Les manifestations de 2009 en Moldavie, parfois désignées comme une « révolution Twitter », sont un mouvement de protestation de masse survenu entre le 6 et le , principalement dans la capitale moldave, Chișinău. Les manifestants protestent contre les résultats des élections législatives du dont les premiers résultats donnent une majorité absolue au Parti des communistes de la république de Moldavie, et accuse le parti, au pouvoir depuis 2001, d'avoir truqué le vote. Les personnes mobilisées réclament un recomptage des voix, la démission du gouvernement et l'organisation de nouvelles élections.
Au plus fort du mouvement, plusieurs dizaines de milliers de personnes se réunissent dans la capitale. D'autres manifestations réunissent plusieurs milliers de personnes à Cahul, Orhei, Bălți et à l'étranger parmi la diaspora. Internet et des réseaux sociaux comme Twitter jouent un rôle dans la diffusion des informations. Des slogans pro-européens, favorables à la Roumanie et anticommunistes, sont prononcés par les manifestants, ce qui déclenche une crise diplomatique avec la Roumanie. Le , la situation dégénère : le bâtiment du Parlement est attaqué par la foule, des dégradations sont commises, des scènes de violence ont lieu et les manifestations sont violemment réprimées. Plusieurs centaines d'arrestations ont lieu. De nombreux blessés sont signalés et les forces de l'ordre sont accusées de torture en détention, qui auraient mené à la mort de .
Les manifestations prennent fin le lorsqu'une partie des revendications des manifestations sont satisfaites. Cependant, le recomptage des voix ne change pas les résultats et le remaniement du gouvernement ne suffit pas à mettre fin à la crise. Finalement, face à l'impossibilité d'élire un président, de nouvelles élections législatives sont organisées en et sont remportées par les partis d'opposition qui forment la coalition gouvernementale Alliance pour l'intégration européenne.
Contexte
Controverse sur l'identité moldave Au moment des manifestations, le Parti des communistes de la république de Moldavie (PCRM), héritier de l'ère soviétique, est au pouvoir depuis 2001. Il a déjà remporté les élections de 2005. La situation économique du pays est mauvaise, poussant une partie de la population vers la pauvreté.
La question identitaire est souvent citée comme à l'origine de la crise politique moldave, notamment par Petru Negură, professeur d'université de sociologie à l'université d'État de Moldavie et à l'EHESS, en France. Selon lui, une partie du peuple moldave se considère comme faisant partie intégrante des Roumains sur le plan ethnique et culturel et prône une unification de la Moldavie et Roumanie. Ils se retrouvent plutôt dans les partis libéraux et pro-européens. Dans le même temps, d'autres défendent une identité nationale moldave distincte des Roumains (moldovénisme) ; ils sont principalement sympathisants des partis communistes russophiles comme le PCRM.
En 2003, le gouvernement communiste est déjà fragilisé par une série de manifestations. Elles font suite à la tentative gouvernementale de remplacer le cours d'« Histoire des Roumains » par celui d'« Histoire de la Moldavie », conformément au moldovénisme du PCRM. Les étudiants et les partis d'opposition en 2003, protestent pendant des mois avant que le gouvernement ne renonce à son projet.
Élections législatives de 2009 Le ont lieu les élections législatives, qui opposent le PCRM à plusieurs partis d'opposition libéraux et pro-européens. Le parti au pouvoir espère conserver sa majorité au Parlement de Moldavie. La composition du Parlement influe également sur l'élection présidentielle, qui doit s'effectuer au suffrage indirect peu de temps après les élections législatives.
Le , les premiers résultats donnent le PCRM vainqueur avec environ 50 % des voix. Les résultats définitifs finalement publiés le , montrent que le parti a recueilli 49,48 % des suffrages, obtenant ainsi 60 sièges au Parlement, soit un de moins que la majorité des trois cinquièmes requise pour élire le président. En effet, Vladimir Voronin ne peut se représenter et un successeur doit être désigné.
La mission d'observation électorale internationale de l'OSCE déclare les élections globalement libres et équitables, tout en signalant un écart d'environ entre les données relatives à la population en âge de voter fournies par le ministère moldave de l'Intérieur et le nombre d'électeurs inscrits communiqué par les autorités locales. Cependant, la Britannique Emma Nicholson, membre de l'équipe d'observation, conteste le rapport de l'OSCE et dresse un bilan bien moins positif, précisant que l'OSCE inclut la Russie et que sa vision est différente. Elle ajoute que des observateurs ont eu la forte impression qu'il y avait des manipulations, sans pouvoir le prouver.
Des soupçons de fraude électorale apparaissent ; elle aurait pu prendre la forme d'une inscription d'électeurs décédés sur les listes ou de votes multiples de certains inscrits dans plusieurs bureaux. Les partis d'opposition déclarent que les listes électorales comptaient de plus que lors des élections précédentes, malgré une population moldave en déclin. Ils affirment qu'environ fictifs ont été créés avant le scrutin pour fausser les résultats.
Ainsi, l'opposition rejette immédiatement les résultats, accusant les autorités de falsification lors du dépouillement et exigeant de nouvelles élections.
Déroulement Les premières manifestations débutent dès l'annonce des résultats, le à Chișinău. Elles sont d'abord organisées sous forme d'un flash mob par la journaliste moldave Natalia Morari. Ensuite, des marches pacifiques ont lieu, à l'appel d'ONG de la société civile, durant lesquelles les participants portent des bougies. gauche|vignette|Des manifestants volent des meubles du bâtiment du Parlement Un nombre plus important de manifestants revient le lendemain, le . Le rassemblement, qui réunit environ (selon Unimedia et realitatea.net), principalement des étudiants et des jeunes, se tient dans le centre-ville, sur le boulevard Ștefan cel Mare. La manifestation dégénère en affrontements avec la police, qui fait usage de gaz lacrymogène et de canons à eau. Cependant, les forces de l'ordre sont rapidement débordées par le nombre de manifestants. Des émeutiers pénètrent dans le bâtiment du Parlement et dans le Palais présidentiel. Après être entré par des fenêtres brisées, ils incendient certaines pièces, ainsi que des documents et du mobilier à l'intérieur comme à l'extérieur. Ils pillent les bâtiments et jettent notamment des ordinateurs par les fenêtres. L'exemplaire original de la déclaration d'indépendance de la Moldavie, signée en 1991, est détruite par les flammes. La police ne reprend le contrôle du bâtiment plus tard dans la soirée.
Le même jour, l'opposition affirme que se sont rassemblés à Bălți.vignette|Manifestants brandissant des drapeaux européens et moldaves.
Les manifestants, dont certains portent des drapeaux roumains, scandent des slogans antigouvernementaux, pro-occidentaux et favorables à la réunification avec la Roumanie, tels que « Nous voulons l'Europe », « Nous sommes Roumains » et « À bas le communisme ». Deux adolescents, Ion Galațchi et Dragoș Mustețea, avec l'approbation apparente de la police, remplacent les drapeaux moldaves sur les bâtiments présidentiel et parlementaire par un drapeau roumain et un drapeau européen, affirmant qu'ils espèrent ainsi calmer la foule.
Le service des urgences de l'hôpital de Chișinău indique avoir soigné plus de et manifestants blessés le , tandis que le président moldave déclare que ont été blessées lors des émeutes. La télévision nationale moldave affirme initialement qu'une jeune femme est morte d' une intoxication au monoxyde de carbone suite aux incendies déclenchés par les émeutiers dans le bâtiment du Parlement. Cependant, une fois les informations mises à jour, il s'avère qu'elle a été sauvée par une équipe médicale.
L'opposition moldave appelle au calme et à la fin des violences, tout en demandant aux autorités d'organiser de nouvelles élections. Le soir du , un groupe de manifestants organise un Comité national de salut, composé de représentants étudiants et de la société civile. L'écrivain Nicolae Dabija, vice-président du comité, déclare que son objectif est de pousser le gouvernement à organiser de nouvelles élections. Le même jour, Serafim Urechean, chef du parti d'opposition Alliance Notre Moldavie, déclare lors d'une rencontre avec président Vladimir Voronin que les émeutes sont orchestrées par les services de sécurité. Cependant, l'ancien président moldave Petru Lucinschi estime que les services d'État ne sont pas impliqués et que les violences sont le résultat spontané d'un mouvement de jeunes sans chef, frustrés par le déclin de la démocratie moldave. Selon lui, il n'est pas nécessaire de chercher plus loin l'explication ces troubles. Il explique que le mouvement .
Le mouvement se poursuit les jours suivants, avec une mobilisation moindre de la population. Des rassemblements de solidarité avec les manifestants de Chișinău ont lieu à Cimișlia, Bălți, Ungheni et dans d'autres villes moldaves. Les manifestations continuent jusqu'au dimanche , lorsqu'environ se sont rassemblés sur la place centrale de la ville. Le maire de Chișinău, Dorin Chirtoacă, prononce un discours anticommuniste. Il explique que la jeunesse moldave rejette le communisme car elle . Cependant, les étudiants sont bien moins nombreux parmi la foule car ils ont été sanctionnés pour leur participation aux manifestations précédentes.
Répression
Arrestation et accusations de torture vignette|Un cordon de gendarmes et de policiers devant le Parlement moldave. La nuit suivant le , vers , les forces de police dispersent les derniers manifestants rassemblés sur la place principale et arrêtent environ 200 personnes. Le lendemain, de nouvelles arrestations ont lieu ; des manifestants sont frappés par les forces de l'ordre et emmenés dans des voitures de police. De même, des images montrent des manifestants traînés et battus par ce qui semble être des policiers en civil. Parmi les manifestants hospitalisés après avoir été violentés figure Andrei Ivanțoc, ancien prisonnier politique en Transnistrie. Une députée indépendante, Valentina Cușnir, se trouve près du boulevard principal de Chișinău vers minuit le , lorsqu'elle est attrapée, puis projetée au sol et traînée sur plusieurs centaines de mètres par un policier.
Amnesty International accuse le gouvernement moldave de violations des droits humains. L'organisation affirme que la police a arrêté arbitrairement des centaines de manifestants, parmi lesquels des mineurs, et leur a infligé des mauvais traitements, qualifiés d'actes de torture. L’organisation adresse un mémorandum au gouvernement à ce sujet.
Le , le parquet général de Moldavie demande à l'Ukraine l'extradition de Gabriel Stati, le fils d'un homme d'affaires moldave, accusé par Chișinău d'être impliqué dans l'organisation et le financement des manifestations. Il est en détention en Ukraine avec un autre suspect, Aurel Marinescu, pour leur implication présumée dans l'organisation d'une tentative de renversement du gouvernement moldave. Le , le parquet général d'Ukraine approuve l'extradition des deux hommes, une décision dénoncée par des organismes de protection des droits humains.