L'économie des inégalités est une branche de l'économie qui se donne pour objectif de parvenir à établir des instruments de mesure des inégalités économiques et sociales, mais également d'évaluer l'efficacité des politiques publiques qui ont la charge de réduire ces inégalités (redistribution, répartition primaire des richesses) et leurs conséquences.

Ce champ de recherche s'est largement développé depuis le début des années 2000, du fait de la hausse des inégalités économiques à l'échelle mondiale, mais également de l'intérêt croissant de la discipline pour les questions de répartition. En France, des chercheurs et chercheuses comme Thomas Piketty, Gabriel Zucman, ou Esther Duflo sont associés à ce domaine de recherche. C'est notamment le World Inequality Lab, lié à l'École d'économie de Paris, qui dynamise fortement la recherche sur les inégalités dans l'hexagone.

Historique du champ Les économistes classiques s’intéressent en premier aux questions de répartition de la richesse et des biens, mais de manière théorique, sans s'appuyer sur des données empiriques. Au , David Ricardo et Karl Marx réfléchissent tous les deux en terme de classe et théorisent l'appropriation par une classe (les propriétaires terriens chez le premier et les capitalistes chez le second) des fruits de la production. L'analyse marxiste aura une grande influence sur l'analyse des inégalités, notamment en incitant les économistes à s'intéresser au partage de la valeur ajoutée entre le capital et le travail, et en tentant de formaliser mathématiquement le taux d'exploitation (qui correspond au rapport entre la plus-value et le salaire). Cependant, cette formalisation reste théorique et ne s'appuie pas sur des données statistiques d'envergure.

Les économistes néoclassiques se désintéressent largement des questions de répartition, et c'est l'économiste américain Simon Kuznets qui propose en 1955 la première étude sur la répartition des revenus aux États-Unis entre 1913 et 1948. C'est notamment le développement de la statistique publique et des comptes nationaux (permis par la conception du PIB par Kuznets et par l'essor de l'impôt sur le revenu, sur lequel s'appuie l'économiste) qui permet de telles mesures. C'est en constatant la baisse des inégalités de revenu sur la période que Kuznets propose une courbe qui généralise la corrélation négative entre croissance et inégalités.

En 1978, la voie ouverte par Kuznets est élargie par Tony Atkinson, qui propose une analyse de long-terme de l'évolution de la répartition du patrimoine au Royaume-Uni. Cette étude prolonge le travail de Kuznets car elle intègre des analyses historiques, et des modèles théoriques aux statistiques de grande envergure. Cette manière d'aborder la question des inégalités, en proposant des analyses historiques à partir de larges bases de données statistiques, est celle qui est dominante dans le premier quart du , notamment du fait des travaux de Thomas Piketty à partir de 2001 (inspiré lui-même par Atkinson), et du développement de la base de données sur les inégalités, World Inequality Database.

À côté de ces études empiriques de long terme, l'économie des inégalités est marquée par d'autres approches. Certains économistes s'attachent à identifier les outils les plus à même de réduire ces inégalités (fiscalité optimale, redistribution, revenu de base courant notamment représenté par James Mirrlees, prix Nobel 1996), d'autres s’intéressent spécifiquement aux questions de lutte contre la pauvreté ou le sous-développement (économie du développement, représentée par Esther Duflo et Abhijit Banerjee, prix Nobel 2019).

De par son objet, ce champ de l'économie est éminemment interdisciplinaire, et dialogue notamment avec l'histoire (travaux de Thomas Piketty), la philosophie (travaux de Amartya Sen et apports de John Rawls) et la sociologie (travaux de Céline Bessière et Sibylle Gollac).

Instruments de mesure des inégalités Il existe plusieurs instruments pour mesurer les inégalités.

Analyse des niveaux moyens, médians ou des déciles de revenus Ce type d'analyse en terme de disparité permet d'étudier les écarts de revenus ou de patrimoine moyens ou médians entre les groupes. Comme le souligne l'économiste François Bourguignon, le problème de ces indicateurs est qu'ils ne disent rien sur les inégalités au sein du groupe. Par exemple, l'écart de niveau de vie moyen se réduit entre les pays depuis la fin du , mais les inégalités au sein des pays augmentent.

Écart inter-décile L'écart inter-décile est l'une des mesures les plus communes de la dispersion des revenus. Il s'agit de comparer le seuil inférieur de revenu des 10 % les plus riches avec le seuil supérieur de revenu des 10 % les plus pauvres. L'inconvénient de cet outil est qu'il n'est pas précis pour identifier les évolutions des inégalités aux extrémités de la distribution. Un écart inter-décile peut être stable alors que les 5 % les plus riches se sont largement enrichis dans la période. Une manière de corriger cela est de comparer les moyennes de chaque groupe au lieu de comparer les bornes. +Niveau de vie moyen par décile et rapport interdécile en France en 2023Situation par rapport aux déciles de niveaux de vieNiveau de vie moyen< (A)> (B)EnsembleRapport (B)/(A)7,31Rapport interdécile D9/D13,49 On voit ici que le rapport des moyennes de niveau de vie des déciles le plus riche et le plus pauvre est deux fois plus élevé que le rapport interdécile, car il est affecté par les niveau de vie des plus riches parmi le dernier décile.

Coefficient de Gini Le coefficient de Gini permet de synthétiser facilement le niveau d'inégalité économique dans un pays en évaluant la répartition des revenus. Lorsque le coefficient vaut 0, la situation est parfaitement égalitaire (chaque individu possède une part égale de richesse), lorsqu'il tend vers un, il tend vers une situation ou une seule personne accumule toutes les richesses.

Indice de Theil L'indice de Theil est complémentaire des analyses en terme de disparité puisqu'il permet une décomposition entre inégalité interne à un groupe et entre les groupes.

Ratio de Palma Le ratio de Palma compare la part du revenu national perçue par les 10 % les plus riches, à celle détenue par les 40 % les plus pauvres. +Indice de Palma en France depuis 19981998200120052009201320172018201920212022202311,041,041,071,051,061,121,061,091,091,11

Part du revenu détenue par le top 10 % ou 1 % Ce type d'analyse a été beaucoup développé par Thomas Piketty, pour étudier la captation par les plus riches des revenus.

Elasticité intergénérationnelle de revenu Cet instrument mesure la différence en pourcentage du revenu des enfants qui est associée à une différence de 1 % du revenu des parents et permet donc d'évaluer la corrélation entre revenu des parents et des enfants, dans une perspective d'égalité des chances. bordure|centré|sans_cadre|602x602px|"Courbe de Gatsby" qui montre la corrélation entre élasticité intergénérationnelle du revenu et le coefficient de Gini: plus un pays a un coefficient de Gini fort (forte inégalité) plus l'élasticité intergénérationnelle des revenus est forte (c'est-à-dire qu'il y a un fort lien entre revenu des parents et des enfants). « Courbe de Gatsby » qui montre la corrélation entre élasticité intergénérationnelle du revenu et le coefficient de Gini: plus un pays a un coefficient de Gini fort (forte inégalité) plus l'élasticité intergénérationnelle des revenus est forte (c'est-à-dire qu'il y a un fort lien entre revenu des parents et des enfants).

Dynamique historique des inégalités

Lecture du graphique : les 10 % les plus riches percevaient, en 1850, 54 % des revenus de l'ensemble de la planète.

Ce graphique montre la dynamique historique des inégalités à l'intérieur des pays et à l'échelle mondiale depuis le début du . Dans la plupart des pays étudiés ici, les inégalités de revenu ont légèrement augmenté jusqu'au premier quart du . Les 10 % les plus riches percevaient une part de plus en plus importante du revenu. S'en est suivi une période de diminution des inégalités, accélérée après la Seconde Guerre mondiale, puis une reprise depuis les années 1980.

Répartition capital/travail La répartition factorielle désigne la part de la production (souvent mesurée par la valeur ajoutée) qui est captée par le capital et la part captée par le travail. Ce type d'analyse est historiquement importante en sciences économiques, du fait de l'analyse marxiste qui a opposé le profit (revenu tirée de la possession des moyens de production) au salaire (revenu tiré du travail). Comme les revenus des plus riches viennent plus fréquemment du capital que les revenus des plus pauvres (ainsi, en 2025, les revenus du capital mobilier représentent 47 % des revenus des 0,1 % les ménages les plus riches de France, contre 2 % pour le reste des foyers), cette analyse est liée à la répartition des revenus entre ménage.

La diversité des conventions de mesure de la valeur ajoutée rend difficile de dégager un consensus précis sur l'ampleur de l'évolution de ce partage, mais une partie des études s'accorde à noter une baisse tendancielle de la part du travail dans la valeur ajoutée : les profits tendent, depuis la fin du , à augmenter, alors que les revenus du travail voient leur part baisser.

Thomas Piketty montre, dans Le Capital au , que le rendement moyen du capital est, sur le long terme, plus élevé que le taux de croissance. Cela signifie que les détenteurs de capital s'enrichissent plus vite que le reste de la population. La baisse des inégalités au est donc une exception, et le fait, selon lui, de la mise en place d'impôts progressifs (impôt sur le revenu en 1914 en France), de nationalisations qui ont empêché l'accumulation du capital, des guerres mondiales qui ont détruit les stocks de capitaux et des décolonisations qui ont rapatrié les capitaux détenus auparavant hors des pays colonisés.

Répartition des revenus entre ménages

Ce type d'analyse permet de tester la relation de Kuznets, selon laquelle le développement économique serait corrélé à une diminution des inégalités de revenus entre les ménages. Il s'agit ici de comparer, non plus la répartition entre capital et travail, mais la répartition des revenus entre les ménages, souvent classés par quantile de revenus.

La plupart des résultats montrent, comme on l'a vu, une baisse des inégalités dans la première moitié du et après la Seconde Guerre mondiale. Cependant ces inégalités entre ménage à l'intérieur des pays repartent à la hausse depuis les années 1980 du fait d'une dérégulation du secteur financier et de la remise en cause de la fiscalité redistributive : on constate par exemple que le 1 % des ménages les plus riches perçoit en 1978 12 % du revenu national américain, contre 20 % en 2018, alors que les 50 % les moins riches ont évolué dans le sens inverse, passant de 20 % du revenu national à 12 %. Ces évolutions démentent ainsi la relation de Kuznets.

Répartition des revenus du travail La plus grande partie des inégalités de revenus s'explique par la répartition inégale des revenus du travail eux-mêmes, au-delà de la répartition factorielle de la valeur ajoutée.