vignette|Paysans d'Estrémadure, poing levé. 1936.|292x292px La grande invasion de propriétés du 25 mars 1936 est le nom donné aux événements qui eurent lieu ce jour-là dans la région espagnole d'Estrémadure, lors desquels 80 000 laboureurs ont occupé pacifiquement une série de propriétés, pour un total de 250 000 hectares de terres.

Plusieurs partis politiques, mouvements sociaux et collectifs proposent le comme Jour de l'Estrémadure, en hommage à cet événement.

Antécédents

La réforme agraire vignette|Journaliers espagnols (probablement d'Andalousie ou d'Estrémadure) En 1930 la population espagnole était fondamentalement rurale: 45,5% de la population active travaillait dans l'agriculture ou l'élevage, si bien que la terre restait la source principale de la richesse nationale et que le contrôle de celle-ci déterminait la position sociale de la plus grande partie de la population.

Après l'avènement de la Seconde République fut promulguée l'importante Loi de Réforme Agraire. L'ambitieux projet se proposait d'exproprier de grands domaines terriens pour les répartir entre leurs journaliers, outre de nombreuses autres améliorations pour les travailleurs agricoles: modernisation, hausse des salaires, journée de huit heures, assurance en cas d'accident pour les paysans, interdiction de l'expulsion de paysans locataires, obligation pour les propriétaires terriens de cultiver les terres et de ne pas les laisser en friche, crédits aux paysans pour l'exploitation de leurs terres, etc.

Malgré les grands espoirs qu'elle avait suscités, l'application de la Loi de Réforme Agraire a été très limitée: fin 1933, seuls 24.203 hectares avaient été occupés, répartis entre 4.339 paysans. Les motifs ont pu être que les ressources mobilisées pour la réforme étaient clairement insuffisantes, en raison du manque d'argent du Trésor public, ceci s'ajoutant au boycott de la réforme par les propriétaires terriens et la banque privée (celle-ci ayant des liens familiaux et économiques avec les propriétaires). Le Décret d'Intensification des Cultures, qui permettait l'occupation temporaire de propriétés non cultivées, fut pris le , pour tenter de pallier la lenteur et les difficultés d'application de la loi. Mais finalement, les élections de 1933 furent remportées par la CEDA, qui était un parti conservateur et a stoppé le processus.

La réforme, sans être un échec absolu, a représenté une grande frustration pour les paysans. Le malaise général était perceptible depuis les événements de La Villa de Don Fadrique. L'échec de la réforme agraire a été l'une des causes principales de la forte agitation sociale de la période 1933-34 (culminant avec le massacre de Casas Viejas), car beaucoup de paysans étaient déçus de ne pas voir s'accomplir la promesse de la répartition des terres. Ceci a conduit à la radicalisation de la FNTT (Fédération Nationale des Travailleurs de la Terre), à laquelle avaient adhéré beaucoup de paysans, et qui a enregistré alors une croissance spectaculaire.

D'autre part, les propriétaires terriens se sont unis en un bloc d'opposition. Dès ils avaient créé l'Association Nationale de Propriétaires de Domaines Ruraux, depuis laquelle ils boycottèrent la Réforme Agraire, et contribuèrent fortement au retard dans son approbation et son application.

1934 vignette|Célébration du 1er mai 1936, à Fregenal de la Sierra (Badajoz) En 1934 le chômage agraire était en augmentation (il y avait plus de 400.000 chômeurs, soit 63% de l'ensemble). Dans ces conditions, la FNTT a lancé un appel à la grève des journaliers pour le , moment où devait commencer la récolte, pour défendre les conquêtes sociales du premier "bienio" (période de deux ans) de la Seconde République, en termes de contrats, emploi, salaires, reconnaissance de syndicats, jurys mixtes, etc. L'appel à la grève fut considéré par le gouvernement comme révolutionnaire et la grève interdite. La grève a affecté plus de 500 communes d'Andalousie, d'Estrémadure et de La Manche, et deux cents autres dans d'autres provinces. Elle a duré de cinq à quinze jours, en fonction du degré d'implantation socialiste dans chaque lieu. «Cela fut la plus grande grève agraire de l'histoire [espagnole]». Certains leaders paysans ont été incarcérés (dont 600 journaliers), de nombreuses mairies socialistes ont été destituées et plusieurs “maisons du village” ont été fermées.

Cinq mois plus tard, en octobre, a eu lieu la Révolution de 1934. Dans la «zone latifundiaire» (Andalousie, Estrémadure et La Manche), les paysans, exténués par la violente répression lors de la grève du mois de juin précédent, ont difficilement pu soutenir la nouvelle grève. Des révoltes eurent cependant lieu dans quelques localités, par exemple Villarrobledo (Albacete), Algeciras (Cadix), Prado del Rey (Cadix), La Carolina (Jaén), ou Teba (Málaga). Dans tous ces lieux il y a eu des affrontements avec la Garde civile, des assauts sur les mairies et des incendies de tribunaux et d'églises. Le Gouvernement a déclaré l'état de guerre, et le bilan fut de 2 000 morts et 30 000 détenus.

L'occupation de terres vignette|Paysans de Badajoz occupant des propriétés. Début 1936 le chômage à la campagne monte à 20%, coïncidant avec la crise et une période de pluies qui empêchait de réaliser les travaux. L'une des régions les plus affectées fut l'Estrémadure, très dépendante de l'agriculture, et punie durement par les circonstances quelques années plus tôt.

C'est la FNTT qui a ordonné d'entamer, le matin du , l'occupation des champs d'Estrémadure. Suivant son mot d'ordre, 80 000 laboureurs ont occupé ce jour-là presque 250.000 hectares, de façon pacifique et sans incidents avec les latifundistes ni avec les autorités, dans plus de 280 villages simultanément. Pourvus de houes et d'autres outils, ils ont délimité les bords des nouvelles terres saisies, ainsi que l'avait ordonné la FNTT. Puis ils sont rentrés, en ordre, au village, à la mairie, faisant signer au maire, aux conseillers et aux autres fonctionnaires un acte de comparution. Le matin suivant ils ont repris leurs journées de travail habituelles, comme n'importe quel jour.

La tactique n'aurait pu mieux réussir. Avec une unique action, les paysans avaient occupé beaucoup de plus terre qu'on ne leur en avait accordé les cinq dernières années.

Ces événements ont été relatés dans les livres Le jour où s'est levée l'Estrémadure (2020) et Une autre Estrémadure. Matériels pour une histoire alternative de l'Estrémadure (2020); ainsi que dans la pièce de théâtre de Víctor Chamorro 25 mars 1936 (2018), que l'on peut voir intégralement sur Youtube.

Répercussions La révolte unanime des paysans de l'Estrémadure a produit une véritable panique dans les cercles gouvernementaux, qui craignaient que la «révolution» s'étende au reste du monde agricole.

Cela a produit l'alarme dans la presse. Le lendemain, la une du quotidien Hoy, de Badajoz, a affirmé que «Le Gouverneur ordonne que soient évacuées les propriétés envahies». «Azaña affirme qu'il ne peut tolérer les invasions de propriétés». Il a aussi été fait mention du gouverneur civil de Badajoz Miguel Granados, plus haute autorité provinciale: «Pour ces faits il a été obligé d'imposer des sanctions et il avertit, une fois de plus, que le Gouvernement ne tolérera pas d'autres occupations que celles autorisées par la Réforme Agraire. Sauf de petits incidents, la tranquillité est absolue». Il faut tenir compte du fait que, l'état d'alerte étant en vigueur, il existait une censure préalable dans les médias; le quotidien Hoy de Badajoz a paru avec des espaces en blanc d'informations qui n'ont jamais été publiées.

Depuis le gouvernement civil de Badajoz un télégramme circulaire a été communiqué à toutes les localités de la province ce . Cet ordre exhortait les maires à s'opposer à la démarche des paysans. Pourtant, beaucoup d'autorités ont accédé à signer les actes présentés par les paysans.

Mais au lieu d'employer la force, le gouvernement s'est vu obligé à envoyer une équipe d'ingénieurs et de fonctionnaires de l'Institut de Réforme Agraire pour donner une apparence de légalité à l'appropriation de la terre.

Conséquences Deux mois plus tard, en mai, un groupe de journaliers au chômage de Yeste (Albacete), suivant l'exemple de l'Estrémadure, ont occupé une propriété et ont commencé à la travailler. Ceci a provoqué les Événements de Yeste. La Garde civile y a tué 17 personnes et 50 membres de la FNTT ont été arrêtés, parmi lesquels Germán González, le maire socialiste de Yeste.

En juillet de cette année, 1936, a commencé la Guerre civile espagnole, dont l'un des premiers mouvements fut la Campagne d'Estrémadure. On pense que l'invasion de l'Estrémadure ne fut pas tant stratégique, mais une vengeance suite aux occupations de propriétés. Les insurgés ont commis le massacre de Badajoz: entre 500 et 4 000 personnes ont été assassinées rien qu'entre le 14 et le , les jours qui ont suivi la bataille de Badajoz. Les victimes, personnes ayant participé à la défense de la ville ou suspectes de sympathiser avec la République, ont été fusillées, sans jugement préalable. Des assassinats, y compris d'enfants, ont eu lieu dans les rues de la ville. Le même jour le , le général Yagüe a ordonné le confinement de tous les prisonniers - la plupart civils - dans l'arène, et leur exécution. Quelques cadavres ont été retrouvés près de la route de contournement de Badajoz.

Une bonne partie des paysans qui ont participé aux occupations pacifiques le ont été assassinées ou incarcérées par la répression franquiste en représailles. L'historienne Candela Chaves a documenté que Badajoz a été la deuxième province la plus affectée par la répression franquiste.

Références

Catégorie:1936 en Espagne Catégorie:Histoire de l'Estrémadure