Unigenitus, en , est une surprise. Cela fait alors plus d'un siècle qu'on n'a pas réuni de concile provincial en France. Si, formellement, la demande est faite au roi par l'archevêque d'Embrun, ce dernier agit en fait sur commande du cardinal de Fleury. Les pères conciliaires sont appelés à se réunir à Embrun le . Soanen y arrive le 12 et, la veille, fait signifier à l'archevêque d'Embrun qu'il dénie à ce concile provincial toute compétence, puisqu'il a signé un appel à un concile général.

Les pères conciliaires convoqués par le roi et l'archevêque Pierre Guérin de Tencin sont les quatre autres suffragants de la province ecclésiastique d'Embrun, en plus de celui de Senez. Les évêques de Glandèves, Dominique Laurent de Berton des Balbes de Crillon, de Grasse, Charles-Léonce-Octavien d'Antelmy et de Vence, Flodoard Moret de Bourchenu sont présents au concile, mais pas l'évêque de Digne, Henri du Pujet, qui se fait représenter par son neveu. Aucun d'entre eux n'a pris de position très arrêtée sur le jansénisme et ils connaissent personnellement Soanen. Deux abbés participent aussi, les deux abbés des monastères de Boscodon, Victor-Amédée Lafont de Savines, et de Lérins, Benoît de Benoît.

Afin d'arriver au nombre de douze évêques, canoniquement obligatoire pour juger un évêque, sont invités et arrivent en septembre d'autres évêques venus des provinces ecclésiastiques voisines, tous de sensibilité ultramontaine et partisans de la bulle Unigenitus : Pierre-François Lafitau, évêque de Sisteron le et, le , François Berger de Malissoles, évêque de Gap, Henri de Belsunce, évêque de Marseille, Jean du Doucet, évêque de Belley, Joseph-Pierre de Castellane, évêque de Fréjus, François Renaud de Villeneuve, évêque de Viviers, Alexandre Milon de Mesme, évêque de Valence, Jean-Baptiste de Vaccon, évêque d'Apt, Jean de Caulet, évêque de Grenoble et Antoine-François de Bliterswijk de Montcley, évêque d'Autun.

Chaque participant est accompagné et conseillé par des théologiens, y compris Jean Soanen. Il est notamment soutenu par deux théologiens envoyés par les jansénistes parisiens, Jean-Baptiste Boullenois (1681-1757), diacre parisien, et Louis Bourrey (mort en 1757), également diacre. Tous deux sont récusés et mis en résidence surveillés par l'archevêque d'Embrun.

Déroulement Procès Pour la commodité des réunions, Pierre Guérin de Tencin fait aménager une porte permettant de passer directement du palais archiépiscopal à la cathédrale d'Embrun, en entrant directement dans son chevet. Après l'ouverture le , les congrégations générales ont lieu du au . Dès le , Soanen est accusé d'avoir écrit dans son Instruction pastorale . Soanen récuse le concile et n'y participe plus après le . Au total, il dépose quatre recours contre le concile : celui du pour incompétence, le deuxième, le , récusant personnellement ses juges, le troisième, un appel comme d'abus au parlement de Paris contre les rejets de ses deux premiers recours et le dernier, le , appelant de nouveau à un concile général. Ces textes sont rédigés avec l'appui d'avocats parisiens.

vignette|redresse|Page de titre de Concilium Provinciale Ebreduni Habitum, rapport officiel du concile..

Pendant la durée du concile, Soanen entretient une active correspondance avec un réseau de soutiens provençaux. Le principal maillon est Jean-André Audibert, curé banni de la cathédrale Saint-Sauveur d'Aix-en-Provence et installé à Castellane, dans le diocèse de Senez, qui le met en contact avec les avocats au Parlement de Provence François de Cormis (1639-1734), Emmanuel Geboin, Pierre Saurin (1670-1743) et François Gastaud (1660-1732). À Paris, le théologien Laurent-François Boursier et l'avocat au parlement de Paris Jacques-Charles Aubry (mort en 1739) sont parmi ses soutiens les plus actifs, écrivant et diffusant des textes de soutien.

Le concile mène le procès et fait appel, pour composer la cour, aux évêques qui arrivent en septembre. Le , Soanen accepte de comparaître à nouveau devant le concile, mais refuse de répondre aux questions qui lui sont posées, qui concernent les thèmes de l'acte d'accusation, à savoir son refus de la bulle Unigenitus et son soutien à la théologie de Pasquier Quesnel. Il lit un long texte de soutien au jansénisme.

Après trois monitions (avertissements canoniques) le 15 et , le concile condamne le l'Instruction pastorale de Soanen et sanctionne son auteur : Soanen est interdit de toute fonction épiscopale dans son diocèse, qui est confié à des administrateurs provisoires. Ces sanctions sont celles demandées, avant le concile, par le cardinal de Fleury. Le dimanche , le nouvel évêque de Nice, Raymond Recrosio, est consacré et le lendemain la sentence est signifiée à Soanen, qui attend alors la décision royale concernant son exil. Un dernière session publique se déroule à la cathédrale le dimanche , avec translation de reliques.

Le concile se termine par la rédaction de lettres très soumises au pape et au roi . Soanen est exilé à l'abbaye de La Chaise-Dieu par lettre de cachet, envoyée le par le roi et notifiée à Soanen le . Il quitte Embrun deux jours après pour rejoindre La Chaise-Dieu.

Autres sujets Le concile s'occupe aussi de questions particulières. Ainsi, l'évêque de Grenoble Jean de Caulet demande et obtient le soutien du concile dans un différend qui l'oppose aux oratoriens à propos de la direction du séminaire de son diocèse. De même, l'évêque de Grasse, Charles-Léonce-Octavien d'Antelmy, est soutenu par le concile dans son litige avec la ville d'Antibes, qui prétend échapper à son autorité.

Les pères conciliaires se mettent également d'accord sur l'idée d'opter pour un catéchisme commun à toute la province ecclésiastique, probablement à l'instigation de l'archevêque lui-même, qui peut ainsi se faire remarquer favorablement par la curie romaine et par le cardinal de Fleury en faisant adopter un catéchisme approuvé dans l'archevêché d'Avignon et rédigé par Jean-Joseph Languet de Gergy, évêque de Soissons, adversaire des jansénistes et proche du cardinal de Fleury. De plus, cette décision permet à l'administrateur provisoire nommé dans le diocèse de Senez, Jean d'Yse de Saléon, d'imposer en 1729 un catéchisme pro-Unigenitus à la place du catéchisme précédemment utilisé dans ce diocèse, celui de l'évêque de Montpellier Colbert de Croissy, considéré comme janséniste.

Réactions Jansénistes vignette|redresse|gauche|Charles-Joachim Colbert de Croissy. vignette|redresse|Début de la Consultation de Messieurs les Avocats du Parlement de Paris… Pendant le concile, l'évêque de Montpellier Charles-Joachim Colbert de Croissy réactive des réseaux de soutien à Soanen, dans le clergé et au-delà. Douze évêques, le cardinal de Noailles, archevêque de Paris, en tête, envoient une lettre au roi, dénonçant des vices de forme et l'imprécision théologique du jugement.. Le groupe d'évêques réuni à Embrun écrit aussi au roi, pour se défendre, en comparant les jansénistes qui attaquent le concile d'Embrun aux protestants qui refusaient le concile de Trente.. Les positionnements des évêques sont plus dictés par les nécessités politiques que par des réflexions théologiques.

Une quarantaine d'avocats du Parlement de Paris rédige une consultation pour défendre Soanen.. Les avocats du Parlement de Paris considèrent que le concile est incompétent, à cause de l'appel à l'Église universelle formé par Soanen et les autres évêques appelants, et que son déroulement est entaché d'irrégularités. Ils exposent une ecclésiologie conciliaire et gallicane, subordonnant les décisions pontificales en matière de foi à leur acceptation par l'Église.

Les jansénistes appellent ce concile le . Par l'emploi de ce mot, ils comparent le concile d'Embrun au deuxième concile d'Éphèse de 449 refusé par le pape et au concile du Chêne qui a déposé Jean Chrysostome.

Le pouvoir vignette|redresse|Page de titre de la Lettre des Cardinaux, Archevêques et Évêques assemblés extraordinairement à Paris… En réaction, le cardinal de Fleury convoque au Louvre le une réunion de prélats de premier plan. Présidée par trois cardinaux, Armand-Gaston-Maximilien de Rohan, évêque de Strasbourg, Henri-Pons de Thiard de Bissy, évêque de Meaux, et Fleury lui-même, cette assemblée comprend cinq archevêques et dix-huit évêques, plus cinq autres qui ne sont pas encore investis, de toute la France. Elle produit une longue lettre au roi., de près de cent pages, qui réaffirme le principe de l'autorité hiérarchique dans l'Église catholique et rappelle l'obéissance qui leur est due. La lettre des avocats est dénoncée comme un danger sapant les fondements de l'autorité, au sein de l'Église comme de l'État. S'opposant au gallicanisme conciliaire des jansénistes et des avocats du Parlement, les prélats du Louvre voient le gallicanisme comme une obéissance au souverain. S'appuyant sur ce texte, un arrêt du Conseil d'État ordonne le la suppression de la Consultation des avocats.