Le primitivisme (primitivisme chronologique et culturel), en histoire des idées, est l'attitude, constatée à travers les âges et particulièrement dans l'Antiquité, vis à vis d'un état de « nature », concept philosophique généralement opposé à celui de civilisation ; qui a au cours de son histoire, revêtu de nombreuses significations, souvent contradictoires, selon les contextes philosophiques. L'histoire du primitivisme a été le projet le plus ambitieux de l'histoire des idées aux États-Unis, initié par deux professeurs de philosophie de l'université Johns-Hopkins, Arthur Lovejoy et , et devant couvrir la période allant de l'Antiquité au .
Le primitivisme culturel particulièrement est . En tant que philosophie de l'histoire, le primitivisme est la conviction que l'état originel de l'homme et de la société humaine était le meilleur. Cette conviction, est probablement la conception préconçue la plus répandue concernant l'histoire terrestre passée, parmi les peuples occidentaux.
Outre Lovejoy et Boas, les auteurs suivants ont écrit sur le primitivisme : Jean-Jacques Rousseau (théorie de « l'homme naturel »), Paul Émile Dumont (1879-1968), William Foxwell Albright, , Gilbert Chinard.
Généralités La popularité durable du concept d'une vie « conforme à la nature » tient en grande partie à la facilité avec laquelle le terme « nature » pouvait être interprété comme désignant tout ce que l'imagination jugeait le plus agréable.; ce qui amène à qualifier cet « état de nature ». Le « primitivisme », terme qui recouvre plusieurs significations qui se recoupent, est une attitude généralement opposée au terme relatif de « civilisation ».
Depuis que les humains ont commencé à consigner leurs pensées, une division d'opinions persiste quant aux véritables valeurs de la « civilisation ». Dans un effort incessant pour résoudre le problème de la « vie la plus digne d'être vécue », les humains ont continué à chercher la réponse dans des directions opposées. Certains ont accueilli avec espoir l'efficacité croissante des arts pratiques, le développement de compétences techniques accrues et l'élan grandissant d'une civilisation toujours plus complexe et mécanisée ; d'autres ont considéré l'évolution de cette civilisation avec appréhension et ont aspiré à la liberté et aux vertus simples d'un mode de vie plus « naturel ». Si la première attitude compte le plus grand nombre d'adeptes, la seconde, par la pensée d'hommes tels que Rousseau, a exercé une profonde influence sur les institutions politiques ainsi que sur la pensée littéraire et philosophique.
L'étude de cette seconde attitude, telle qu'elle s'est exprimée au fil des générations, a longtemps été un sujet de prédilection pour Arthur Lovejoy et à partir des années 1930. Dans de 1935, dans ses variantes grecque, latine et moderne, ces auteurs ont analysé le concept occidental de « nature » dans son rapport au primitivisme chronologique et/ou culturel et ont mis en lumière son caractère trompeur, le décrivant comme « l'un des facteurs les plus étranges, les plus puissants et les plus persistants de la pensée occidentale ». De cette confrontation avec les apparences trompeuses du concept occidental de nature est né une autre étude de Lovejoy : (la « Grande Chaîne des Êtres »).
Lovejoy et Boas distinguent un « primitivisme chronologique » et un « primitivisme culturel » : dans le premier, , tandis que dans le second, elle est recherchée dans des cultures contemporaines plus fondamentales. En relation avec le primitivisme, la notion de « nature »occupe une place centrale dans la réflexion de Lovejoy ; il s'efforce d'en élucider les différents aspects dans les domaine littéraire, esthétique, religieux et politique. Le travail de Lovejoy et Boas, pour l’ensemble de l’histoire du monde occidental, devait se matérialiser sous formes d'une quadrilogie, mais la Seconde Guerre mondiale ayant interrompu leurs travaux, deux volumes seulement ont été produits: le primitivisme de l'Antiquité ; , publié en 1935 ; le primitivisme au Moyen Âge ; , publié en 1948 par Boas seul ; le primitivisme à la Renaissance ; le primitivisme aux
Cette étude du « primitivisme » par Lovejoy et Boas a été le projet le plus vaste de l’histoire des idées aux États-Unis ; elle est restée cependant, à bien des égards, fragmentaire ; au premier ouvrage sur l’Antiquité, le second sur le Moyen Âge, en 1948, sont venus s'ajouter des articles et des ouvrages relatifs aux . Leur étude esquisse aussi les contours de la période s’étendant jusqu’au , caractérisant notamment une épistémologie romantique, une « théorie romantique de la connaissance ». La distinction entre les deux primitivismes a également favorisé une approche comparative immédiate, avec des digressions sur les primitivismes en Inde par Paul Émile Dumont (1879-1968). Th. Dans . et Mésopotamie et Israël. Dans . par William Foxwell Albright. Les recherches de Lovejoy sur cet état de nature se retrouvent dans ses ouvrages « »., « ».; et dans de 1948 ; et deux essais sur « le communisme de saint Ambroise » et « la nature comme norme chez Tertullien »..
Arthur O. Lovejoy (1873-1962) fut un philosophe, historien des idées et un intellectuel public de premier plan de la première moitié du . Il a fondé, en 1940, le , revue académique trimestrielle à comité de lecture qui couvre l'histoire intellectuelle, l'histoire conceptuelle et l'histoire des idées, y compris l'histoire de la philosophie, de la littérature et des arts, des sciences naturelles et sociales, de la religion et de la pensée politique. Professeur de philosophie à l'université Johns Hopkins de 1910 à 1938, il continua d'écrire et de s'impliquer au sein du jusqu'à sa mort en 1962..
Primitivisme culturel
Le primitivisme culturel .. Le primitivisme est donc ici employé pour désigner diverses expressions du mécontentement humain face au présent, se manifestant souvent mais pas seulement par une nostalgie des conditions de vie antérieures, plus simples et meilleures. Cette attitude, lorsqu'elle est combinée, comme cela a souvent été le cas, avec un primitivisme chronologique, se résume dans les paroles du Prédicateur, qui, dans l'histoire du judaïsme et du christianisme, semblent lui conférer une légitimité biblique indéniable : « Dieu a fait l'homme droit ; mais il s'est mis en route à la poursuite de nombreux projets.». Or, la « civilisation » est un terme relatif. . Le primitivisme culturel a donc des racines profondes dans la nature humaine dès les débuts du processus de civilisation.
Le promoteur du primitivisme culturel a presque toujours cru que la vie plus simple dont il rêvait était, quelque part et à un moment donné, réellement vécue par des êtres humains. Lorsque les exemples qu'il cite sont conçus comme ayant existé au début de l'histoire, ou au début d'un cycle historique, le primitivisme culturel devient indiscernable d'une forme ou d'une autre de primitivisme chronologique (voir plus loin) ; .
Mais surtout, le modèle d'excellence et de bonheur humain prôné par le primitivisme culturel se trouve aussi dans le présent, dans le mode de vie des peuples que l'on a dits « primitifs », ou « sauvages ». Ces incarnations contemporaines de cet idéal se rencontrent généralement parmi des peuples peu connus, vivant à une distance considérable, et que le « prédicateur » du primitivisme recommande comme modèles à suivre, ou dont la condition est enviable ; l’une des racines du primitivisme pourrait être commune à ce phénomène et à d’autres manifestations significatives dans l’histoire de la pensée et du sentiment : .
Dans la mesure où l'amour de l'étrange et la révolte contre le familier constituent un élément du primitivisme culturel, qu'il soit ou non associé à une variété chronologique, les phénomènes relevés dans l'histoire du primitivisme sont connexe à l'« exotisme », et leur expression littéraire constitue une phase de la . Le primitivisme à la fois chronologique et culturel, a bénéficié des états d'âme caractéristiques de la jeunesse et de la vieillesse : le goût de l'étrange, le désir d'errer, en esprit sinon en corps, vers des contrées lointaines, loin de la routine quotidienne , est une impulsion qui se manifeste généralement avec le plus de force à l'adolescence et au début de l'âge adulte. Quant au « », il est traditionnellement dépeint comme un vieillard irrité, ou pour reprendre les mots d'Horace: Horace. Art poétique, trad. Charles Batteux, 1771..
L'homme civilisé, comparant le mode de vie de son époque à celui d'un peuple ou d'une ère moins civilisée, est invariablement arrivé à différentes conclusions qu'il formule en terme d'opposition. L'existence des « hommes primitifs » est plus facile (ou plus difficile) parce qu'elle est (ou a été, en partie à tort, imaginée comme telle) plus simple ; elle est moins encombrée d'artifices que chez l'homme civilisé, et (comme on l'a supposé) d'une multitude de conventions restrictives. L'individu dans la société primitive a souvent été dépeint (par ceux qui ignorent notamment la complexité et la force terrible des tabous primitifs) comme relativement libre des contraintes du groupe social ; ses pulsions naturelles, ses émotions et ses modes d'expression plus libérés:
Le « sauvage », qu'il soit « primitif » ou « contemporain », est apparu par rapport à l'image du « sauvage » plus répandue dans l'imaginaire collectif, comme un être jouissant d'un loisir infini. Ainsi, le primitivisme culturel, qu'il relève d'une simple évasion imaginaire ou d'un idéal pratique, a souvent dû son attrait à la réticence des individus à accepter les contraintes morales en vigueur ; ou au rêve séduisant, voire à l'espoir, d'une vie sans travail ni effort physique ou intellectuel. la vie de certains peuples dit primitifs est aussi plus difficile parce que « vie d'extrême pauvreté » selon les critères de la civilisation ; bien que le bonheur soit globalement plus élevé, il y a moins de « plaisirs » et moins de « biens » au sens économique du terme ; elle est caractérisée par un degré plus élevé de souffrances physiques. Historiquement on a supposé que le « sauvage » désirait moins et savait donc se contenter de peu ; . . la civilisation, en multipliant les biens, a accru le besoin de travailler pour les produire et contraint l'humanité à satisfaire ses besoins supposés par son propre travail, ou, de préférence, par celui de son voisin. Entre l'esprit du primitivisme rigoureux décrit chez Lucrèce dans le Livre V du et l'idylle de l'Âge d'or chez Hésiode dans Les Travaux et les Jours, ou dans les Métamorphoses d'Ovide, il existe une profonde opposition. Pour exprimer la distinction entre ces deux types de primitivisme culturel, Lovejoy et Boas a aussi introduit les expressions de primitivisme « doux » () et primitivisme « dur » ().
Notion de nature
L'emploi du terme « nature » pour exprimer la norme des valeurs humaines, l'identification du « bien » à ce qui est « naturel » ou « conforme à la nature », ou à l'« état de nature », sont des facteurs importants de la pensée occidentale. La popularité dont a joui si longtemps la conception d’une vie « conforme à la nature » tient en grande partie à la facilité avec laquelle on pouvait interpréter le terme « nature » comme désignant ce que l’imagination jugeait le plus agréable. Dans l'antiquité, la rudesse de la vie des Esséniens et l'existence paisible des légendaires Hyperboréens, la rigueur morale des Stoïciens et la liberté totale des pulsions naturelles prônée et souvent pratiquée par les Cyniques : tous ces modes de vie étaient considérés par leurs adeptes comme une « vie conforme à la nature ».