Le Mouseîon (du grec « temple des Muses » ou Musée, situé au sein même du quartier royal (Basileia), d'Alexandrie en Égypte ptolémaïque, est l'un des plus importants centres intellectuels du monde hellénistique, comprenant notamment la fameuse bibliothèque. La construction du musée est l’une des nombreuses illustrations de la politique culturelle de , celle de la recherche d’une véritable suprématie intellectuelle lagide. Il fit appel à l'expérience et la culture de Démétrios de Phalère, gouverneur d'Athènes de 317 à 307 , pour l'aménager. L’ancien sômatophylaque d’Alexandre le Grand voulut faire de son musée celui du monde grec, à l’image du vers d’un poète grec rapporté par Athénée de Naucratis dans son Deipnosophistes (composé vers 228), faisant du musée du mont Hélicon celui de la Grèce. Expression du désir constant de conserver des liens avec la tradition et la culture grecques, le musée d'Alexandrie a aussi été le moyen pour les Ptolémées de faire valoir leur supériorité culturelle face à des rivaux antigonides et attalides qui redoublaient d'efforts pour édifier de nombreux musées et académies. Bien qu'il ait été gravement endommagé en 47 , le musée d'Alexandrie a survécu, notamment à travers l’héritage qu'il a diffusé partout en Europe.

Localisation vignette|Plan d'Alexandrie à l'époque hellénistique ( = Musée) Plusieurs découvertes archéologiques sont essentielles pour localiser plus précisément l'emplacement du complexe du Mouseîon. En 1847, un bloc de granit évidé, portant l'inscription grecque « ΔΙΟΣΚΟΥΡΙΔΗΣ Γ ΤΟΜΟΙ » (« Dioscoride 3 volumes ») a été mis au jour dans le jardin du consulat général de Prusse, à l'angle sud-est de l'intersection de la rue Nabi Daniel et de l'avenue al-Horreya, Plan de la ville d'Alexandrie à l'époque ptolémaïque (Alexandrie, 1898), 64-66 (lire en ligne) ; A. J. Reinach, « ΔΙΟΣΚΟΥΡΙΔΗΣ Γ ΤΟΜΟΙ », Bulletin de la Societé Archéologique d'Alexandrie, 11 (1909) : 350-70, qui date approximativement les lettres entre 220 av. J.-C. et 140 ap. J.-C. Ainsi, selon Diana Delia, on ne sait pas avec certitude de quel il s'agit ici : de l'épigrammiste du av. J.-C., des auteurs médicaux du av. J.-C. ou du ap. J.-C., ou de l'auteur médical connu sous le nom de pseudo-Dioskourides, postérieur au ap. J.-C. ; Souda et Hésychius : Aloo-Kopi8'q ; voir également Luci Berkowitz et Karl A. Squitier, Thesaurus Linguae Graecae Canon of Greek Authors and Works, éd. (Oxford, 1990), s.v. Dioskorides.. Une cavité de de large sur de long et de haut y avait été creusée, formant un casier pour stocker trois rouleaux de papyrusD'après Diana Delia, une comparaison avec les bases de statues découvertes près du temple d'Athéna Nicéphore de Pergame (probablement issues de la bibliothèque qui s'y trouvait) démontre que le récipient creux d'Alexandrie n'avait pas la même fonction. Les bases des statues de Pergame sont pleines (et non creuses) ; certaines présentent des dépressions créées par le poids des pieds des statues sur les bases, et d'autres ont des trous de chevilles à travers lesquels les statues étaient fixées. Toutes portent l'inscription du nom et du patronyme ou de l'ethnie du savant honoré, et non un nom suivi d'un nombre de livres ; Dziatzko, « Die Bibliothekslage von Pergamon », 38-47 ; Johnson, Hellenistic and Roman Library, 54-55 et figure 16.. Il est probable qu'un couvercle en dalle de pierre scellait à l'origine le casier pour le protéger de l'humiditéD'après Diana Delia, chaque rouleau de papyrus mesurait un peu moins de 10 pouces (25 cm) de haut et environ 2,5 pouces (6 cm) de diamètre ; Reinach, « ΔΙΟΣΚΟΥΡΙΔΗΣ Γ ΤΟΜΟΙ », 367. La hauteur moyenne des rouleaux de papyrus aux époques hellénistique et romaine variait entre 8 et 12 pouces (20 à 30 cm), certains atteignant 16 pouces (40 cm) mais d'autres ne dépassant même pas 2 pouces (5 cm) de haut ; Wilhelm Schubart, Das Buch bei den niechen und Romern, éd. (Berlin, 1921), 56-57. note qu'« il est rare de trouver des papyrus de plus de 37 cm (15") de long à l'époque romaine et qu'environ 28-30 cm (11-12") est une bonne hauteur à l'époque » ; Eric Gardner Turner, The Terms Recto and Verso: The Anatomy of the Papyrus Roll, Actes du Congrès international de papyrologie, Bruxelles-Louvain, 1977 (Bruxelles, 1978), 14-15 ; et Eric Gardner Turner The Typology of the Early Codex (Philadelphie, 1977), 44. Sur les plus grandes hauteurs des rouleaux à l'époque pharaonique, voir Jaroslav Černý, Paper and Books in Ancient Egypt: An Inaugural Lecture Delivered at University College, London, 29 May, 1947 (Londres, 1952), 14-17 (lire en ligne).. Seuls les manuscrits rares auraient nécessité de tels casiers en pierre fabriqués sur mesure pour leur conservation. Les documents standard auraient été rangés dans des armoires à livres (armaria) ou sur des étagères autoportantes (loculamenta) bordant les murs des pilesDiana Delia, From Romance to Rhetoric: The Alexandrian Library in Classical and Islamic Traditions, American Historical Revue, décembre 1992, (lire en ligne, en anglais).. Vers 1890, une statue de pierre a été mise au jour à une courte distance de là où fut retrouvé le bloc de granit évidé évoqué plus haut, sur le terrain de la maison Adib, rue Chérif Pacha. Sa base comporte une inscription en grecInscription : dédiée à Aelius Demetrios, rhéteur membre du MouseîonDiana Delia estime qu'il doit très probablement être identifié comme le sophiste de la fin du ap. J.-C. et auteur de manuels de rhétorique mentionné par Diogène Laërce dans Vies, doctrines et sentences des philosophes illustres, Livre , Chapitre . Démétrius, paragraphe 84 (lire en ligne) ; voir également RE , col. 2844., par Flavius Hiexax au nom de ses collègues, les philosophes dînant en commun (c'est-à-dire les membres du musée). La base fut réutilisée durant le règne de l'empereur Dioclétien pour une inscription à sa gloireAnnibale Evaristo Breccia, Catalogue général des Antiquités égyptiennes du Musée d’Alexandrie (numéros 1-568): Iscrizioni Greche e Latine per Evaristo Breccia, Le Caire, Imprimerie de l'Institut français d'archéologie orientale, 1911, .. Comme le casier à livres n'a pas été réinscrit ni intégré à d'autres structures, l'endroit où il a été trouvé pourrait bien être celui de sa provenance d'origine. Bien que réutilisé, le lourd socle de la statue n'a peut-être pas été déplacé bien loin de son emplacement originel. Ainsi, le musée et la bibliothèque pourraient avoir été situés à proximité de ce carrefour, à environ un tiers de mille () à l'intérieur des terres de la corniche moderne construite au par Méhémet Ali, un peu plus à l'intérieur des terres par rapport à l'ancien rivageDiana Delia : Comparer avec Richard Massie Blomfield, « The Sites of the Ptolemaic Museum and Library », Bulletin de la Société archéologique d'Alexandrie, 6 (1904) : 34. Voir également Annibale Evaristo Breccia, Alexandrea ad Aegyptum, 94-95 ; et , Ptolemaic Alexandria, 1 : 8-10. Strabon, dans sa Géographie, a noté que deux rues plus larges que les autres coupaient la ville à angle droit l'une par rapport à l'autre ; Livre , 1.8. (lire en ligne)..

Les vestiges d'une immense colonnade en granit, encore visibles depuis la rue Nabi Daniel, témoignent que le hall est adjacent à une artère principale nord-sud de la villeSur la proximité de Nabi Daniel avec un grand hall latitudinal, voir Neroutsos-Bey, L'ancienne Alexandrie, p. 8 (lire en ligne) ; , Plan de la ville d'Alexandrie, 64-66 (lire en ligne) ; et Evaristo Breccia, « Fouilles et Trouvailles », Le Musée Gréco-Romain, 1925-1931 (Bergame, 1932), 51-52. C'est encore aujourd'hui une rue très fréquentée, servant de voie la plus directe entre Midan Saad Zaghoul et la gare ferroviaire du Caire.. L'identification de l'avenue al-Horreya avec le tracé général de la principale artère est-ouest de la ville antique, la via Canopica, est incontestable. Cette dernière était l'avenue à portiques qui allait de la porte Canopique orientale au portail occidental de la nécropole, décrite par l'auteur grec Achille Tatius dans son roman grec Leucippé et ClitophonAchille Tatius, Leucippé et Clitophon (), Livre , Chapitre 1 (lire en ligne).. Non loin se trouvait le Sôma, ou zone renfermant les tombeaux d'Alexandre le Grand et des Lagides. Celui-ci était situé selon des témoignages antiques au cœur de la ville antique et probablement près de la , dans la rue qui porte son nom.

La fondation du Mouseîon

Le Mouseîon d’Alexandrie n’est ni le premier ni le seul Mouseîon qui ait été érigé au cours de la période hellénistique. Au sens strict, les « Musées » de l'Antiquité étaient des centres pour le culte des Muses, ces protectrices des arts et des sciences patronnées par Apollon. Construit en 290 , au sein même de la capitale lagide, le musée respecte les modèles en Grèce de l'Académie platonicienne et du Lycée aristotélicien. Il a connu un prestige culturel sans égal, entre sa construction et sa partielle destruction en 47 , bien qu'il ait été concurrencé par ceux d’Éphèse, d’Athènes ou encore par celui de Smyrne. À l’origine lieu de dévotion envers les neuf muses, il faut voir dans le musée d’Alexandrie et ses concurrents une sorte . , celui d'Alexandrie a été placé auprès des buttes du Bruchium et du Paneum, entre lesquelles passait la voie Canopique, artère qui traverse la ville selon un axe est-ouest depuis la « Porte du Soleil » jusqu'à la « Porte de la Lune ».

Édifice

Le musée est avant tout un enclos sacré, un lieu de culte dédié aux muses et à Sérapis et régi par des règles spécifiques et des usages codifiés. Il est composé d'un jardin et de promenades, d'une salle de réunion, d'autels, d'une bibliothèque et de diverses annexes comme l'observatoire, le jardin botanique et l'institut d'anatomie. Le musée est aussi un lieu de conservation de la mémoire et répondait architecturalement au modèle péripatéticien proposé par Démétrios de Phalère à . Bien que l'archéologie n'ait pas encore retrouvé les traces du musée, il nous en reste quelques descriptions comme celle que fait le géographe et historien grec Strabon, dans sa Géographie, qui décrit la Brucheion (ou Bruchion, le quartier royal de la ville) : Concernant l'extérieur, comme Aristote et ses disciples avaient l'habitude de se promener pour discuter de philosophie (ce qui leur valut le surnom de Péripatéticiens), les vastes jardins et les allées couvertes étaient des caractéristiques souhaitables. Comme c'était la coutume, l'intérieur était orné de peintures et de statues d'éminents lettrésPour les peintures dans les temples, Diana Delia renvoie à Pline l'Ancien, Histoire naturelle (publiée vers 77), livre XXXV, II, (lire en ligne) : , dont des bustes de philosophesSynésios de Cyrène (v. 370 - 413), dans son Éloge de la calvitie, 6. (lire en ligne), dit : . Suétone, historien romain, raconte dans sa biographie de l'empereur ClaudeSuétone, Vie des douze Césars (début du ), Claude, XLII. Sa prédilection pour le grec et ses productions dans cette langue (lire en ligne). :

Vivre au Mouseîon vignette|Bibliothèque d'Alexandrie, gravure d'O. von Corven (). Il ne nous reste que peu d'informations sur la vie au musée d'Alexandrie, et ces quelques informations éparses se situent au fil des pages des œuvres de Strabon, Vitruve ou encore Athénée de Naucratis. Cependant, certains éléments peuvent être mis en relief.