Jehan du Pré (ou Jehan Du Pré ou Jean Dupré), né vers 1500-1505 à Les Barthes (Tarn-et-Garonne) et mort le 17 janvier 1573 à Les Junies (Lot), est un gentilhomme quercynois, à la fois homme d'armes et poète, actif dans la première moitié du . Après une brève carrière militaire au service de , cet héritier de la seigneurie des Barthes achète la seigneurie des Junies où il se retire. Son œuvre poétique connue se résume à un unique ouvrage, Le Palais des nobles dames (1534), qui s'impose comme un important témoignage sur l'humanisme de cour. Dédié à Marguerite de Navarre, ce texte offre un éclairage précieux sur la culture aristocratique et l'évolution de la condition féminine à la Renaissance.

Biographie upright|alt=Gravure renaissance représentant une femme, allégorie de la noblesse féminine, serrant la main à un homme, dans un palais.|gauche|vignette|Le Palais des nobles dames (frontispice du livre). L'auteur y est reçu par la figure allégorique de la Noblesse féminine (source : BnF Gallica).

Un gentilhomme quercynois L'historienne Françoise Auricoste, souligne que la vie de Jehan du Pré est mal connue. Cette affirmation peut cependant être nuancée. En croisant les sources diplomatiques qu'elle a mises au jour avec les éléments autobiographiques analysés par Brenda Dunn-Lardeau dans Le Palais des nobles dames, il est en effet possible d'en dessiner un portrait plus précisFrançoise Auricoste ne connaissait pas les travaux de Brenda Dunn-Lardeau qui lui auraient permis de compléter ses propres travaux..

L'historien Antoine Le Roux de Lincy a cru l'identifier avec un Jehan du Pré, de la garnison de Brest, payé 150 livres en avril 1491 « pour estre venu du dist lieu avertir le roy d'aucunes entreprises qu'on voulist faire sur la ville et le chasteau du dit lieu », d'après . Toutefois, cette identification est peu probable : le poète aurait alors été centenaire à sa mort en 1573Brenda Dunn-Lardeau n'a pas écarté cette mention de 1491 car elle ne connaissait pas les publications de Françoise Auricoste donnant l'année de décès du poète. Quant à Françoise Auricoste, elle ne connaissait pas cette mention..

Selon Françoise Auricoste, le poète, né probablement entre 1500 et 1505 aux Barthes, est le fils — ou le neveu — de Pons du Pré, seigneur des Barthes et de Blauzac près de Moissac, et d'Antoinette de Garnel. Lors du partage successoral, Jehan hérite de la seigneurie des Barthes, tandis que son frère aîné présumé, Pierre, reçoit celle de Blauzac.

L'étudiant toulousain Il accomplit ses humanités à Toulouse, ville où il s'initie à l’écriture poétique. Il tente sa chance au célèbre concours des Jeux floraux — qui acceptait les œuvres en français depuis 1513 — mais de son aveu même, sa participation ne fut pas couronnée de succès.

Le guerrier au service du roi et de sa soeur Marguerite Ses études terminées, il rejoint l'armée royale en qualité de gentilhomme, répondant à la convocation du ban. Son court mais intense parcours de soldat au service de la Couronne peut être retracé grâce aux détails qu'il livre dans son poème. Il participe notamment aux guerres d’Italie sous le commandement direct de . Sa carrière militaire est marquée par la défaite de Pavie, le , au cours de laquelle il est capturé en même temps que le roi. Sa libération est rendue possible grâce au paiement d’une rançon par la régente Louise de Savoie.

Après avoir recouvré la liberté, il rejoint la cour à Lyon. En , il est affecté à l'escorte de la princesse Marguerite d’Angoulême, qui entreprend un voyage vers Madrid pour négocier la libération de son frère le roi François, prisonnier de Charles Quint. Placé sous les ordres de son compatriote quercynois Galliot de Genouillac, Jehan du Pré participe à cette expédition éprouvante qui mène la suite princière d'Aigues-Mortes à Palamos, par voie maritime puis à Madrid par une marche forcée à travers l'Espagne. Il accompagne de nouveau la princesse lors de son retour en France à la fin du mois de , via Fontarabie et le Pays basque.

Le seigneur des Junies et le poète de cour alt=Logis percé de fenêtres à meneau, surmonté des vestiges d'un chemin de ronde sur encorbellement.|vignette|Le château des Junies, résidence de Jehan du Pré de 1526 à sa mort en 1576. Celui-ci fit percer, dans la façade médiévale, des fenêtres à meneau pour l'adapter au goût de la Renaissance. De retour en Quercy, il acquiert en 1526 le château et la seigneurie des Junies auprès de la veuve de Raymond de Morlon. En s'y installant, il fait de cette demeure sa résidence principale et la réaménage en y perçant de vastes fenêtres à meneaux, adaptant ainsi l'édifice au goût de la Renaissance.

Ce nouvel ancrage territorial le rapproche de son ami et compatriote, le poète Hugues Salel (1504-1553), alors établi à Cazals, avec lequel il évolue dans les cercles littéraires toulousains. Fort de ce soutien, il publie en 1534 Le Palais des nobles dames, un ouvrage qui l'impose comme poète de cour.

En sa qualité de seigneur des Junies, Jehan du Pré se considère comme le patron et le protecteur du couvent des dominicaines Notre-Dame des Junies. C'est à ce titre qu'il intervient en justice aux côtés de l’évêque de Cahors, Paul de Caretto, lorsque, dans les années 1530, Antoine de Molières, seigneur de la Bastide Floyras, et Mathurin de Saint-Gily se rendent coupables de diverses exactions envers les religieuses. Condamné et banni, Antoine de Molières voit ses biens confisqués et ne reparaît en Quercy qu’en 1540.

Fort des protections dont il jouit à la cour, Jehan du Pré tente par la suite d'obtenir du roi la nomination d'Andriette de la Sudrie de Calvayrac à la tête du couvent, s'opposant ainsi à la prieure régulièrement élue par les sœurs, Jeanne-Baptiste de Caumont. Cependant, en 1556, les prétentions de Jean du Pré sont définitivement rejetées par un arrêt du Conseil, qui rappelle l'exception propre aux monastères de fondation laïque.

Par la suite, Jehan du Pré semble s'effacer de la scène publique, n'apparaissant plus qu'en 1558 lors de la convocation du ban et de l’arrière-ban du Quercy à Cahors. À cette occasion, le lieutenant du sénéchal le nomme capitaine et conducteur de la troupe dont la montre générale se fait à Moissac le carême de la même année, signe du prestige dont il jouit encore dans sa province..

Jusque là célibataire, il contracte un mariage tardif en 1566 avec Jacquette de Lyon de Vidounet. Il dicte son testament le et s'éteint peu après, sans postérité. Sa veuve finira ses jours au monastère des Feuillantines à Montesquieu-Volvestre en 1597.

Son œuvre littéraire : Le Palais des nobles dames upright|alt=Gravure renaissance. Trois figures allégoriques assises, tenant un globe terrestre.|vignette|Première chambre du Palais des nobles dames, avec les figures allégoriques de l'Europe, de l'Asie et de l'Afrique (source : BnF Gallica).

Présentation générale de l'ouvrage L'ouvrage s'inscrit au cœur de la querelle des honnestes femmes, conçu comme une riposte directe aux écrits misogynes de l'époque, et singulièrement aux Controverses des sexes masculin et féminin (1534) du Toulousain Gratien Du Pont qui dénigrait la cause féminine. Jehan du Pré puise son inspiration dans l'admiration qu'il voue à Marguerite d'Angoulême. Ayant pu observer de près la finesse diplomatique et le génie littéraire de la princesse lors de leurs voyages, il voit en elle l'archétype de la protectrice des arts et des lettres. C'est tout naturellement qu'il dédie son unique œuvre, Le Palais des nobles dames, publiée à Lyon en La date du livre est discrètement indiquée dans les colonnes de la gravure du folio D III. Une mention manuscrite portée en bas du frontispice du dialogue signé par Hugues Salel sur un exemplaire conservé à la Bibliothèque de l'Arsenal à Paris précise : « 24 aoust 1534 a Lyon »., à celle qui est alors devenue reine de Navarre par son union avec Henri d'Albret.

Le livre, composé de 128 folios, comprend trois parties. La première porte comme titre ou incipit Le palais des nobles dames, auquel a treze parcelles ou chambres principales; en chascune desquelles sont declarees plusieurs histoires, tant grecques, hebraicques, latines, que françoyses. Ensemble fictions et couleurs poeticques concernans les vertus et louanges des dames. Nouvellement compose en rithme françoyse, par noble Jehan Du Pre, seigneur des Bartes et des Janyhes en Quercy. Adresse a tres illustre et tres haulte princesse madame Marguerite de France, Royne de Navarre, Duchesse D'Alençon, seur du tres chrestien roy Françoys, a present regnant.

La seconde partie « Le Jardin » est un recueil de rondeaux et ballades dont un éloge de Louise de Savoie, de Marguerite de Navarre et de la reine Éléonore de Habsbourg.

La paternité de l'ouvrage À la suite du recueil est reliée la première œuvre poétique de son ami Hugues Salel, consistant en un dialogue versifié sur le thème de l'amour entre les dieux Jupiter et Cupidon. Frédéric Lachèvre, remarquant la présence d'anagrammes de ce poète et de sa devise tout au long du livre, lui a attribué l'ensemble du recueil, supposant que Jehan du Pré n'était qu'un pseudonyme d'Hugues Salel. Mais pour Émile Picot, c'est que Salel se chargea de faire imprimer l’œuvre de son compatriote. Pour Brenda Dunn-Lardeau, ces anagrammes et devises seraient pour Hugues Salel, déjà connu pour avoir composé le dizain en tête du Pantagruel de Rabelais (1532), une manière de « prêter le lustre de son nom plutôt que sa plume à la première œuvre de Jehan Du Pré ». Celle-ci, par une analyse croisée, a démontré la cohérence interne du Palais des nobles dames et ses divergences thématiques et stylistiques avec l’œuvre d'Hugues Salel, rétablissant ainsi la paternité de l’œuvre à Jehan du Pré.

L'imprimeur upright|alt=Gravure renaissance. Dans le ciel, un Cupidon ailé et masqué s'apprête à lancer une flèche. Sur une colline, Jupiter couronné tenant sceptre et éclair. Près d'une fontaine, un clerc pensif.|gauche|vignette|Le dialogue de Jupiter et Cupidon d'Hugues Salel, représenté en bas. Sous la gravure, la mention manuscrite donnant la date et le lieu d'impression (source : BnF Gallica).

L'ensemble du recueil est orné d'une vingtaine de xylographies soignées, rehaussées de couleurs peintes à la main. Leur étude a permis à Brenda Dunn-Lardeau d'identifier l'imprimeur comme étant le Lyonnais Pierre de Sainte-Lucie, qui venait d'épouser Claude Carcan, veuve de l'imprimeur Claude Nourry.

Structure et symbolique Le poème adopte le genre littéraire du songe, un procédé narratif très prisé à l'époque. Le narrateur y est guidé par une figure allégorique, la Noblesse féminine, qui l’introduit dans un palais idéal. À l'intérieur, des femmes illustres de toutes les époques sont réparties dans treize espaces distincts, classées selon les vertus ou les exploits qui leur ont assuré l'immortalité.

L'ouvrage se donne pour mission explicite de célébrer « les vertus et louanges de ces dames ». Derrière cet éloge se dessine un hommage subtil à sa protectrice, Marguerite de Navarre, que le poète pare de toutes les perfections féminines jusqu'à l'identifier à son idéal. Mais au-delà de la célébration courtoise, Jehan du Pré se fait le promoteur de valeurs pacifiques. Ayant mal vécu le désastre de Pavie, il se distingue de la noblesse de son temps en soutenant que la gloire issue de la recherche de la paix surpasse de loin l'honneur conquis par les faits d'armes.